JE CHANTE LE CORPS CRITIQUE. Chap. 2 Le body building capitaliste

Je chante le corps critique

 

On trouvera ci-dessous le deuxième chapitre de mon livre Je chante le Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.22corps critique, édité chez H & O.

J’ai mis en ligne l’intégralité de ce livre avant même d’avoir trouvé un éditeur; je l’ai laissé en ligne par la suite. Je récidive ici. Cependant, je ne saurais trop conseiller à celles et ceux qui s’intéressent à son contenu de se soucier aussi de son support papier, et d’en acheter un exemplaire. Non pas tant pour soutenir matériellement l’auteur (je n’y gagnerai pas un centime) mais pour convaincre l’éditeur (celui-ci et d’autres) que prendre en charge un ouvrage de cette sorte a encore un sens. Je ne choquerai ici que les ignorants du travail intellectuel : je n’aurais jamais fourni un tel effort pour simplement alimenter la colonne de mon blog. La lecture n’est pas une activité « neutre », et encore moins « privée »… pas de responsabilité politique en tout cas.

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Introït

Selon ses apologistes, le capitalisme moderne est le mode idéal de domestication de la nature, des ressources naturelles et humaines. Dans le vocabulaire du management, le titre de « directeur des ressources humaines » n’évoque pas seulement — et beaucoup plus crûment que l’ancien « directeur du personnel » — l’exploitation du travail, mais la prétention capitaliste à exprimer la nature, y compris la nature humaine, comme on écrase une tige pour en exprimer le suc.

En transformant le corps mortel des hommes, dans la production salariée et par les nanotechnologies, le capitalisme glorieux prétend désormais exalter la nature, s’y substituer sous forme d’abstractions (la valeur, l’économie) et de créations (OGM, androïdes). Où la critique sociale dénonce l’aliénation du travail et la médiation publicitaire, le capital vise l’extase, l’action d’être hors de soi.

Un tel programme, par quoi le capitalisme moderne se pose en relève du vieux mysticisme, réclame et mobilise, bien loin de l’éthique protestante des origines, démesure, dilapidation et divagation. Certes, chaque patron de firme salarie des comptables chargés de dire le moindre coût du travail humain. Au mieux, il s’assure de l’hygiène physique et morale de ses employé(e)s, dans la perspective immédiate de la production : cités ouvrières au XIXe siècle, salles de gymnastique aujourd’hui. Cependant, aucun forum de Davos ne se soucie, autrement que sur le mode d’une charité compensatoire, d’évaluer le coût humain de l’exploitation capitaliste, même du point de vue de son expansion raisonnée. C’est une contradiction, dont certains révolutionnaires ont déduit à tort une issue rapide et fatale, et qui fait le dynamisme du Capital.

L’eau glacée du calcul égoïste, dont parle le Manifeste communiste, ce sont bien les émotions, collectives ou personnelles, que la bourgeoisie y a trempées, et non pas pour les y dissoudre comme dans un bain d’acide, mais pour leur faire subir les modifications chimiques qui mènent du désir de sens au désir de marchandise. Dûment préparé par l’éducation à la honte de soi, le désir de marchandise connaît une acmé de plus en précoce, notamment chez les très jeunes filles, dans le désir d’être soi-même marchandise, seule manière connue et reconnue d’être désirée ou simplement tolérée.

Les consommatrices des pays industrialisés et leurs filles peuvent par exemple, à l’aide de la « calculette à points Weight Watchers […] gérer quotidiennement [leur] capital points. [L’appareil] mémorise tous les points dans une banque de points, jour après jour[1] ». Leur rapport au monde, le regard des autres et des hommes sur leur corps leur sont transmis, chaque jour, chiffrés dans le vocabulaire de l’économie.

 

 

  1. Le corps normé

 

L’IMC : Indice marchand de corporence

Quotidiens d’information et magazines féminins invitent leurs lectrices à calculer leur IMC ou « indice de masse corporelle », dont on s’abstiendra de répéter ici l’inepte formule. Rappelons simplement qu’elle prétend, par une combinaison entre la taille et le poids, déterminer la corpulence médicalement acceptable. Certains spécialistes de l’obésité précisent, en guise d’excuse liminaire, que cette abstraction statistique ne serait pertinente que pour le « type caucasien[2] ». Réminiscence de géographie coloniale, l’expression est encore aux États-Unis un euphémisme couramment utilisé pour « race blanche ». Il a le mérite de rappeler que les classifications de population à partir du physique ne servent qu’à fonder des discriminations, fussent-elles « positives ». Ce qu’un nutritionniste exprime en d’autres termes :

« L’IMC sert à caractériser des groupes plus que des individus, son caractère normatif enferme la réflexion médicale dans le cadre arbitraire du “poids idéal théorique” alors que pour un même IMC, les risques pour la santé diffèrent grandement d’un individu à l’autre et d’une population à l’autre[3]. »

De faible pertinence scientifique et d’un usage social suspect, l’IMC mérite plutôt d’être rebaptisé « Indice marchand de corporence[4] ». Il habitue les femmes (et dans une moindre mesure les hommes) à regarder leur corps comme une marchandise qui, même appropriée par un homme, voit sa valeur sans cesse attaquée et révisée à la baisse. Et ce, d’autant plus pour chaque femme particulière que la « féminité » abstraite est à la hausse. Nous aurons l’occasion de vérifier que beaucoup de femmes intériorisent cette « bourse » imaginaire même lorsque leurs compagnons n’en tiennent pas compte.

Sans doute, la norme n’est pas la seule cause de souffrance, et l’on ne saurait inférer des considérations précédentes qu’il n’existe pas de personnes dont la santé physique et le bien-être sont menacées par un poids excessif. L’obésité de masse est même une création capitaliste récente, qui concentre dans la construction et l’exploitation du corps humain les énergies anarchiques du capitalisme moderne. Aux États-Unis, on estime à 300 000 le nombre de décès annuels liés à l’obésité[5]. C’est bien le cas de dire que pour un tel système, tout fait ventre : l’obésité produite par une alimentation industrielle grasse, surchargée en sel et en sucre et l’idéal anorexique, suggéré à des millions de femmes et de jeunes filles qui suivent des régimes aberrants. Ces régimes redoublent les risques de santé encourus, en fixant des idéaux hors d’atteinte mis au point à cet effet par les magazines féminins, l’industrie cosmétique et les fabricants de prêt-à-porter. Faux ennemis, Mac Donald et Slim Fast se complètent pour mettre en coupe réglée un corps devenu champ de bataille[6].

La firme Weight Watchers — « Guetteurs de poids » —, dont on a déjà évoqué la calculette, commercialise aussi des plats préparés, des kits informatiques de régime, et édite une revue en plusieurs langues. Elle a été fondée aux États-Unis en 1963. L’association Human Rights Watch (Observatoire des droits de l’homme) a été créée en 1978. On voit que le souci du poids « idéal » — et des profits que l’industrie nord-américaine peut en tirer — a précédé de quinze ans les libertés dans l’ordre des matières dignes d’être socialement « observées[7] ».

Trois ans après la fondation de Weight Watchers, l’obésité bénéficiait d’une première reconnaissance médicale au travers de l’Association for the Studies of Obesity (USA, 1966). Il faudra attendre l’immédiat après-68 pour qu’une association de « malades » ou personnes stigmatisées en tant que tels se manifeste, la National Association to Advance Fat Acceptance (NAAFA, Association nationale pour promouvoir la tolérance envers les gros ; USA, 1969). C’est seulement en 1990 que l’obésité est inscrite dans l’International classification of diseases.

Cette brève chronologie montre la formidable absence de complexes d’un système qui en fait commerce par ailleurs, et « découvre » ce qu’il a inventé (l’obésité) et déjà prévendu sous forme de régimes. Prenez et mangez, dit le capital, ceci est ma chair ! Mais honte à vous de la graisse en quoi la transforme la machinerie de votre corps périssable !

 

EsperluetteLes activistes de la NAAFA remettent en cause le concept même d’« obésité », dont ils estiment qu’il a été progressivement construit en fonction des besoins de l’industrie et non de ceux des personnes concernées. Ainsi la conférence de 1985 de l’Institut national de la santé américain qui a classé l’obésité parmi les maladies mortelles en a également élargi la définition de manière à viser des millions d’Américains supplémentaires. Ce qui signifie des billions de dollars supplémentaires en crédits de recherche et vente de produits amaigrissants. Bon nombre de chercheurs spécialistes de l’obésité sont d’ailleurs salariés par l’industrie pharmaceutique.

La NAAFA estime que cinq à dix pour cent de la population manifeste (ou réfrène) une « préférence sexuelle pour un partenaire gros ». Elle dénonce la stigmatisation qui frappe les gens gros et leurs « admirateurs » (fat people and their admirers).

C’est sous l’angle de la seule préférence masculine hétérosexuelle que le magazine Marie-Claire (octobre 2000) a traité la vie érotique des femmes grosses. « Ces hommes s’appellent des “Fat Admirers” (FA), admirateurs de la graisse. Un terme venu tout droit des États-Unis et apparu en France via Internet. » La traduction de Fat Admirers est discutable et l’allusion à Internet n’incite pas la journaliste à mentionner la NAAFA et l’adresse de son site (<www.naafa.org>). Quatre couples sont interrogés et photographiés, tout habillés. Si les quatre hommes revendiquent leur goût supposé minoritaire et une meilleure tolérance sociale, deux au moins récusent l’idée d’une « catégorie sociologique » ou d’une nouvelle norme, concurrente de la norme dominante. Le reportage montre que les hommes que leurs préférences écartent de l’IMC éprouvent des difficultés à l’assumer sous le regard et les moqueries des camarades d’école puis de travail, de la famille et des passants. Quant aux femmes qu’ils courtisent, elles supportent souvent mal d’être désirées dans un corps qu’on leur a appris à détester[8]Esperluette

 

 

D’ailleurs incapable de nourrir l’espèce vivant à la surface d’une planète qu’il prétend gérer et contrôler tout entière, le capitalisme parvient à vendre l’obésité aux pauvres — comme il fait de ses rebuts, de ses guerres et de ses maladies —, tandis qu’il leur vante son IMC caucasien via la publicité télévisée. Ayant détruit, par la migration vers les centres urbains industriels, les communautés traditionnelles et les modes d’alimentation qui leur sont liés, essentiellement à bases de céréales, riches en fibres et pauvres en lipides, le capitalisme écoule le pire de son alimentation industrielle, grasse, sucrée, salée. Des régions entières passent ainsi rapidement de la pénurie de nourriture à une obésité pandémique ou plus exactement à la coexistence de diverses formes de malnutrition, parfois dans une même famille. On notera que parmi les quelques 850 millions de personnes sous-alimentées figurent une bonne part des 600 millions de paysans pauvres, contraints de réduire leur consommation personnelle au profit d’une production qui demeure dérisoire du fait de la baisse des prix imposée par les pays riches[9]. Le même système économique affame jusqu’à ce que mort s’ensuive environ vingt-quatre mille (24 000) personnes par jour, soit un cadavre toutes les quatre secondes[10].

Dérisoire effet d’auto-intoxication idéologique, l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui évaluait à 4 millions le nombre d’habitants des pays pauvres morts de faim en l’an 2000, parle de décès dus « à une insuffisance pondérale[11] » ! Ainsi donc, la plupart des pauvres meurent d’être trop maigres, tandis que certains finissent par mourir comme des riches, d’être trop gros. L’industrie agro-alimentaire, elle, se porte à merveille.

Outre la publicité, le cinématographe et les séries télévisées sont un vecteur des normes corporelles qui atteint, via la télévision et les satellites, les zones les plus reculées de la planète[12]. Il est extrêmement rare que des réalisateurs ou même des réalisatrices prennent le risque d’attribuer à des femmes rondes un rôle positif, notamment dans un registre érotique. Lorsque Fellini met en scène des matrones obèses et fardées, c’est pour créer une atmosphère de farce obscène et onirique. Pareillement, dans La Grande Bouffe (1973) de Marco Ferreri, la chair opulente d’Andréa Ferreol n’est associée à l’érotisme que dans une caricature où l’excès côtoie la mort ou mène à elle.

On retiendra d’autant plus facilement L’Ennui du réalisateur Cédric Kahn (1998), film couronné du prix Louis-Delluc, libre adaptation du roman éponyme d’Alberto Moravia, dans laquelle Sophie Guillemin campe une adolescente marmoréenne à la fois totalement disponible au désir de son amant et hors d’atteinte. La série télévisée Roseanne, satire aimable de la société américaine également diffusée en France, a mis en scène un couple aux prises avec les difficultés des « vrais gens » : chômage, problèmes relationnels, éducation calamiteuse des enfants, etc. Or, par exception, ces vrais gens, joués par Roseanne Barr et John Goodman, étaient des obèses ! Roseanne a donc mis du baume sur le cœur des fat people et de leurs admirateurs des années 90, jusqu’à ce que l’héroïne décide de changer de corpulence — c’est son droit — et se fasse brocher l’estomac. Non contente de poser nue dans le magazine Gear pour exhiber le résultat, paraît-il spectaculaire, R. Barr aurait déclaré : « Les gros devraient être envoyés dans des camps de concentration et gazés s’ils n’arrivent pas à perdre du poids[13]. » Propos vraisemblablement censés être entendus au énième degré et qui auraient attesté d’un esprit féroce chez la Roseanne obèse, mais qui — prononcés après la pose d’un anneau gastrique — font diagnostiquer de fâcheux effets secondaires sur le sens de l’humour.

Peut-être faut-il préciser que si l’obésité existe bien comme problème de santé, elle ne constitue pas « les obèses » ou « les gros » comme catégorie homogène, malgré l’exception paradoxale de ceux et celles qui, précisément, récusent la catégorie « obésité » en se définissant comme « gros » (fat people). Parmi les personnes qui acceptent pour elles-mêmes le concept d’obésité, il s’est trouvé en 2001, pour la seule Allemagne, huit mille volontaires pour participer au jeu de télé-réalité Big Diet (le Grand régime), produit par la société néerlandaise Endemol, créatrice de l’émission Big Brother. Les gagnants devaient recevoir l’équivalent en or des kilos perdus (entre 15 et 35 kilos selon les individus, à raison de 2 à 6 kilos par semaine). Pour le lancement de la série, les pharmacies allemandes offraient, après tirage au sort, des « cures de remise en forme » et des pèse-personne aux clients pouvant justifier de quatre pesées en officine dans les trois mois[14]. Tentative assez maladroite et mal reçue (au regard des scores d’audience) de concilier voyeurisme télévisé et incitation hygiéniste.

 

Le sens de la mesure

Depuis la fin du XIXe siècle, l’habitude avait été prise dans certaines universités américaines de photographier les élèves de première année lors d’une visite médicale censée détecter les problèmes de « posture ». Selon les établissements et les époques, les cobayes étaient complètement nu(e)s ou autorisé(e)s à conserver leurs sous-vêtements. Adepte de Francis Galton et du darwinisme social, persuadé que « l’intelligence des Nègres cesse de se développer vers l’âge de 10 ans et celle des Mexicains vers 12 ans », et que les USA courraient à la ruine du fait d’une « reproduction bâtardisée », le psychologue William H. Sheldon (1898-1977) organisa un programme de relevé photographique systématique à la fin des années 1940 et dans les années 1950. D’abord accueilli dans les casernes et les hôpitaux psychiatriques, il s’intéressa aux universités qui lui offraient un vaste échantillon féminin.

Sheldon et ses collaborateurs cherchaient à établir la preuve scientifique de la relation entre la forme du corps d’une part, la psychologie, la moralité et les chances de réussite sociale, d’autre part. Il s’agissait de déterminer le somatotype de chaque étudiant(e) pour le confronter ultérieurement à sa carrière[15]. L’affaire se gâta en septembre 1950, après que des étudiantes de l’Université de Washington, photographiées nues, se soient plaintes à leurs familles et aux autorités universitaires. Auteur d’un Atlas of men (1954), dans lequel il utilisa des clichés d’étudiants, Sheldon ne put réaliser son projet d’un Atlas of women.

En France, les industriels du prêt-à-porter se sont aperçu au début du XXIe siècle qu’ils visaient une clientèle de femmes dont ils ignoraient les mensurations réelles, qu’ils ont entrepris d’évaluer par une enquête nationale (2003-2004). Dans les trente dernières années du XXe siècle, l’armée s’était intéressée, avec l’aide du Laboratoire d’anthropologie appliquée (LAA) de l’université René Descartes (Paris), aux mensurations de la seule population masculine : il s’agissait de calculer par exemple combien de soldats tiennent dans un char d’assaut, ou encore la taille idéale des masques de protection, testés lors de la première guerre du Golfe[16]. Les mensurations féminines n’avaient pas été évaluées depuis 1972 (encore s’agissait-il de mesures manuelles). La « campagne nationale de mensuration » française des années 2000 s’inscrivait dans un projet d’harmonisation européenne, baptisé e-Taylor. Reposant sur le volontariat et le bénévolat, commanditée par l’Union française des industries de l’habillement (UFIH), la campagne était organisée par l’Institut français du textile et de l’habillement (IFTH) avec la collaboration du LAA, déjà cité. Comme les mesures Sheldon, elle prétendait contribuer à la santé publique en apportant « au secteur médical un ensemble d’informations biométriques qui va permettre la réalisation d’études scientifiques […] pour établir des corrélations potentielles [sic] entre la morphologie et les problèmes liés au métabolisme (hypertension, diabète, obésité[17]…). » Cependant, le seul lien avec la psychologie des personnes mesurées et de l’ensemble de la population se voulait d’une bienséance idéologique sans reproche : « Une évaluation psycho-comportementale sur l’acceptation de la morphologie sera entreprise. Avec un objectif de prévention, l’acceptation de son corps[18]. » Suivaient les adresses de sites Internet d’associations telles que Vive les rondes ou Allegro fortissimo, qui, en retour, encourageaient leurs sympathisant(e)s à contribuer à la campagne de mensuration.

La firme Lectra, qui commercialise des logiciels et des équipements destinés aux secteurs qui utilisent tissus et cuir découpés (habillement, automobile, ameublement), a réalisé les deux cabines 3-D de la campagne nationale, en collaboration avec la firme allemande Human Solutions [sic], « leader mondial des logiciels de simulation numérique du corps humain ».

« À terme, se réjouit un cadre de Lectra, on peut envisager que chaque consommateur dispose d’une carte magnétique personnelle, avec sa taille et ses mensurations exactes. À l’entrée de chaque enseigne, une borne de lecture décodera aussitôt pour lui la taille la plus adaptée[19]. » On peut hélas prévoir que les femmes prendront aisément l’habitude de passer dans la cabine 3-D du magasin comme aujourd’hui sur leur balance de salle de bains. En effet, non seulement la campagne de mensuration permettra au prêt-à-porter de tenir compte scientifiquement des modifications corporelles que les vendeuses constataient depuis longtemps dans leurs cabines d’essayage, mais la technologie nouvelle permet de réorganiser la production autour des concepts de mass customisation (Lectra), laquelle consiste non plus à agrémenter un jean d’une broderie mais à faire en sorte que vous rentriez dedans, et du « juste à temps » (ni stock ni invendus) :

« La personnalisation de masse est l’un des segments du marché de l’habillement présentant la croissance la plus rapide. Grâce à la technologie Lectra, il est désormais possible de vendre des vêtements avant leur production et de réduire le temps et les coûts liés au développement et à la fabrication du produit[20]. »

Les mensurations du client, ou plutôt celles de son « jumeau numérique » (Lectra), et les références du produit choisi sont envoyées via Internet au site de fabrication où des logiciels de coupe sont automatiquement activés.

On observe que, grâce au laser et à Internet, l’industrie de l’habillement peut tenter de pallier la disparition progressive du savoir-faire contraint des femmes (une bonne épouse savait reprendre un ourlet) et des couturières de quartier. Si l’on préfère une description flatteuse, on dira que le prêt à porter se donne les moyens de vendre du sur-mesure.

On observera encore que le modèle de production ici décrit se rapproche au plus près de l’utopie capitaliste de la « firme creuse » (hollow corporation), concentrée sur les tâches de conception et de vente d’image de marque, sans fabrication ni usines (fabless, en novlangue), lesquelles existent bel et bien, mais loin des regards et de ce qui reste de la réglementation du travail (taylorisation planétaire). Il n’est pas indifférent, cependant, que cette aspiration à la pure virtualité marchande — vendre des produits inexistants à des hologrammes — passe nécessairement par la mesure toute prosaïque du tour de poitrine et du volume des fesses. Quel que soit son désir de s’émanciper de la matière, le capital est contraint de revenir à la chair.

Or celle-ci a changé de forme dans des proportions sensibles. Les femmes sont aujourd’hui plus grandes, et leurs seins plus lourds qu’il y a trente ans. Le modèle dominant caricature la première donnée et ignore la seconde. Les mannequins sont recrutées, après casting mondial, parmi des filles présentant, d’un point de vue statistique, des anomalies physiques : longueur des jambes par rapport au tronc, notamment, ou circonférence du mollet supérieure à celle de la cuisse. Venant après la disparition des gaines et corsets (d’usage courant dans les années 1950-1960), l’ingestion répandue et précoce d’œstrogènes de synthèse a contribué à modifier la silhouette des adolescentes qui constituent la cible privilégiée de nombreuse marques de vêtement. Le tour de taille féminin moyen est en augmentation de 6, 5 centimètres en l’espace de trente-six ans (« Les femmes ont pris 6, 5 cm », assure Libération dans une formule fausse et terroriste[21]), il aurait augmenté de 14 centimètres depuis le début des années 1960.

Ainsi le corps change et se re-construit, body building socialement induit que certains préfèrent ignorer. En effet, les industriels du cosmétique, les vendeurs de régimes amincissants, de produits alimentaires allégés et les gestionnaires de salles de « remise en forme » n’ont, eux, nul intérêt à connaître les mensurations réelles des femmes. Leur objectif est au contraire de populariser le modèle corporel le plus abstrait, dont le constat toujours renouvelé qu’il est hors d’atteinte suscite dégoût de soi et consommation de nouveaux placebo, aussi peu actifs que les précédents.

En 2006, la région autonome de Madrid, qui cofinance la Pasarela Cibeles, grande présentation annuelle de mode, édicte pour la première fois ses propres règles de sélection des mannequins, qu’elle impose aux couturiers. En dessous d’un certain rapport entre la taille et le poids, des jeunes femmes ont été interdites de défilé. La mesure étant étendue, de manière beaucoup plus subjective, aux mannequins suspectes de ne pas donner une impression de « bonne santé[22] ». Censée contrecarrer, au moins symboliquement, l’exaltation de la minceur anorexique, une telle précaution renforce paradoxalement l’analogie entre acquisition de la féminité et entraînement sportif : les autorités madrilènes instituent simplement l’équivalent de contrôles antidopage (voir plus loin « L’anorexie comme championnat »).

 

La top-modélisation ordinaire

La presse féminine la plus respectable, voire soi-disant « féministe », est une propagandiste captive de l’Indice marchand de corporence pour cause évidente de manne publicitaire. Considérons la livraison du magazine Elle du 29 mars 2004. On y dénombre pas moins de dix-huit pleines pages de publicité en quadrichromie pour des produits « amincissants ». J’indique pour chacune la nature du produit, le laboratoire concerné et la manière dont le corps féminin est mis en scène :

Gels L’Oréal (jambes et fesses féminines de dos, string) ; gel Élancyl (femme de dos, sans tête, entièrement nue dans une salle de bain) ; remodelant Oenobiol (femme de trois quart, nue sous une fine combinaison mouillée ; visage de profil) ; Bikini Celluli-Diet Dior (femme de profil, des seins jusqu’aux genoux ; entièrement nue) ; produits Clarins (deux pages ; femme de trois quart, visage tourné vers l’objectif, entièrement nue) ; Slim-shape Estée Lauder (femme de profil, en maillot une pièce, visage regardant l’objectif) ; Esprit minceur Arkomédika (femme en maillot une pièce et chaussures à talons hauts !), en appui sur les bras et les jambes, dans une semi-pénombre, visage tourné vers l’objectif) ; C-Lipid3 Physcience (buste de femme découpé du cou à l’entrejambe, maillot deux pièces) ; Minceur 24 (comprimés ; femme de face en tee-shirt et pantalon, visage tourné vers l’objectif) ; Body sculptesse Lancôme (femme de dos penchée en arrière ; jambes visibles, visage tourné vers l’objectif) ; Spa Tonific de Nuxe (femme nue de profil, torse et bras entouré d’une liane, visage de profil) ; Affinex Pierre Fabre (femme trois quart face, visage compris, short et chemise ouverte sur le ventre) ; produits Jeanne Piaubert (visage de femme de profil) ; Phyto-sculpt Sisley (pas de mannequin, flacon présenté dans un décor de sculpture abstraite) ; Thalassothys (femme nue de trois quart, coupée au-dessus des seins et au-dessous des genoux) ; Encart recto verso Gayelord Hauser ; entremet chocolaté hyperprotéiné (pas de mannequin ; l’entremet est présenté avec des carrés de chocolat, deux quartiers d’orange, et un ensemble slip et soutien-gorge dont le tissu est décoré de carrés de chocolat).

Femmes sans tête (cinq occurrences[23]) ou visages incarnant la jouvence et la beauté ; corps dorés (à trois exceptions près) ; nudité, maillots et lumière évoquent la mer et l’été (cinq occurrences). On ne distingue pas même un duvet sur une cuisse ; le satiné de la peau récuse la fourrure, l’odeur, l’animal. Marine, la femme naît sous le double signe du poisson et de la nacre. Hors de son milieu naturel, elle doit s’oindre de gels, crèmes et onguents qui hydratent sa peau, la gainent, la lissent, la raffermissent, unifient [son] grain. Dans la réalité, la femme se traite comme les bouchers les têtes de porcs : elle s’ébouillante, se racle, élimine poils et soies. Si elle ressemblait à ce que la publicité lui montre, elle aurait plutôt des écailles, qu’elle raclerait pareillement. On tannerait sa peau, précieux galuchat, pour couvrir des étuis, des guéridons, des abat-jour. On a bien vu des bourgeois se tailler des portefeuilles en vraie peau d’anarchiste ; la femme devrait pressentir qu’on l’entretient pour l’écorcher… Figés dans les publicités, les mannequins paraissent déjà naturalisés [24].

Pourquoi se faire le scribe de cette cacographie d’images, de prescriptions commerciales (« communiqués », en novlangue publicitaire) et d’affects ? Parce que ce sont là les moyens et les traces d’une production fantastique du corps, de son modèle social, dont les moyens de suggestion poétique qu’elle mobilise sont sans commune mesure avec ceux de la critique raisonnable (ou hypocrite) qu’on lui adjoint parfois. Production à la fois quotidienne, omniprésente et diffuse, telle que, de bonne foi, nombreuses sont les personnes persuadées d’y échapper (selon certaines études, un habitant des États-Unis est exposé en moyenne à 5 000 messages publicitaires par jour[25]). Mais mettez sous les yeux de cette femme particulière, dont nous allons bientôt découvrir le témoignage, la photo de son propre corps, qu’elle sait « hors normes », et elle pense pleurer de honte ! Le mécanisme par lequel des milliers de publicités similaires se combinent chaque jour, chaque semaine, chaque mois, dans les magazines féminins, les émissions de téléachat et sur les murs, semble décourager chroniqueurs et sociologues[26].

François Brune cite, dans son Bonheur conforme, un appel aux annonceurs publié conjointement par les magazines Lui et Playboy, dans la revue professionnelle Stratégies (n° 164) : « La volupté inachevé, la possession imaginée sont créatrices de tensions naturellement résolues par leur transfert sur ce qui est possible, concret et réel. [Lui et Playboy] dénouent nécessairement les pulsions qu’ils font naître en les détournant vers le contenu publicitaire du Support [sic], transformant l’objet du désir en désir de l’objet. Ce jeu de miroir où le rêve et le vécu s’échangent apparaît comme le mécanisme le plus subtil que l’on puisse concevoir pour orienter l’esprit vers l’action, la consommation, donc l’achat[27]. » La subtilité ici complaisamment affirmée rappelle plutôt le subterfuge par lequel l’éleveur prélève au dernier moment le sperme de l’étalon qui croyait saillir une jument. Ce que le lecteur-voyeur de Playboy est supposé cracher, au lieu ou en sus de son sperme, c’est bien sûr son argent. Quoique de manière plus complexe et avec davantage de dégâts psychologiques, le mécanisme fonctionne également lorsqu’il concerne un public féminin. Je ne suis pas certain que le « phallisme au féminin », pour utiliser l’expression de F. Brune, c’est-à-dire l’utilisation d’une frustration phallique originelle ou suscitée chez les femmes, y joue un rôle central (même s’il apparaît en effet, et de manière caricaturale, dans certaines publicités). Pour sa part, le lecteur-voyeur est conforté dans l’idée qu’il est dans une position essentiellement légitime de prédateur du genre « opposé ». Certes, on lui vend de l’after-shave, et non les femmes de chair dont il ne voit que l’image, mais aussi et surtout — l’après-rasage même y participe — un certificat de conformité virile. Comme nous l’avons vu, c’est au contraire une frustration narcissique qui est perpétuellement entretenue chez les femmes. Ce qu’elles désirent, ce ne sont pas les innombrables corps féminins dénudés devant elles, c’est le désir d’elles-mêmes, c’est-à-dire le désir que les hommes manifesteraient pour elles si seulement elles ressemblaient aux modèles exhibés. La crème hydratante qu’elles achètent est un substitut d’elles-mêmes et non de l’objet de leur désir. Dépenser l’argent, c’est aussi cracher sur leur propre image, à ce point dégradée à leurs yeux que des hectolitres de baumes régénérant sont impuissants à la restaurer. La tension érotique féminine ne se « résout » pas, comme chez l’homme consommateur, elle entretient un éloignement d’avec soi, un cauchemar chaque jour vérifié dans les miroirs : celui de la salle de bains et ceux du merveilleux publicitaire.

En 2004, les déclarations du PDG d’une chaîne française de télévision privée firent un petit scandale :

« Dans une perspective “business”, soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit. Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible.

Rien n’est plus difficile que d’obtenir cette disponibilité. C’est là que se trouve le changement permanent. Il faut chercher en permanence les programmes qui marchent, suivre les modes, surfer sur les tendances, dans un contexte où l’information s’accélère, se multiplie et se banalise[28]. »

La Société civile des auteurs multimédias (SCAM), par exemple, y vit une « parfaite définition de la marchandisation des esprits des comportements et des valeurs […] signe du cynisme, du mépris et de l’arrogance[29]. » Cynisme vulgaire sans doute, mais pour trahir un secret de polichinelle, valable pour une grande partie de l’industrie de la « communication », et non pour la seule télévision dont l’écran (et l’échelle des profits) a l’effet d’une loupe caricaturante.

Certes, le métier d’une télévision privée est d’être le vecteur de la publicité, et non comme le croient les gogos de fournir un divertissement, fût-il culturel, grâce aux revenus publicitaires. C’est d’ailleurs, comme le remarque justement notre PDG, une tâche complexe qui dépasse la simple occupation de l’écran avant diffusion des dits « messages publicitaires ». Derrière les polémiques sur les coupures publicitaires dans les films, autorisées en 1986, et sur la publicité « cachée », notamment dans les séries télévisées, se pose la question de savoir quel est le degré optimal d’interpénétration et de cohérence entre la publicité elle-même et le reste du programme (journaux télévisés compris), et ce bien entendu du point de vue des publicitaires. Ces derniers ne peuvent pas davantage se contenter d’une information sur leurs produits. Coca-cola ne se borne pas à utiliser les thèmes de la jeunesse et de l’énergie, il les vend au même titre que le sucre et la caféine qui entrent dans la composition de son breuvage.

De la même manière, les magazines féminins vendent d’abord des espaces publicitaires aux secteurs industriels qui recherchent la clientèle féminine. Ces espaces publicitaires proprement dits sont accompagnés de publicité rédactionnelle présentée comme de l’information (j’en ai cité plusieurs exemples) et de « reportages de mode », autre mise en scène publicitaire de vêtements et accessoires (bijoux, sacs, lunettes).

 

EsperluetteObservez une « lectrice » de magazine dans une salle d’attente. L’objet en mains, elle feuillette les pages en hâte, jusqu’à la fin. Cherche-t-elle un article, un « test », un reportage ? Non, elle se sert de la revue comme d’un de ces livres à système, ancêtres du dessin animé : chacune des pages représente un personnage dans une pose à chaque fois différente ; la compulsion rapide crée l’illusion optique d’un mouvement ; le personnage s’anime. La première approche féminine du magazine, effectivement compulsive, souvent violente — le bruit des pages qui claquent et se froissent — fait naître la danse désarticulée d’un corps féminin, nu.Esperluette

 

Considérons une livraison de l’hebdomadaire Elle (7 mars 2005) : sur 265 pages « réelles » (contre 252 foliotées), on dénombre 106 pages de publicité de marques (soit 40 % du magazine), auxquelles s’ajoutent 20 pages de publicité rédactionnelle et photos de mode (soit en tout 47, 54 % du magazine). Quatorze page et demi (13, 67 %) des publicités de marques vantent des produits amincissants[30]. Appliquée à la télévision, cette répartition aboutirait à la diffusion de 28 minutes de publicité pour chaque heure de programme…

Afin de ne pas paraître vendre à l’industrie cosmétique et aux fabricants de prêt-à-porter « du temps de curiosité féminine », les magazines n’hésitent pas désormais à afficher une (prudente) distance critique par rapport au modèle qu’ils diffusent.

S’il a été devancé sur ce créneau par Biba (juillet 2002) et Marie-Claire (juillet 2002), l’hebdomadaire Elle, ci-dessus évoqué, a certainement battu ses records de vente en affichant à la une d’un numéro « spécial beauté » publié le 5 mai 2003, une photo de l’actrice Emmanuelle Béart, nue, de trois quarts dos, immergée jusqu’à mi-fesses dans l’océan indien. « On a eu envie d’essayer quelque chose de différent, déclarait la directrice de la rédaction de Elle. Une femme mature de 37 ans. Avec des rondeurs. Une vraie sensualité. Une féminité assumée[31]. » Le magazine tentera de capitaliser l’effet Béart. On trouve dans la livraison du 20 octobre 2003 un long article, annoncé en une, et intitulé : « Sans régime, sans chirurgie, sans complexe : Aimer son corps ». Émaillé de niaiseries tombés de la bouche de supposés spécialistes et de témoignages de femmes, il recèle même une phrase d’autocritique :

« La faute à qui ? “L’évolution technologique, de la démocratisation du miroir au XIXe siècle à la généralisation du Caméscope, a considérablement accéléré les échanges entre nous et notre apparence”, avance le Dr Christophe André. Quant aux photos des magazines, faisons notre mea culpa, elles contribuent à complexer les personnes ordinaires que nous sommes toutes. “Il faut absolument rappeler aux femmes qu’elles se comparent à des créatures irréelles”, insiste le Dr André. »

L’article est illustré de cinq photos. Supposées représenter les femmes qui témoignent, elles sont anonymes, donc sans visage. Le même magazine récidive en décembre 2003 affichant en une un portrait de la mannequin Carre Otis assorti du fier slogan : « Les rondeurs, c’est sexy. Gardons nos kilos ! ». Les journalistes relèvent la préférence récemment donnée par certaines marques à des mannequins pulpeuses (parfois enceintes) ou à tout le moins éloignées d’un modèle anorexique (montres Omega, parfum Opium d’Yves Saint-Laurent, sous-vêtements Dolce & Gabbana). Le dossier fait allusion à la campagne de mensuration (alors à venir) et présente des portraits de femmes supposées hors gabarit. Une double page représentant un corps sans tête, dans un noir et blanc assez grisâtre et légèrement flou qui sent la mise en garde — fesses et reins d’un côté, buste, ventre et cuisses de l’autre — vient corriger ce que le propos pourrait avoir de « laxiste ». « Des formes, nous dit-on maintenant, oui , mais fermes ! » :

« Rondeurs installées ? Capiton imprimé ? Qu’importe, si le grain de la peau est lisse et le toucher ferme. Pour atteindre ces objectifs, le programme s’articule en trois étapes. Très 2004 [sic] : avaler, chaque jour, une capsule de beauté labellisée “fermeté”, qui agit donc sur le corps comme sur le visage [suivent deux indications de marques]. Deuxième étape, un gommage deux fois par semaine. Enfin l’application quotidienne d’un lait ou d’une crème pour le corps formulés comme un soin du visage. [Suit une longue liste de produits recommandés]. »

On voit que les kilos érotiques se méritent et que les industriels du cosmétique auraient tort de s’inquiéter. D’autant moins que toutes les publicités contenues dans le même numéro mettent en scène (sauf, bien entendu, les deux qui s’adressent aux femmes enceintes !) des femmes jeunes et extrêmement minces. Mentionnons au passage une rubrique intitulée « Faxbeauté » où l’on demande à une personne connue, ici l’écrivaine Claire Castillon, de confier ses « secrets de beauté ». Peu importe ici la part de fiction publicitaire dans le petit dialogue entre le magazine et l’écrivaine ; celle-ci parvient à citer dix-neuf produits différents et deux adresses d’instituts de beauté !

 

EsperluetteFaisant étalage de misogynie, Karl Kraus prétendait que « la cosmétique est la doctrine du cosmos féminin[32] », manière de dire que l’entendement des femmes n’excède pas l’usage des fards. Gageons que le polémiste n’ignorait rien de la racine grecque commune aux deux termes : kosmêticos, lui-même dérivé de kosmos, qui a d’abord le double sens de « mise en ordre » et d’« ornement », avant de désigner l’univers, tandis que cosmologie et cosmogonie (XVIe) sont les théories de sa formation.

Il eut été plus exact de noter que la cosmétique est la part du cosmos dévolue aux femmes par les hommes. Part point négligeable symboliquement — même si elle se paie de discrimination — puisque la cosmétique féminine épuise la définition originelle du cosmos : à la fois ornement, exaltation de la beauté et mise en ordre du désir. Les cosmétiques ont en effet une fonction de signalisation des femmes comme objets du désir masculin. Fonction si intégrée par les intéressées qu’une femme qui se contente avant de sortir de chez elle d’un peu de rouge à lèvres et/ou d’un fard à paupières déclarera sincèrement qu’elle « n’est pas maquillée » et n’a aucune intention particulière de séduire (elle craindrait plutôt d’attirer l’attention si elle s’abstenait de ces artifices).

Tant que les métaphores de la beauté associent les femmes aux fleurs, aux oiseaux et aux fruits, les produits cosmétiques sont, sous nos latitudes, obtenues d’abord à partir de minéraux tirés du sous-sol : blanc de céruse obtenu à partir du plomb, sublimé d’arsenic, bismuth[33]. La dénonciation de leur toxicité, amorcée au XVIe siècle, ne sera suivie d’effets qu’au milieu du XVIIIe tant leur origine tellurique s’accorde étroitement avec l’idée que l’on se fait de la nature de la femme (cf. chap. I). Au contraire, dans le Chili contemporain, les chamans mapuches s’attaquent au marché des cosmétiques en faisant coïncider pratiques ancestrales et souci moderne d’innocuité des produits. « Médiateurs entre la Terre et le cosmos, ils n’utilisent que des produits naturels : plantes, fruits, champignons, écorce d’arbres[34]… »Esperluette

 

Revenons en arrière dans la chronologie de l’offensive de charme envers les « vraies » femmes, comme on dit les « vrais gens ». Marie-Claire publie en janvier 2000 un reportage sur les formes nouvelles de la famille ; il est illustré de photos de nu(e)s dans un beau noir et blanc : une femme et son fils, six couples avec leurs enfants. Les corps des femmes sont les plus apparents ; sauf celui de la mère seule, aucun n’est filiforme ; les poitrines sont lourdes.

En juillet 2002, le même magazine publie une série de quatre photos pleine page de femmes nues, dont l’une est enceinte (c’est la seule qui dérobe son visage), de face ou de trois quarts face : « Quatre femmes racontent leur réconciliation avec leur corps et le plaisir de se vivre enfin belle. » L’une se fait tatouer, l’autre est amoureuse ; la troisième enceinte, la dernière s’est guérie d’une grave anorexie en faisant enfin l’amour avec l’oncle dont elle était amoureuse à quinze ans (amour dont la famille avait entrepris de la guérir à mort). Les témoignages sont positifs et globalisants ; pas d’autovivisection, si répandue chez les femmes, et que nous allons trouver dans un autre reportage publié en juillet 2002 par Biba. « Toute nue ! annonce la couverture de ce magazine. Montrer son corps sans complexes. Des filles racontent et passent à l’acte. » Les cinq « (vraies) filles » [sic] ont été sélectionnées de manière à présenter des types morphologiques relativement variés. Pas tous. S’étonnera-t-on que les petites rondes soient absentes ? « Ni mannequins ni exhibos [sic], mais des filles comme vous et moi. Leurs images, pas clichés, nus renvoient à notre propre corps. Et nous incitent à le voir autrement. » Est-ce si sûr ?

— Pénélope, 33 ans, un enfant (1,65 m, 48 kg) : « C’est vrai que 3-4 kilos en plus ne me déplairaient pas. J’aurais le sentiment de paraître plus sereine. D’être un peu plus belle. Je me suis vraiment attelée à essayer de les prendre : impossible. […] Je me ferais bien grossir un peu les seins. Pas trop, pour rester bien proportionnée. »

— Charlotte, 30 ans, sans enfant (1,71 m, 50 kg) : « Les gens qui m’aiment me trouvent jolie mais pensent que je le serais davantage si j’étais plus féminine. […] Ma mère et ma grand-mère voudraient que je mange plus. Ça m’exaspère, je ne me trouve pas trop maigre. Ma féminité ne passe pas par les attributs habituels : seins, fesses, hanches. »

— Sarah, 30 ans, sans enfant (1,70 m, 64 kg) : « Je crois qu’effectivement, je suis “hors normes”. Je vois bien que ce n’est pas un corps habituel : gros seins, grosses fesses, un peu trop de tout. mais une certaine force s’en dégage. Et il évoque deux choses : la maternité et la séduction. […] Parfois, quand même, je pense que les mecs me trouvent trop impressionnante. Et cette photo est loin de me rassurer. Même je la déteste. J’étais à deux doigts de pleurer quand je l’ai vue. […] Je vois une lanceuse de javelot ! Tout me paraît exagéré. J’ai perdu 10 kilos il y a un an et je ne pensais pas que mon poids pouvait encore me poser un problème. Je crois que je suis toujours grosse dans ma tête. »

— Do’, 35 ans, un enfant (1,71 m, 56 kg) : « À part mon nez, que je trouve trop grand, je me suis faite à mon enveloppe. […] Ado, je trouvais mes seins trop petits. Je pensais que les garçons n’étaient attirés que par les grosses poitrines. Jusqu’à ce qu’il y en ait un qui me dise que cela n’avait pas d’importance. Et puis, des petits seins, c’est pratique, on n’est pas encombrée. »

— Clary, 23 ans, sans enfant (1,64 m, 51 kg) : « Je préfère mon visage à mon corps. Le visage, de toute façon, je ne peux rien y changer, j’assume. Le corps : peut mieux faire. Avec cinq kilos de moins, je ne me porterais pas plus mal. Mon rêve serait surtout d’être plus grande : 4-5 cm de plus, ça élancerait tout le reste. […] On m’a souvent dit que j’avais de très beaux seins. Comme j’ai un petit dos et une taille menue, ils ressortent d’autant plus. Personnellement, je les trouve un peu trop gros. […] En revanche, j’aimerais avoir des fesses plus rebondies, un peu à l’africaine. Enfin, je trouve que mes chevilles ne me ressemblent pas. Celles de ma mère sont très fines. Je me demande pourquoi les miennes ne le sont pas. »

On déduira de cet échantillon d’autant moins représentatif de la population féminine qu’en ont été écartées opulence et obésité, que seules les grandes minces se sentent presque à l’aise ! On est loin de l’objectif annoncé : « Se sentir bien dans sa peau. Nue. » Les deux seules femmes qui présentent quelques rondeurs, très relatives chez Clary, plus prononcées chez Sarah, sont celles qui sont le plus portées à se dénigrer. Faut-il préciser, en l’absence des photographies noir et blanc de Jean-Marc Scialom, que Clary est d’une beauté parfaitement harmonieuse, tandis que Sarah fait une description très pertinente de l’impression qui se dégage d’un corps magnifique : force — fécondité — séduction. C’est elle, pourtant, qui se maltraite le plus en se « voyant » athlète sans charmes, à rebours même des témoignages d’admiration et de désir qu’elle dit recevoir dans la vie réelle.

L’initiative de Biba est copiée, jusque dans les termes de la présentation, par 20 ans, en avril 2005 : « L’idée nous tenait à cœur : montrer le corps, non pas de mannequins, mais de vraies filles. » Cinq jeunes femmes entre 20 et 28 ans sont photographiées nues, par une femme. Toutes sont assises, sauf une dont le corps est coupé au-dessus du pubis. On n’aperçoit ni poils sous les bras ni toison pubienne, absence improbable au vu des postures : soit les filles sont épilées, soit les photos ont été retouchées. Une teinte rosâtre donne d’ailleurs aux clichés un aspect démodé. La curieuse impression produite est celle de corps certes éloignés des standards de la mode (mais aucune fille n’est vraiment ronde), artificiellement « lissés » par la couleur rose et désérotisés par l’absence voulue d’expression des visages. Toutes les filles disent leur satisfaction d’avoir osé se mettre nues ; toutes mentionnent la présence d’un amoureux dans leur vie ; tout le monde est bien content. L’image renvoyée aux lectrices est rassurante, mais aseptisée, à la limite de la niaiserie.

Relevons encore un exemple d’atténuation du modèle, d’autant plus intéressant qu’il met en scène Isabelle Townsend, ex-mannequin active dans les années 1980, à laquelle Madame Figaro (13 mars 2004) demande de présenter des vêtements et sous-vêtements. Le dossier est titré : « Une femme épanouie ». La présentation fait état de la gloire passée du modèle « au charisme ravageur, qui a posé pour les plus grands photographes, icône de Ralph Lauren. […] Après plusieurs incursions dans le cinéma, la belle, aujourd’hui loin des podiums et maman d’une petite Éléonore de trois ans et demi, crée des spectacles […]. “Un accomplissement”, confie-t-elle et une jolie reconversion. » L’une des photos en noir et blanc, qui mettent en valeur une beauté pulpeuse plus que ronde, illustre la couverture du numéro. Mais la même couverture annonce un dossier intitulé « La meilleure façon de mincir en famille », et la livraison comporte pas moins de dix pages de publicité pour des produits amincissants (unique note contraire, une double page pour une marque de prêt-à-porter taillant à partir du 44).

Le procédé consistant à assortir d’une icône maternelle l’injonction à maigrir semble promis à un bel avenir. Enceinte ou épanouie par une maternité récente, la femme est autorisée à s’arrondir. « Monica Bellucci maman, titre le magazine Elle (7 mars 2005). Un nouveau corps, une nouvelle femme, une nouvelle force. » Mais le gros titre de une, sur une photo de l’actrice, est classique : « Spécial maigrir. Fondre d’où je veux comme je veux[35]. Cinquante-deux pages pour perdre ses kilos et s’aimer mieux. »

La journaliste qui rapporte son entretien avec M. Bellucci s’empresse de signaler « au risque de provoquer l’irritation des jeunes mères qui luttent contre les rondeurs que leur a léguées leur bébé en passant [sic] », que si la taille de la star est moins dessinée elle n’en est que plus somptueuse, aidée en cela par son mètre soixante-dix-sept (malheur aux non-grandes !). N’a-t-elle pas posé nue, enceinte de six mois, sur la couverture de la version italienne de Vanity Fair, pour « protester contre un projet de loi qui limitait l’accès des femmes à la procréation médicalement assistée » ?

« Mon corps a changé, bien sûr [croit bon de reconnaître l’actrice], il est peut-être moins beau, mais je le trouve plus touchant parce que c’est un corps qui donne. »

Elle peut bien concéder après cela que la maternité n’est pas une étape obligatoire de la féminité, celles qui n’ont rien de commun avec l’exception Bellucci, ni la beauté des traits ni la fermeté des chairs, ni l’insolente santé ni la haute taille, celles-là sont mûres pour chercher dans le dossier « Spécial maigrir » des recettes pour « s’aimer mieux ».

 

La presse sniper

Au début des années 2 000 est apparue à la marge des magazines généralistes installés une nouvelle production spécialisée dans le terrorisme normatif, tels Light ou Savoir maigrir. Cette dernière revue a pu publier un dossier consacré aux « Méthodes les plus efficaces pour vaincre la cellulite », à savoir : liposuccion chirurgicale et lipotomie (injection de sérum physiologique et traitement aux ultrasons[36]). L’article est illustré d’une part de photos en couleurs de jolies filles minces, à la peau dorée, d’autre part de clichés flous et jaunâtres, qu’on dirait tirés des archives d’un camp d’épuration ethnique. Quelle impression peut retirer une femme « moyenne » d’une telle lecture ? Elle peut bien se priver de manger ou même passer sur le billard, elle restera bedonnante et fripée, bien loin des lumineuses apparitions de la page d’à côté.

Certains snipers manient une artillerie sophistiquée. Ainsi, la revue de mode L’Officiel publie en mars 2004 un numéro spécial consacré à la chirurgie esthétique, en réalité un luxueux catalogue pour les divers modes d’intervention (les prix sont indiqués, ainsi que des coordonnées téléphoniques d’établissements[37]). Les photos réalisées pour illustrer cette livraison sont de belle qualité ; elles exhibent des corps jeunes et lumineux. Celles qui sont fournies par les établissements varient du bon Polaroïd amateur à la photo d’anthropométrie. À rebours de l’effet recherché, c’est le titre d’un article consacré à la chirurgie du sein qui me dégoûte, et non ce qu’il vise : « La ptôse ou l’inesthétique effet gant de toilette ». Il est illustré (p. 91) de six photos que l’on suppose, au premier regard, organisées sur le modèle « avant — après [l’opération] » qui montrent trois bustes féminins sur lesquels on a tracé au marqueur la ligne de découpe, comme chez le boucher des pointillés indiquent sur la silhouette d’un bœuf la limite des différents morceaux. Pour l’une des femmes, est-ce par erreur ? les deux photos datent d’après l’opération ; on distingue la cicatrice verticale entre l’aréole et le sillon sous-mammaire. Pour une autre, les deux clichés datent d’avant (les seins portent les lignes au marqueur). Les clichés sont-ils à ce point difficiles à distinguer pour leurs auteurs ? En tous cas, cet acte manqué ou ce désordre archivistique pousse à la caricature l’inanité du procédé. Le seul buste correctement documenté en deux versions successives est impossible à apprécier, même du simple point de vue technique, sans parler du préjugé esthétique qui fonde l’opération. Il suffit d’une posture légèrement différente, d’un éclairage autre, pour modifier le point de vue. Que n’ont-elles tiré les conséquences psychologiques de cette évidence photographique, les cobayes de ces bistourisations !

« Les suites opératoires ne sont pas douloureuses, mais la poitrine est gonflée avec ecchymoses pendant quelques jours, prévient la rédactrice du magazine. On porte un soutien-gorge de maintien pendant six semaines, jour et nuit. Le résultat est visible au bout d’un mois. [Traduire : Si vous ne voulez pas faire peur, ne dévoilez pas vos seins avant un mois]. Une reprise modérée des activités est alors autorisée avec un soutien-gorge approprié. Pour les câlins, il faudra attendre trois semaines. Une grande vigilance est requise dans le suivi des cicatrices, qui peuvent vous en faire voir de toutes les couleurs. […] Le prix : 5 000 euros environ. »

Je trouve ailleurs, à propos de la « plastie mammaire », la formule suivante sous la plume d’un chirurgien : « La poitrine est bien galbée, moyennant une rançon cicatricielle minime[38] ». Mais pourquoi se mettre en situation d’avoir à payer une rançon, même minime, à de pareils ravisseurs d’imaginaire ?

Au-delà de la rectification chirurgicale, assortie ou non de prothèse, certaines interventions visent à modifier la physiologie même des femmes, faute pour elles d’avoir pu ou tenté de modifier leur comportement, alimentaire notamment. On pouvait lire dans une livraison du magazine Savoir maigrir un article faussement mesuré, intitulé : « L’opération de la dernière chance : l’anneau gastrique[39]. ». Une femme y témoigne qu’elle a choisi cette opération — qui consiste à créer dans l’estomac un compartiment qui n’est plus extensible et entraîne donc plus vite une sensation de satiété —, sachant que son obésité était consécutive à un traumatisme (séparation d’avec ses parents à 11 ans) :

« Dès la première année, j’ai perdu 61 kg. Aujourd’hui, j’ai une pêche d’enfer, un moral d’acier et j’ai décidé de fonder cette association pour conseiller les gens souhaitant ou s’étant fait opérer. […] J’explique aux gens que la gastroplastie doit rester une aide et n’est pas une solution miracle. »

Comment douter que pareille évocation, même assortie de la réserve finale, fasse au moins rêver beaucoup de femmes, très éloignées de l’obésité, mais confrontées à l’échec — d’ailleurs annoncé — de tous les régimes ?

En Espagne, l’Association globale des obèses (AGO) dénonce la mortalité très élevée, et officiellement sous-estimée, parmi les milliers d’opéré(e)s : en 2003, plus de la moitié des 2 969 personnes pour lesquelles a été fait un diagnostic d’« obésité extrême » ont reçu un anneau gastrique. Quinze sont mortes, chiffre « très en deçà de la réalité », selon l’AGO. L’association dénonce les publicités des cliniques privées promettant une hospitalisation rapide et une convalescence sans souci à une clientèle captive et rebutée par le délai d’attente imposé par les hôpitaux publics qui peut atteindre neuf ans[40]. En France, la Caisse nationale d’assurance maladie (Cnam) note en 2004 que dans 16 % des dossiers, les médecins et établissements n’ont pas respecté les contre-indications opératoires ; quant à la prise en charge postopératoire, elle est absente dans près d’un cas sur deux. Or l’efficacité de cette pratique est sujette à caution. Une représentante de l’association Pulpe club témoigne :

« Autour de moi, j’ai des centaines d’obèses qui n’ont pas eu de prise en charge postopératoire. Maintenant, ils sont dans une situation dramatique d’échec, et n’osent pas retourner à l’hôpital pour faire ôter leur anneau[41]. »

Des données équivalentes peuvent être relevées aux États-Unis où, malgré une forte mortalité (1 décès pour 200 opérations), le nombre d’interventions a augmenté de 22 % entre 1997 et 2003, pour atteindre plus de cent trois mille[42]. On voit qu’il s’agit bien d’un marché ; les clients, qu’ils soient ou non des patients, sont mis en danger par le produit (l’opération) qui leur est vendu par des établissements peu scrupuleux et souvent partiellement incompétents. Les magazines spécialisés jouent le rôle de rabatteurs.

On mesure ainsi l’importance de la désinformation intéressée. Cependant, on peut douter que la crainte de la souffrance et des effets indésirables ou les prix prohibitifs soient dissuasifs. Ce serait encore sous-estimer la puissance persuasive du terrorisme normatif, dont on citera deux exemples. Obsédées par l’idée de pallier la différence qui les sépare, sous le rapport de la taille, des mannequins occidentales, des milliers de jeunes chinoises aisées se font opérer des jambes[43]. On leur coupe les tibias ; on y installe des broches métalliques et des écrous que l’on serre progressivement. Dans les meilleurs des cas, l’os se reconstitue. Au prix de six mois d’immobilisation, de risques très élevés de complications, et de 1 150 euros (en 2002), les patientes peuvent espérer gagner 10 centimètres. Ironie du sort, c’est le gain de taille constaté chez les jeunes Japonais(es) en l’espace de dix ans, sans que l’on sache expliquer le phénomène[44]. Dans les townships sud-africains, des centaines de femmes recourent à la ligature temporaire des mâchoires, effectuée par un dentiste, pour s’empêcher de manger, dans l’espoir — d’ailleurs déçu — de maigrir enfin[45].

La longue liste des tortures volontairement endurées par les femmes qui souhaitent maigrir selon les standards occidentaux ne doit pas faire oublier la résistance d’un modèle symétrique, qui contraint également les femmes vivant dans les pays concernés, principalement en Afrique du Nord et en Afrique noire. Au Maroc, on constate une surconsommation d’antiallergiques comme la cyproheptadine ou les corticoïdes, dont les femmes se servent comme stimulateurs de l’appétit. La consommation de cyproheptadine a triplé entre 1991 et 2002 pour atteindre 7, 9 millions de boîtes. « Dans certaines régions, indique le magazine Tel Quel de Casablanca, les corticoïdes sont utilisés jusque dans la préparation de certains plats comme le sfouf ou le couscous[46]. » La même source indique que des intoxications dues à la surconsommation de ces médicaments sont quotidiennement signalées au Centre marocain de pharmacovigilance. Elles concernent majoritairement des femmes âgées de 15 à 30 ans.

En Mauritanie, au Niger et dans le nord du Mali, survit dans les familles aisées la pratique du gavage des fillettes, commencé entre 5 et 10 ans. Celles-ci sont entravées aux chevilles et contraintes d’avaler, toutes les deux heures, d’énormes quantités de nourriture, afin de « forcer » leur développement physique, de leur donner l’embonpoint apprécié des hommes, « qualités » qui faciliteront un mariage précoce. Parallèlement, des femmes adultes pratiquent l’autogavage et absorbent des produits destinés à accélérer la croissance des bovins. Même contrariées par la scolarisation croissante et concurrencées par les modes occidentales, ces pratiques restent répandues[47]. Elles trouvent de nouvelles justifications dans la crainte du Sida, associé à la maigreur.

La concurrence normative a d’ailleurs des effets ambigus ; la réhabilitation des formes généreuses supposées caractériser naturellement la femme africaine, mène par exemple à la recherche de la plus grosse poitrine possible pour certaines jeunes femmes, estimée lors de concours de beauté (« miss Lolo » au Togo) Cette nouvelle mode, ethniquement correcte, suscite un commerce florissant de produits chimiques ou prétendus naturels et de pratiques plus ou moins magiques[48]. Au Sénégal, depuis 1992, le « concours diongoma » distingue une femme avec de « bonnes formes », qui « doit aussi être une bonne maîtresse de maison[49] ». Au Cameroun, Vanessa Josiane Foulbaye, élue miss Mama Kilo 2006 déclare : « Je suis comme un modèle : nous avons la chance d’avoir une culture où l’on aime les femmes à grosse poitrine et au derrière rebondi. Alors les femmes rondes doivent se mettre en valeur[50]. » Au Zimbabwe, avec le soutien du ministère des Affaires publiques et interactives [sic] et de celui du Tourisme, on a élu en 2006 la première miss Biggy Matofotofo (« grosse », en ndebele). L’organisatrice explique ainsi l’absence d’exhibition en maillots de bain, clou habituel des concours de miss : « Les femmes grosses sont pour les chefs et les rois et nous ne pouvons pas exposer les propriétés des chefs en public, donc le maillot de bain est complètement hors de propos[51]. » Amélie Sorgho, plus belle femme grosse du Burkina Fasso (2005) explique une pareille absence dans le concours qui l’a désignée… par son physique et par l’état des mentalités : « Avec nos rondeurs, ce n’est pas évident. Par ailleurs, cela aurait pu causer des problèmes ; la société n’est pas habituée à ce genre d’exhibition[52]. » La jeune femme, étudiante en lettres modernes, utilise son titre pour populariser la lutte contre le commerce des produits éclaircissant la peau et se plaint de l’indifférence des autorités sanitaires. Entre résistance à l’occidentalisation culturelle, esprit clanique, et cantonnement domestique, l’affirmation de la beauté a peu de chances de s’émanciper du genre. Ce cheminement entre pièges et impasses donne toute sa valeur provocatrice au travail de la chorégraphe sud-africaine Hiengiwe Lushaba dont la pièce Is this Africa ? Put a cross on the appropriate woman (Est-ce cela l’Afrique ? Cochez la femme idéale) a été présentée aux rencontres chorégraphiques de l’Afrique et de l’océan Indien (Paris, 2006). Maillots de cyclistes et soutiens-gorge moulant des hanches larges et des chairs grasses, visages re-noircis au cirage, cheveux coiffés à l’Afro, les trois interprètes pratiquent une danse agressive et rigolarde, démembrant allègrement des mannequins-épouvantails et des baigneurs[53].

 

Mode, érection et tendance

La publicité n’invente pas le corps érotique ex nihilo, elle le met en scène et, par là, révèle les associations, les glissements, les fantasmes qui sont l’ordinaire du regard désirant. De manière plus diffuse, ce que l’on appelle « la mode » participe de cette scénographie. Il est souvent difficile de déterminer ce qui vient de la rue et ce qui sort du cerveau des publicitaires, d’autant que ceux-ci (essentiellement des hommes) ont mis en place un système de veille et de captation de ce que l’on nomme les « tendances ». On sait que le mot tendance est un dérivé relativement récent (XVIIIe) du verbe tendre, lui-même issu du latin tendere qui signifie ériger, déployer, et dans un registre corporel : bander. On voit que le plus innocent des termes techniques de la mode porte la marque de son lien à l’érotisme.

 

Esperluette La publicité redécouvre les armes des services de renseignements. Elle pratique l’espionnage et l’intoxication, paye des « observateurs » pour repérer instantanément l’apparition de microtendances, offre des vêtements de marque non seulement à des vedettes mais à des adolescent(e)s identifié(e)s comme « leaders » pour qu’ils se transforment en enseignes vivantes. Elle recrute également des jeunes des deux sexes pour qu’ils glissent dans la conversation, au bar, sur le campus et sur les forums Internet, le bien qu’il faut penser d’un rouge à lèvres, d’un disque, ou d’une nouvelle boisson. Le lessivier Procter a ainsi recruté 280 000 jeunes américains de 13 à 19 ans en l’espace de trois ans[54]. Dans ces dispositifs, caractéristiques du nouvel esprit capitaliste, le gogo sponsorisé et l’allumeuse précaire ne font pas la publicité de la marque, ils et elles sont la publicité, lui donnent, et se donnent à elle, corps et âme. Il va de soi que rémunérations ou contreparties (bons de réductions, échantillons) et garanties sont inversement proportionnelles à cet investissement existentiel.Esperluette

 

Dans les premières années du XXIe siècle, les publicitaires ont manifesté, probablement en s’inspirant les uns des autres, une tendance à associer plusieurs parties du corps féminin : les seins et le sexe, les seins et les yeux, les seins et les cheveux, les yeux et le sexe.

La firme britannique Gossard, qui avait lancé le soutien-gorge wonderbra, fait campagne en l’an 2000 en affirmant dans les magazines féminins : « Le point G s’est déplacé ». Le « G » de Grossard apparaît en surimpression entre les seins gainés d’un soutien-gorge noir d’une jeune femme sans visage, dont on a coupé le corps en dessous des hanches. Par la magie de la mise en valeur marchande des seins, le « point G » situé à l’intérieur du vagin (cf. chap. suivant) se retrouve exposé aux regards et d’accès commode, tout près du point d’acupuncture correspondant au cœur, à égale distance des mamelons. Entre les seins, donc, le sexe, et dans les yeux… les seins.

Le texte qui vante un mascara de Bourjois l’énonce pesamment : « Des cils bonnet D, forcément, ça avantage ! Pump up the volume. Mascara volume pigeonnant. Une formule gonflée de silicone pour un volume pigeonnant immédiat. Une brosse en fibres de Nylon pour étoffer jusqu’au bout des cils. Des atouts de taille[55], ! » « Bonnet », « avantage », « pigeonnant » (deux fois), « gonflés de silicone », les rédacteurs ont choisi la redondance. Comme si ne suffisait pas le visage d’une jeune femme aux épaules nues, dont une paire de « lunettes » aux verres remplacés par deux bonnets de soutien-gorge, portée bas sur le nez, dévoile des cils fardés et de beaux yeux.

Assimiler les yeux et les seins d’une femme peut paraître déroutant. Pour la « déshabiller du regard », l’homme parcours son corps des yeux ou danse avec elle « les yeux dans les seins », comme le chantait Jacques Brel. Cependant, Geneviève Fraisse remarquait justement que la marque Bourjois illustrait à sa façon un déplacement déjà mis en image par Magritte[56]. Le peintre surréaliste, précisément le plus plagié par les publicitaires, a représenté un visage de femme dont les yeux sont des seins, le nez un nombril et la bouche, une toison pubienne, derrière laquelle se dissimule le « sourire vertical ». Dans une belle compréhension de la violence que peut exercer/signifier le regard masculin qui « dévisage » la femme objet de désir, Magritte a intitulé son tableau Le Viol (1934, The Menil Collection, Houston, USA). Le regard est violence : dévisager signifiait d’abord défigurer, tandis qu’on désignait (XVIIIe) le fait de regarder quelqu’un au visage par le verbe envisager, plus adéquat et plus aimable.

Autre occurrence dans la même livraison du magazine Biba (avril 2004), une double page de publicité pour le shampooing Sunsilk. « Mes cheveux ont tout ce qu’il faut là où il faut », dit le slogan surmontant la photographie d’une chevelure féminine (blonde), dont l’attache qui la retient est un petit soutien-gorge. « 90 C. Le volume idéal pour vos cheveux », ajoute le texte.

Après avoir substitué symboliquement les seins aux yeux et aux cheveux, la publicité reprend à son compte une association traditionnelle entre les yeux et les menstruations. « Je vois » est en effet l’une des manières populaires de signifier : « J’ai mes règles ». Au début du XXe siècle encore, dans certaines régions françaises, on offrait à une nouvelle épousée un pot de chambre en faïence orné sur le flanc d’une formule d’adresse (« À la mariée »), et au fond, d’un œil ouvert symbolisant la surveillance communautaire de la bonne consommation du mariage.

La récupération publicitaire des procédés surréalistes accentue parfois la vulgarité des associations obscènes entre les organes, même si elle se distingue de l’esthétique kitsch du pot de chambre voyeur. En 2002, le lunettier Alain Mikli fait campagne. La légende de la publicité est banale : « Mikli habille les yeux ». Quant à l’image, il s’agit d’un œil vertical de vingt-et-un centimètres de haut, pleine page et cadré très serré (on ne voit pas les sourcils). Verticalisés, les plis des paupières supérieure et inférieure évoquent irrésistiblement les lèvres du vagin. Cela se voit à l’œil nu : c’est un sexe à habiller. En voici un autre, à protéger et à garnir… Cette page de publicité pour un protège-slip Nana (Marie-Claire, août 2004) est divisée en deux : en haut, le visage d’une jeune femme souriante et bronzée (nous sommes sans doute sur la plage), qui baisse ses lunettes de soleil sur son nez pour regarder par-dessus les verres. En dessous de la photo, figure la représentation d’une paire de lunettes entièrement constituée des lettres du slogan suivant : « Il suffit pour se sentir très bien de changer peu de choses ». La jolie femme porte une « protection » (lunettes noires—protège-slip) et elle « voit ». Le sexe obturé par un triangle de coton — qui promet « fraîcheur quotidienne » et « sensation air » (sic) —, elle peut abaisser sa garde, laisser voir ses yeux/sexe et envisager en souriant qui la dévisage.

On évoquera ici une autre « tendance » qui, à notre connaissance, n’a pas été relevée dans les articles consacrés par la presse aux dites « dérives sexistes » (ou serait la rive ?) et autres « dérapages » de la publicité. Il s’agit de la représentation de visages de femmes, la bouche largement ouverte dans ce qui peut passer pour un éclat de rire, les yeux généralement fermés. On peut penser à la posture qu’une adulte complaisante adopterait pour obéir aux instances d’un enfant qui lui commande « Ferme les yeux, ouvre la bouche ! » pour y glisser une friandise. L’acmé du genre a été atteinte par une publicité de 2004 (présente dans le métro parisien) pour l’ouverture d’un « espace beauté » au Printemps Haussmann à Paris. L’accolement de deux photographies du même visage féminin, cadré très serré (le front est coupé), rappelle le vieux modèle « avant/après » déjà usuel dans la « réclame ».

La bouche ouverte ou pour mieux dire béante de la jeune femme occupe plus de la moitié du cliché de gauche. Les yeux sont clos. Sur le cliché de droite, la bouche n’est plus qu’entrouverte, sans expression ; les yeux demeurent fermés et le visage est constellé de gouttes qui ruissellent sur les paupières, les joues, les lèvres. J’ignore ce qu’ont voulu signifier les concepteurs. Peut-être un rire d’enthousiasme et une séance de sauna ? L’association serait au moins problématique. À moins que seul l’inconscient des publicitaires ait parlé, puisqu’ils restituent, dans une banale invitation à faire d’une visite au rayon beauté « un moment de plaisir », une séquence classique de la pornographie contemporaine. En effet, le couple de clichés évoque irrésistiblement l’avant et l’après d’une « éjac faciale » — telle est l’expression usuelle — dont une visite de dix minutes sur les innombrables sites Internet spécialisés montre qu’elle mérite à tous égards le qualificatif de figure obligée de la pornographie, répétée à des milliers d’exemplaires, en photos et en vidéos. À l’intention des lectrices réfractaires à la pornographie (tous les lecteurs disposant d’une connexion Internet chez eux ou au travail, savent), précisons que l’éjaculation faciale consiste dans la masturbation d’un ou de plusieurs hommes, presque toujours par eux-mêmes et sans aide, sur le visage d’une femme, tenue d’avoir la bouche le plus grand ouvert possible (comme chez le praticien pour un examen de la gorge). Au moment de l’éjaculation, la femme reçoit une partie du sperme dans la bouche, et le reste sur le visage. Variante : l’éjaculation sur le visage peut conclure une fellation.

« Le Printemps, dit le texte de la publicité, propose à chaque femme de rêver et de réaliser sa beauté en exprimant sa personnalité. » Il se trouve, et j’insiste sur le fait qu’il ne s’agit nullement de ma part d’un procès d’intention, que cette invite emprunte son iconographie à la pornographie la plus courante. Elle en dévoile d’ailleurs un ressort : ce qui fait jouir l’éjaculateur, outre la position d’attente inconfortable qu’il impose à la femme, c’est de la contempler frustrée (croit-il) et obligée néanmoins de faire bonne figure. Si l’expulsion du sperme est décisive, les deux temps du scénario marqués par la mise à disposition de la femme sont également forts : l’attente contractée du jet et le ruissellement du sperme, le plus souvent sur un sourire forcé ou une moue d’étonnement et de honte. Un dicton fort vulgaire, supposé magnifier la performance érectile contre la ridicule et passive béance des femmes affirme qu’« il est plus facile de garder la bouche ouverte que le bras tendu ». L’éjaculation faciale est la punition infligée aux femmes pour cette prétendue facilité. La femme au visage de laquelle le mâle crache son plaisir a perdu même le statut de réceptacle (on la soupçonnait d’en profiter pour jouir cachée), elle n’est qu’une surface sur laquelle dégoûte son humiliation. « Les garçons et les hommes, écrit Groddeck, crachent, ils montrent qu’ils sécrètent de la semence ; les filles pleurent, car ce qui déborde de leurs yeux symbolise leur orgasme[57]. »

C’est l’orgasme masculin dont le produit dégouline sur le visage de celles qui acceptent, pour de l’argent ou pour complaire leur amant, de perdre la face. C’est la même projection que semble anticiper cette femme mannequin, yeux clos, bouche ouverte, qui fait la publicité d’un rouge à lèvres Nivéa (Marie-Claire, mars 2004). Et cette autre qui garde les yeux ouverts, le regard fixe : ses lèvres pulpeuses entrouvertes évoquent irrésistiblement la débilité ou la poupée gonflable. Et c’est dans Le Monde du 18 décembre 2004, une photo choisie par la rédaction pour illustrer un article sur le maquillage, et non une publicité de marque. Inutile de s’interroger sur la puissance mystérieuse qui fait éjaculer hors de son pot de verre cette crème hydratante Biotherm, dont le jet va frapper une jeune femme qui, bien sur, ouvre la bouche et plisse les yeux sous l’averse. « Jusqu’à plus soif ! » précise le slogan publicitaire, ce qui dans un registre moins châtié se dit « J’avale tout ! » (double page dans Elle, 29 mars 2004). Et cette autre, en juillet 2005 : un visage de femme en gros plan, yeux occultés par des lunettes aux verres opaques portant la marque des magasins Fauchon, lèvres pulpeuses ouvertes et couvertes de gouttelettes.

L’œil désormais avisé reconnaîtra facilement les prochaines déclinaisons publicitaires d’une éjaculation sur visage féminin.

 

La réhabilitation marchande du réel

La fin des années 90 du vingtième siècle a vu les fabricants français de lingerie tenter d’atteindre une clientèle féminine qu’ils imaginent, à tort ou à raison, d’une susceptibilité particulière quant à l’image que la publicité lui renvoie. La société Euro-Lingerie Diffusion édite pour la collection automne-hiver 1997-1998 un catalogue dont les mannequins, si l’on en croit Libération qui rapporte l’événement, constituent « un défilé de Rubens et autres Botero. Y compris les bourrelets ». Cependant, alors que les tailles proposées vont jusqu’au 66, aucune femme photographiée n’atteint cette taille :

« Il y a des limites, proteste le PDG de la marque. Notre objectif est d’avoir un catalogue qui soit plaisant à regarder. Si on mettait une femme qui fait une taille 66, ça ne serait pas très vendeur non plus[58]. »

 

Dans le même temps, un responsable des grandes tailles à La Redoute, firme de vente par correspondance, écarte la possibilité de choisir des femmes mannequins potelées :

« On ne les choisit pas du tout grandes tailles. On avait fait des test à l’époque du lancement et on s’est aperçu que les femmes n’aiment pas se projeter dans une image d’elles-mêmes qui ne les valorise pas[59]. »

Une responsable de la collection Rondissimo confiait pratiquer le même décalage que les fournisseurs de petites tailles[60] :

« Pour présenter des modèles qui vont du 36 au 42, ils prennent des mannequins taille 36. Moi, ma collection va du 44 au 60, eh bien je prends des 44. »

En 2001, le PDG d’Empreinte, interrogé par Le Monde sur le marché des « bonnets profonds », n’est guère plus hardi :

« Nous devons apporter une réponse technique autant qu’esthétique mais on ne va pas pour autant afficher sur les murs en 4 x 3 ou étaler dans les magazines féminins des filles plantureuses. On mettrait nos clientes mal à l’aise ou on les heurterait. Mieux vaut jouer la complicité [sic][61]. »

La marque fait appel à des mannequins non professionnelles recrutées par annonce, notamment sur Internet. C’est, semble-t-il, une première. L’exemple sera suivi par l’industrie cosmétique, comme nous le verrons bientôt. Deux ans plus tard (mars 2003), la campagne Empreinte exhibe deux femmes à la forte poitrine, dont l’une est à peine pulpeuse. Les slogans se répondent d’une page à l’autre : « Dans 20 ans les femmes feront 85 C et plus… nous sommes juste en avance sur la tendance. »

Ainsi, les marchands prennent en considération les femmes fortes afin de leur vendre les soutiens-gorge dont elles ont besoin, mais ils sont persuadés qu’une femme très forte n’est ni « plaisante à regarder » ni « valorisante ». Cette vision idéologique et commerciale des formes féminines qui peuvent être publiquement avouées, et donc exhibées, se retrouve dans la réponse d’une naïve vulgarité — et d’une grande violence — adressée par la rédaction de Savoir maigrir à une lectrice qui se plaint de voir des maillots de bains présentés par des filles maigrichonnes dans un magazine destiné aux rondes :

« Chère Élodie, il est vrai que les femmes présentes sur cette page “spécial maillots” sont toutes plus minces les unes que les autres. Mais il s’agit de mettre en valeur les maillots en question, et non de promouvoir un éventuel idéal esthétique. Et si vous les trouvez trop maigres, décomplexez-vous : dites-vous que vous n’êtes pas la seule et que beaucoup de personnes trouvent très jolies les filles plus girondes[62] ! »

Ça n’est pourtant pas compliqué, Élodie ! Sur une fille « mince » (c’est-à-dire sans formes), le maillot est mis en valeur, c’est-à-dire désirable, aussi désirable que la silhouette de la fille mince. Il ne s’agit pas de « promouvoir un idéal », mais de te faire acheter deux cent grammes de Nylon dont tu crois qu’ils te font ressembler aux filles-toutes-plus-minces-les-unes-que-les-autres. Si tu les trouves trop maigres, c’est que tu es trop grosse. Mais tu n’es pas la seule, Élodie ! Et justement, ce que nous vendons à tes pareilles, c’est le désir de minceur…

Le degré de contamination mentale par la publicité de certaines lectrices les conduit à s’extasier devant toute trace, même à peine discernable de « naturel » sur les photos de mode. Le magazine Glamour de juillet 2006 publie ainsi un message censément envoyé par une lectrice qui félicite la rédaction en ces termes : « Un grand merci pour le mannequin des pages maillots (“La fille d’Ipanema”, Glamour n° 26) ! Enfin une fille qui, quand elle est assise sur le côté, a les jolis petits plis qui vont avec ! Une minceur jolie, normale, naturelle, c’est tellement plus beau et plus vrai que des squelettes portemanteaux ! » Le texte est illustré de deux photos auxquelles il se réfère. Observé à l’aide d’une loupe, le corps de la jeune femme (très mince !) présente en effet, sur l’un des clichés, deux plis qui marquent la cassure du corps, le mannequin étant à demi couchée sur le côté droit et le buste néanmoins redressé. Dans cette position cambrée-cassée, l’un au moins des « jolis petits plis » est physiologiquement inévitable ; le second, dans l’ombre du dos, a échappé à la vigilance des retoucheurs. Ce que la lectrice remarque naïvement, c’est un oubli : contrairement à l’usage, on n’a pas rectifié le cliché à la palette graphique. Se serait-elle pareillement attendrie devant de « jolies petites rides », puisque tel est le nom des plis du visage ? On ne lui en donnera pas l’occasion.

Plus subtilement, ce qui n’est guère difficile, la marque Dove sous laquelle sont commercialisés des produits cosmétiques supposés « raffermissants » décide de mettre en scène « les vraies femmes [qui] ont de vraies rondeurs ». La photo de la campagne du printemps 2004 montre six jeunes femmes souriantes dont une seule, superbe, est d’une corpulence très supérieure à la moyenne, invisible dans les publicités, et trois autres relativement pulpeuses. Pas d’excès dans l’audace, donc, mais le contraste avec la publicité commune est assez frappant pour assurer l’efficacité de la campagne. Celle-ci est saluée quoique non sans méfiance critique par les sites Internet qui font la promotion des personnes rondes. Dove faisant appel, comme Empreinte trois ans plus tôt, à des modèles non professionnelles, on s’échange les adresses et dates de casting. La revue féministe Scum Grrrls (Bruxelles) signale élogieusement l’affichage en Angleterre : « Elles sont belles avec leurs courbes, n’est-ce pas ? Cela change des modèles sans formes qui tirent la gueule… et cela fait du bien à nos envies d’une vraie image des femmes dans l’espace public[63]. » La marque récidive au printemps 2005 avec une campagne plus hardie qui ironise sur les normes négatives de la beauté féminine : les rondeurs, les rides, les cheveux blancs, les taches de rousseur, l’ampleur de la poitrine. Cinq photos de femmes donnent à choisir entre : ronde ou rayonnante ; ridée ou radieuse (une femme de 90 ans) ; grisonnante ou séduisante ; taches de rousseur ou touches de beauté ; plate ou pétillante (une jeune femme noire au buste androgyne). La métaphore du sondage d’opinion est matérialisée sur les affiches par une case en face de chaque formule et le renvoi à un forum Internet sur un site baptisé « pourtouteslesbeautes.com ». Le magazine Elle (7 mars 2005) salue une campagne qui contribue à « décomplexer » les femmes. Dove fait des émules : en mai 2005, la revue pour adolescentes Muteen intitule son éditorial « Je hais les régimes ! » (en face d’une publicité pour la lingerie Etam qui met en scène trois filles-lianes…). « Sur le modèle d’une célèbre publicité », comme elle le reconnaît, la rédaction a sélectionné et photographié en sous-vêtements six filles, dont deux sont bien rondes, deux autres parfaitement minces, tandis que les deux dernières ont simplement de jolies formes. Une fois de plus, l’audace est mesurée au millimètre, mais les jeunes filles sont décrétées toutes « belles à croquer ». Sur le forum du site Vive les rondes, on ne lit plus que des éloges. Et en effet, le coup est joli !

Les femmes ont d’autres « amis » plus inattendus, et si modestes qu’ils préfèrent demeurer cachés. Ainsi en va-t-il de l’Ocha, soit l’« Observatoire Cidil des habitudes alimentaires », créé en 1991. Cet organisme, qui s’est doté d’un comité scientifique en 1992, organise le 4 novembre 2003 un colloque intitulé « Corps de femmes sous influence. Questionner les normes ». Derrière cette formulation aux accents féministes s’organise une « réflexion pluridisciplinaire sous la direction de l’anthropologue Annie Hubert », qui réunit sociologues et nutritionnistes, lesquels dénoncent, enquêtes à l’appui, la dictature des régimes. Ni la légitimité scientifique des participants ni la qualité de leurs travaux (que j’ai cité dans les pages précédentes) ne peut être mis en cause. En revanche, la publicité du colloque, avant même que ses actes soient publiés, est plus qu’étrange.

Il nous faut revenir au sigle gigogne de l’organisme commanditaire, le « c » de l’Ocha renvoyant au Cidil. Bien des organes de presse ne se sont pas donné la peine, naïveté ou malice, de dérouler le second sigle. Or le Cidil est le Centre interprofessionnel d’information et de documentation laitière, lequel est une création commune de la Fédération nationale des producteurs de lait (FNPL, membre de la FNSEA), de la Fédération nationale des coopératives laitières (FNCL), et de la Fédération nationale des industries laitières (FNIL). La FNCL se fixe pour but de « défendre les intérêts matériels et moraux des coopératives laitières [et de] les défendre politiquement ». La FNIL est dirigée par un conseil d’administration de vingt et un membres parmi lesquels le président de Bongrain SA, le vice-président des Fromageries Bel et des représentants de Danone et Nestlé France.

Le Cidil sera demeuré sigle obscur pour les lectrices et lecteurs de Elle (annonce du colloque en octobre 2003, commentaire en décembre 2003), de Psychologies (janvier 2004), de Madame Figaro (13 mars 2004), et du Monde (4 novembre 2003 ; bévue rectifiée dans le numéro du 22 novembre suivant). Seul, dans l’échantillon de presse consulté, Libération déroule le sigle dès la première occurrence (5 novembre 2003).

Bien plus, aucun de ces journaux et magazines n’a pris la peine d’énumérer les organismes fondateurs et commanditaires du Cidil-Ocha qui ont à cœur de libérer les femmes des injonctions normatives qui les détournent des aliments considérés comme « gras ». Cette fois, le coup est laid, mais bien joué et efficace, au moins quant à la couverture médiatique et complice obtenue.

 

Le corps marchand comme cadavre

Au XVIe siècle, des villes comme Arras s’entourent d’une ceinture de cadavres ou de morceaux de corps de supplicié(e)s, fixés sur des pieux ou accrochés aux arbres. Parmi les victimes, nombreuses sont les « sorcières ». Il s’agit le plus souvent de paysannes qui vaquent au lavoir, aux fours banaux, autour des puits et fontaines, connaissent la médecine des plantes et assistent les femmes en couche… s’attirant ainsi l’hostilité du pouvoir ecclésiastique. Cadavres ou quartiers de cadavres sont autant d’enseignes de l’ordre : « Baliser les frontières de restes humains permet notamment de se rassurer en dominant une zone de danger, en montrant aux arrivants que la justice est efficace […]. Les détenteurs de l’autorité produisent donc une image de l’Autre, de l’étranger à la ville, du non-domicilié qui souffre dans sa chair pour avoir transgressé des commandements ou des valeurs sociales fondamentales, sens du travail, obéissance, orthodoxie religieuse en particulier[64]. »

À l’approche de chaque été, les couvertures des magazines chargés de diffuser l’Indice marchand de corporence recommandent de nouveaux régimes amaigrissants. Il s’agit pour les femmes de se dénuder partiellement sur les plages sans être accusées de mépriser l’IMC ou soupçonnées de ne pouvoir l’atteindre. Dans le même temps, les publicités exhibant des pièces d’anatomie féminine — seins et fesses surtout — se multiplient encore par rapport à la profusion habituelle. On voit des femmes en pièces, des morceaux de femmes partout : dans les kiosques, sur les murs des stations de métro, sur le « mobilier urbain »…

Un journaliste de DS (mars 2005) prétendait discerner dans la tendance aux mannequins sans têtes, qu’il repère chez quatre couturiers, une raison pour les femmes de se réjouir. Elles peuvent enfin acheter une robe pour ce qu’elle est. « [Les mannequins] perdent leur tête, on retrouve notre cervelle. En bonne pétroleuses, on vote pour cette révolution-là », conclut sans vergogne le chroniqueur, porte-parole autoproclamé des femmes. Il paraît au contraire que cette tendance, effet de mode ou souci d’économie (on ne « guillotine » pas Kate Moss, comme le suggère l’article, on paie moins cher un mannequin inconnu), s’inscrit dans une logique terroriste : ce sont les femmes qui sont « raccourcies » dans le miroir publicitaire.

Comment ne pas associer à ces épouvantails de chairs putréfiées le terrorisme normatif qui suspend en tous lieux des villes et des campagnes les représentations féminines du corps érotique dont on a vu que l’effet, outre l’enrichissement des marchands, est un délire hystérique d’auto-agression, de mutation et de mutilation. Affranchi des pudibonderies religieuses, le capitalisme a su convertir et travestir une ancestrale peur des femmes en culte marchand. Les superbes photos des campagnes de la marque de lingerie Aubade ne sont pas supposées faire vomir, mais bander. Elles ont pourtant la même fonction — et le même effet — que des chairs en décomposition : créer l’angoisse, la honte et la violence. Le système réussit le prodige que ce sont ensuite les victimes elles-mêmes qui s’affament jour après jour ou viennent réclamer qu’on les découpe au scalpel, en payant cher pour cela. Il manquait aux Inquisiteurs le marketing et les masses-médias.

 

  1. Le corps recomposé

 

Un système hautement toxique

En même temps qu’il se vante d’avoir permis d’accroître de manière spectaculaire l’espérance de vie des êtres humains des pays développés, le capitalisme industriel sacrifie à la recherche de profits à court terme la vie et la santé de catégories particulières (ouvriers, et notamment ouvriers des pays pauvres) et altère la croissance et la vie biologique de toute l’espèce (pour ne rien dire des espèces animales et végétales). Effectuer les gestes du travail salarié ou domestique, se nourrir, se soigner[65], respirer même sont devenus des actes à haut risque.

On compte ainsi deux millions (2 000 000) de morts du travail chaque année dans le monde. Ce chiffre s’est accru et va s’accroître encore dans les décennies à venir. En 2002, presque 60 % de ces décès étaient liés à des cancers et des maladies respiratoires contractés au travail plusieurs années auparavant[66]. On connaît l’exemple de l’amiante, dont les effets cancérigènes étaient bien documentés dès 1977 et qui sera néanmoins utilisé massivement pendant dix années encore, causant trois mille (3 000) morts par an, chiffre de 2005 dont on estime qu’il ira en s’accroissant, soit cent mille (100 000) décès en France d’ici à l’an 2025, et cinq cent mille (500 000) en Europe[67]. Par ailleurs, le Rapport de la commission d’orientation du plan santé environnement français constate que les cancers ont augmenté de 35 % en vingt ans, à âge égal, tandis que deux mille (2 000) personnes meurent chaque année des suites d’allergies et que « 30 000 décès prématurés sont liés à une exposition à long terme à la pollution atmosphérique[68] ». L’Agence française de sécurité sanitaire environnementale (Afsse) estime qu’en 2002 « de 6 453 à 9 513 personnes âgées de plus de 30 ans sont décédées du fait d’une exposition à la pollution par les particules fines […] émises notamment par les automobiles. […] Le nombre de décès d’origine cardio-vasculaire attribuables à la pollution est compris entre 3 334 et 4 876, selon les différents niveaux d’exposition[69]. » L’augmentation du nombre annuel de tumeurs malignes est due pour moitié aux cancers de la prostate et du sein. Le risque de développer un cancer du sein est augmenté par les dérèglements du sommeil, tels qu’ils sont notamment causés par le travail posté des infirmières[70].

Les produits chimiques utilisés et rejetés en grande quantité par l’industrie, et dans une moindre mesure par les consommateurs, ont également des effets sur le développement sexuel et hormonal des enfants et des adolescents. Une étude publiée par le Lancet (2006) rappelle que plus de deux cent substances chimiques industrielles ont un effet nocif reconnu sur le développement du cerveau de l’enfant et de l’adolescent ; chiffre certainement sous-estimé puisque un millier de substances ont des effets neurotoxiques chez l’animal. L’exposition continue et sans précaution des enfants contribue à de nombreux désordres neurologiques, affecte les capacités intellectuelles et favorise l’apparition de certaines pathologies chez l’adulte (maladie de Parkinson, etc.), ce que les auteurs de l’étude qualifient de « pandémie silencieuse[71] ».

La Commission européenne a interdit en 1999 l’utilisation de phtalates dans les jouets en plastique souple du type hochet et tétine destinés aux enfants de moins de trois ans. Ces substances entrent dans la composition de nombreux produits : plastiques (y compris à usage alimentaire), lubrifiants et solvants, eux-mêmes utilisés dans la fabrication de parfums, teintures, vernis à ongles, etc. Comme certains composants des pesticides[72], les phtalates peuvent imiter ou modifier l’activité des hormones sexuelles. Ils ont été mis en cause, par exemple, dans une épidémie de développement mammaire précoce constatée à Porto Rico chez des fillettes de 6 à 24 mois. Certains chercheurs estiment qu’ils pourraient être au moins en partie responsables de la baisse constante de l’âge de la puberté chez les jeunes Américaines[73]. Dans un article de deux pages consacré à apporter une réponse négative à la question « Faut-il avoir peur des cosmétiques ? », le magazine Elle (18 avril 2005) ne mentionne même pas les phtalates.

De manière plus indirecte, on a pu mettre en cause l’exposition prolongée aux radiations des téléviseurs, capable de provoquer une baisse de 30 % en moyenne de la sécrétion de mélatonine chez des préadolescents, cette hormone ayant un effet retardateur sur la maturation sexuelle[74].

Une nanoparticule — un milliardième de mètre — est dans le même rapport de taille avec une orange, que ladite orange avec la planète terre. Cette image permet de comprendre en quoi l’utilisation croissante des nanoparticules dans l’industrie, appelée à connaître un immense développement dans les prochaines décennies, pose des problèmes de prévention nouveaux et — en l’état des connaissances — insolubles. En effet, la capacité des nanoparticules à pénétrer l’organisme par les voies pulmonaire, cutanée et gastro-intestinale, ainsi qu’à franchir la barrière sang/cerveau est connue dans son principe mais peu documentée :

« Quoique les connaissances actuelles sur la toxicité des nanoparticules et du niveau potentiel d’exposition des travailleurs soient très limitées, les résultats préliminaires semblent démontrer une importante activité biologique et des effets délétères indésirables dans la majorité des principales études réalisées. La prolifération des nouvelles nanoparticules et les modifications de surface apportées, qui auront un impact majeur sur les propriétés de surface et potentiellement sur leur réactivité biologique et leur toxicité, rendra presque impossible, à court terme, l’établissement d’une connaissance adéquate au niveau du risque associé à chacune de ces nouvelles particules[75]. »

À titre indicatif, la National Nanotechnology Initiative américaine (NNI) consacre un millième de son budget total (un milliard de dollars en 2005).à la recherche en santé et sécurité du travail. C’est que, comme le dit naïvement la Commission européenne dans une brochure de propagande : « Le potentiel de la nanotechnologie pour faire le bien, ou du moins pour faire du profit, est immense [76]. »

Par nature réfractaire aux régulations, le capitalisme renouvelle son énergie dans la fuite en avant, comme la batterie d’une voiture se recharge quand elle roule. L’action de contre-information « citoyenne » gêne ponctuellement les industriels, mais sur le long terme elle stimule la recherche de nouveaux produits rentables et non de produits inoffensifs. Au bout de trente à quarante ans de dissémination d’un produit, des études scientifiques sont publiées, d’abord issues d’organismes non-officiels, puis suivent des enquêtes épidémiologiques qui aboutissent enfin à l’interdiction, presque toujours partielle, d’un ou de plusieurs produits. Cette interdiction est étalée dans le temps (cinq ou dix ans) afin de permettre aux industriels de mettre au point des produits de substitutions ; ce qu’ils font en introduisant de nouveaux produits toxiques. Ainsi les produits bromurés cancérigènes remplacent l’amiante[77] : un nouveau cycle commence…

Les industriels font en sorte de saboter des processus déjà peu efficients. J’en veux pour exemple la directive Reach (Registration, Evaluation and Authorization of Chemicals ; Enregistrement, évaluation et autorisation des produits chimiques), adoptée en décembre 2006 par le Parlement européen, qui prévoit l’évaluation, à la charge des industriels, mais étalée sur onze ans, de 30 000 des 100 000 substances chimiques produites ou importés en Europe. Le Conseil européen des fédérations de l’industrie chimique (Cefic) a agité la menace de 360 000 suppressions d’emploi sur dix ans, uniquement en France ; il est parvenu à convaincre les gouvernements allemands, anglais et français de demander une nouvelle rédaction du projet. Le Cefic est le plus important des groupes de pression industriels installés à Bruxelles, où il emploie pas moins de cent cinquante personnes. Son action est en outre appuyée par les agents des grandes firmes du secteur chimique (Rhodia, BP, Monsanto, etc.) qui, toutes, ont leur propre bureau dans la capitale belge. L’Union des confédérations de l’industrie et des employeurs d’Europe (Unice), dirigée depuis mars 2005 par Ernest-Antoine Seillière (ancien dirigeant du Medef) regroupe producteurs et utilisateurs de produits chimiques. La possibilité légale pour d’anciens membres de la Commission européenne d’être embauchés par ces cabinets de lobbying institue un dépassement de la corruption classique, désormais diffuse dans l’ensemble du système décisionnel. Ainsi un membre de ladite commission peut, le lundi matin, être soi-disant en position d’arbitre impartial dans une question à propos de laquelle l’industrie chimique mène un intense lobbying jusque dans son bureau, et le mardi matin, après un vin d’honneur le lundi soir, inaugurer son bureau dans les locaux du cabinet de lobbying. Le plus élémentaire principe de précaution impose de considérer que, dans un tel système, de tels gens ne prononcent ni n’écrivent jamais une phrase qu’ils n’aient été ou ne doivent être bientôt rémunérés pour le faire.

Dans ce système mortifère, insoucieux de ses victimes et de l’avenir, chaque corps humain équivaut à un « carottage » des divers produits chimiques toxiques et métaux lourds diffusés dans l’environnement ou directement administrés aux individus[78]. Les « carottes » sont biodégradables — les individus vieillissent et meurent —, les produits qui les ont tués ne le sont pas. Même après leur interdiction éventuelle, utilisés par millions de tonnes, ils demeurent présents dans l’atmosphère, dans les sols et les fonds marins. Pratiquement indestructibles, ils empoisonneront l’existence de nombreuses générations à venir.

 

Les « Gueules cassées » de la corporence

Développée à partir de la Première guerre mondiale, dont elle entreprit de réparer les « gueules cassées[79] », la chirurgie esthétique a mis quatre-vingt-dix ans à se banaliser au point de devenir un produit de consommation courante, objet de concours et d’émissions de « télé-réalité ».

L’émission Extreme Makeover (Transformation radicale) sur la chaîne américaine ABC exhibe les opérations de chirurgie offertes gratuitement au début des années 2000 à des volontaires sélectionné(e)s parmi des dizaines de milliers. Tous doivent signer un contrat par lequel ils renoncent à engager des poursuites judiciaires en cas d’échec.

Dans l’expression reality show, on se doute que le premier terme n’a de contenu qu’autant qu’il agrémente le second. Kin’e, jeune femme noire de 29 ans, raconte comment elle a saisi l’occasion de se faire enlever un repli de peau qui avait poussé sur sa lèvre supérieure à l’âge de dix ans et gâché son sourire depuis : le type d’indication raisonnable pour une opération bénigne. Mais la transformation n’était pas assez extrême pour être spectaculairement « réelle ». On rectifiera donc la lèvre disgracieuse à condition que Kin’e accepte une plastie mammaire et une opération du ventre dont elle n’avait ni besoin ni envie[80]. Ce seul exemple permet d’imaginer d’autres chantages, plus sordides encore. Il serait naïf pourtant d’incriminer les seuls marchands de vent et autres faussaires de réalité. Le complexe médico-administratif peut adopter des pratiques similaires, comme l’atteste l’histoire suivante, rapportée par Anne Nyssen dans la revue féministe Scum grrrls. Une femme souffre depuis l’adolescence d’une très forte poitrine dont elle a fini par vouloir se « libérer » radicalement. Elle ne souhaite pas la réduire, comme les médecins le lui proposent volontiers au vu des problèmes médicaux qu’elle lui pose, elle veut un torse plat. On l’oriente alors vers un centre d’aide aux transsexuel(le)s qui semble la seule institution plus ou moins préparée à répondre à une telle demande. Mais la nomenclature médico-psychiatrique a ses exigences et ses raideurs, comme la grille des programmes télévisés. Si la demandeuse désirait changer de sexe, on lui accorderait, à l’issu d’un protocole psychiatrique et juridique, l’ablation tant souhaitée de la poitrine. À condition, bien entendu, qu’elle accepte aussi un traitement hormonal de correction, l’ablation de l’utérus et de l’appareil génital féminin, ce à quoi elle se refuse.

La conclusion de l’histoire est inconnue de la rédactrice de l’article, qui insiste justement sur la panique de l’institution confrontée à une demande de déconstruction partielle des signes corporels du genre. Peut-on laisser en liberté une « femme » — non pas sans poitrine, il en existe des milliers — mais aux seins coupés, double Amazone ? Ne vaut-il pas mieux la castrer totalement ?

Même lorsque l’ablation d’un sein est médicalement nécessaire ou au moins recommandée, l’ablation de l’autre demeure un sacrilège. Judith Butler cite le cas d’une lesbienne de San Francisco à laquelle on propose une mammectomie simple à la suite d’un cancer ; elle souhaite se faire retirer les deux, par précaution (Butler ne dit rien de son attachement éventuel à la fonction érotique de la poitrine). Le réflexe de l’assurance est de soupçonner une deuxième opération « de confort », dont elle n’aurait pas à couvrir les frais[81] .

Où l’on vérifie que ce qui se déroule dans la confidentialité des consultations n’est pas plus ragoûtant que ce qui se trame dans les coulisses des reality show (sur ces questions cf. également chap. V).

 

EsperluetteLa société occidentale moderne est obsédée par les seins des femmes comme objets érotiques. Comme toute obsession, celle-ci ne va pas sans ambivalence, refoulement et censure. La mairie de Paris ordonne en juin 1991 le retrait des kiosques de la capitale des affiches du magazine Lui : elle représentent le visage et le buste d’une femme, dont les deux seins sont les hémisphères terrestres, portant le dessin des continents et des océans. « L’affiche était superbe, l’idée aussi », juge le magazine homosexuel Gai Pied hebdo (31 janvier 1991). Le Parlement européen connaît une mésaventure équivalente, son spot — représentant un bébé hésitant entre les deux seins d’une jeune femme torse nu — sera censuré en Irlande, en Belgique, au Luxembourg et au Danemark. Le slogan de la campagne mérite d’être relevé ; il atteste d’une tendance moderne à la « naturalisation » des régulations sociales via la métaphore de l’allaitement : « Depuis votre naissance, vous votez. Continuez[82] ! » Si l’évocation du sein maternel peut renforcer la démocratie représentative, on avait déjà songé à en faire un préservatif contre la lutte des classes. En 1986, Yvon Chotard, vice-président du CNPF (principale organisation patronale, ancêtre du MEDEF), parraine une école de cadres sous la devise que voici : « On négocie tout au long de sa vie. La négociation commence lorsque le bébé pleure pour avoir le sein de sa mère[83]. »

En juillet 2003, c’est une campagne de la Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme (sic) qui provoque les critiques de certaines féministes. Les affiches au format 4 x 3 apposées sur les panneaux publicitaires représentent un sein gonflé, d’où suinte un liquide noirâtre : « Du sein de la mère nourricière, symbole de pureté, s’écoule un lait pollué. Cette image, qui sans doute vous choquera, reconnaît Hulot, c’est le constat de l’état d’urgence de notre planète où l’essence même de la vie est en danger[84] ». Les militantes lui reprochent d’utiliser le corps féminin comme n’importe quel publicitaire, de susciter l’angoisse à propos des maladies du sein (voir ci-après). Pourquoi, n’a-t-il-pas plutôt représenté une verge produisant le même jus noir ?

Mais c’est probablement dans l’attitude des sociétés vis-à-vis des pathologies graves du sein que se révèle le mieux l’enchevêtrement contradictoire de l’érotisme marchand, des résistances antisexuelles et de la rationalité hygiéniste.

Commençons par ce qu’un témoin choisit d’appeler l’image du siècle. Nous sommes aux États-Unis, à San Francisco il est vrai, au milieu des années 1990, le jour de la parade de la liberté gay et lesbienne. Une femme marche, seule dans le défilé, nue jusqu’à la ceinture. Elle n’a qu’un sein. À la place de l’autre, son torse est barré par la cicatrice d’une mammectomie. Pour mesurer son courage, il vous suffira de songer qu’elles sont, comme elle, des centaines de milliers, Amazones involontaires, un ou deux seins tranchés pour survivre au cancer. Or, sauf hasard personnel ou familial, vous n’en avez jamais vu…

Quelques années plus tard, en l’an 2000, une association à but non lucratif, le Breast Cancer Fund (BCF), lançait une campagne de sensibilisation baptisée Obsessed with Breasts (Obsédés par les seins), à San Francisco, précisément. Sur les abribus, on pouvait voir trois affiches : l’une parodie la couverture du magazine Cosmopolitain, la seconde une publicité pour le parfum Obsession de Calvin Klein, la troisième le catalogue de lingerie Victoria’s Secret. Cosmopolitain est devenu Mastectomy et tous les titres de la fausse couverture se rapportent au cancer du sein. Mais surtout, la jolie femme qui pose torse nu porte, à la place des seins, deux cicatrices horizontales. Le mannequin nue qui vante le « parfum » Obsessed with Breasts n’a plus de sein gauche. Enfin, sous le titre « It’s no secret », une jeune femme abaisse le bonnet gauche de son soutien-gorge sur une large cicatrice. Les images ont été obtenues par trucage, en superposant l’image de cicatrices sur celles des mannequins bénévoles. « Les modèles et le photographe ont donné leur temps. J’ai donné les images de mes deux mammectomies », dit Andrea Ravinett Martin, fondatrice du BCF qui explique avoir préféré cette mise en scène à la photographie de survivantes réelles pour accentuer l’effet provocateur du détournement[85]. La compagnie des autobus de San Francisco censura la campagne, jugée susceptible de choquer le public.

À l’aune de l’audace satirique du BCF, la campagne de promotion du dépistage[86] menée dans la presse française en 2003 apparaît timorée. Une jeune femme brune, nue, le corps coupé en dessous du nombril, photographiée en noir et blanc. « L’année dernière, cette femme a montré ses seins. Elle a sauvé sa vie », dit la légende. Exhiber les seins d’une femme, surtout jeune et jolie, n’est pas une audace. Dire qu’elle a « sauvé sa vie » en faisant une mammographie est un raccourci proche du mensonge de propagande. Il aurait fallu montrer une femme amputée d’un sein, mais on aurait craint de décourager les femmes au lieu de les inciter au dépistage, et de contrarier les annonceurs. Par ailleurs, on peut trouver fort déplaisant de légitimer cette manière de « montrer ses seins » — pour la bonne cause de la santé — tandis que d’autres, hédonistes ou militantes sont renvoyées à une vague réprobation. La légende s’entend ainsi : « [Certes, cela peut paraître incongru ou vicieux :] l’année dernière, cette femme a montré ses seins. [Mais comme c’était à un médecin] elle a sauvé sa vie. » Ce sont des féministes qui ont critiqué la campagne, déplorant à juste titre qu’on use de l’image d’une femme nue pour promouvoir le dépistage exactement comme on le fait pour vendre, par exemple, des cosmétiques.

La photographe Katharina Mouratidi a réalisé une série de vingt-deux panneaux représentant des femmes de 25 à 63 ans, ayant subi une ou deux mammectomies. « Je ne les ai pas choisies, j’ai travaillé avec les premières qui m’ont appelée [répondant à une annonce dans des journaux berlinois]. […] Le fait d’avoir décidé de participer au projet et montrer son corps dénudé à un public nombreux, a transformé ces personnes, auparavant victimes passives en sujets actifs. À travers ce travail, elles réclament l’attention de la société, rompent radicalement avec l’image de beauté qui existe encore dans notre culture[87]. » …Ce que faisait déjà la marcheuse de San Francisco, plus radicalement encore, et sans médiation artistique, même si elle profitait de l’« espace libéré » du cortège gay et lesbien auquel elle participait.

Rappelons qu’en France, le seul cancer du sein tue près de dix mille (10 000) femmes chaque année.Esperluette

 

Encouragés par le succès de Extreme Makeover, les télévisions américaines ont envisagé une émission où des anonymes seraient transformés en sosies de stars. On pense bien que l’idée achoppa davantage sur les réticences des célébrités que sur la pénurie de candidat(e)s. L’émission, baptisée Swan (le cygne), se bornera à « transformer des vilains petits canards en jolis cygnes[88] ».

Les cliniques privées ont saisi le parti qu’elles pouvaient tirer de la nouvelle visibilité de la chirurgie normative et recourent aux pratiques publicitaires des supermarchés : des cliniques de Manchester (Grande-Bretagne) proposent des chèques-cadeaux pour les fêtes, baptisés par exemple « Le remodelage salvateur du Père Noël » (sic). Les clients peuvent ainsi offrir une correction du nez, une injection de Botox dans les lèvres ou une amplification mammaire[89]. Sans doute dépourvue de proches suffisamment intéressés par son tour de poitrine, une américaine de 24 ans, Michelle, a fait financer la pose d’implants par une souscription lancée sur Internet. « Help a girl fill out her sweater… » (Aidez une fille à remplir son pull) proposait le bandeau du site GiveBoobs.com. Se prétendant incapable de décider par elle-même, quoique tentée par des seins plus gros, Michelle affichait deux photos d’elle (habillée, pour celles que j’ai pu voir) dont l’une, retouchée, donnait à imaginer son décolleté après opération. S’en remettant théâtralement à l’avis des internautes, la maline écrivait : « I will let the world decide » (Je laisserai le monde décider). Faire dépendre de l’opinion esthétique ou égrillarde d’inconnus la décision de pratiquer une opération chirurgicale peut être considéré comme l’une des pathologies mentales extrêmes d’une époque qui en produira bien d’autres.

Si les États-Unis et le Brésil occupent les deux premières places mondiales pour le nombre d’actes de chirurgie esthétique, la normalité physique sur ordonnance n’épargne pas la Chine, comme nous l’avons déjà relevé à propos des opérations d’allongement des jambes. Dans un registre plus proche de la farce que du drame, on a noté en 2003 l’élection d’une « Miss laideur » parmi cinquante jeunes femmes ; la lauréate a remporté un chèque-cadeau de 8 000 euros valable dans une clinique de chirurgie esthétique[90]. L’année suivante, à la suite de l’élimination lors du concours de Miss Chine d’une candidate sous le prétexte que sa corporence devait beaucoup au bistouri, une compétition était sponsorisée par des cliniques et des fabricants de cosmétiques. La Chine eut ainsi le privilège de voir la première élection de « Miss beauté artificielle ». Le jury accorda une mention spéciale à une transsexuelle de 22 ans et à une femme de 62 ans, dont le correspondant de Libération à Pékin assurait qu’elle en paraissait trente de moins[91]. L’une des opérations les plus demandées en Chine, et qu’avaient bien entendu subie les candidates « artificielles », est le débridage des yeux, pratiqué à la chaîne dans une centaine de cliniques, pour ne parler que de la ville de Pékin.

On notera pour en finir avec la chirurgie dite esthétique que la norme qu’elle incarne est malheureusement (pour ses dupes) sujette à révisions périodiques. C’est ainsi qu’un relatif et sans doute provisoire retour en grâce des fessiers rebondis a entraîné aux États-Unis le quintuplement en un an des interventions pour augmenter le volume des fesses (on y implante des poches de silicone, comme dans les seins, ou de la graisse prélevée sur une autre partie du corps). En 2003, près de 4 000 américaines ont eu recours à cette amplification postérieure[92].

 

Le modèle pornographique

Régimes amaigrissants et implants mammaires, on persuade aux femmes qu’elles gagneront dans les tortures endurées un sauf-conduit érotique, comme on gagnait, par un pèlerinage, des indulgences pour le paradis. Si elles souffrent et modifient leurs corps, elles deviendront désirables comme elles le souhaitent, c’est-à-dire « pour elles-mêmes », dans la plus niaise et schizophrène des confusion romantique. Il était logique que d’obscénité en obscénité, de nez en sein et de sein en croupe, ce terrorisme atteigne le sexe génital. Aux États-Unis se développe une chirurgie « esthétique » du sexe féminin : réduction des petites lèvres, rembourrage des grandes lèvres, liposuccion du mont de vénus, recréation de l’hymen, lifting du capuchon du clitoris, et même « amplification » du point G au collagène[93]. Le chirurgien de Los Angeles qui a lancé la Design Laser Vaginoplasty explique que ses patientes fortunées viennent le trouver avec, comme modèle, des magazines pornographiques où les femmes ont des sexes de jeunes adolescentes, lèvres discrètes et glabres. Ce modèle infantile — que l’on peut interpréter comme une généralisation de l’érotisme pédophile, par ailleurs dénoncé jusqu’à l’obsession — puise aux sources des fabricants d’angoisse médicale : les lèvres développées étaient supposées trahir des habitudes masturbatoires.

Ce sont les femmes qui revendiquent cette esthétique, le plus souvent contre l’avis de leur mari ou compagnon. Une opérée de 33 ans, issue d’une famille très catholique, explique qu’elle a regretté n’être pas arrivée vierge au mariage et qu’elle a voulu, contre la volonté de son mari, se faire reconstituer chirurgicalement un hymen :

« Mon mari n’était pas d’accord du tout, j’ai dû le supplier pendant trois ans pour qu’il paye l’opération. Je l’ai convaincu en lui faisant une fellation par jour pendant un mois… Après, il m’a donné l’argent (elle hurle de rire). […] Il avait tellement peur de me faire mal qu’on a dû s’y reprendre à vingt fois avant d’arriver à avoir un rapport sexuel normal. Il dit qu’il ne fait pas la différence avec avant. Il n’aime pas parler de ça. Mais moi je peux vous dire que je le sens beaucoup plus, que son sexe a l’air beaucoup plus gros[94] ! »

Aux États-Unis encore, ce modèle à la fois et contradictoirement esthétique, érotique, et pudibond est imposé chaque année à deux mille bébés de sexe féminin, dont le clitoris est jugé trop proéminent (connotations mêlés : laideur et excès sexuel[95]). Il sera chirurgicalement amputé ou replié. La journaliste du New York Times Natalie Angier, qui cite cette information, remarque que les États-Unis disposent bien d’une loi interdisant l’excision, mais seulement pour motif religieux…

Un groupe d’activistes qui se sont dénommés Hermaphrodites With Attitude (HWA), que l’on peut traduire par Les Hermaphrodites battant[e]s, estime que cinq nouveau-nés « intersexués » subissent une mutilation génitale chaque jour : « Le Congrès a décidé que les enfants africains ont le droit de conserver leurs organes génitaux intacts, maintenant nous nous battons pour conquérir le même droit au bénéfice des enfants américains. » Ces activistes mènent des actions symboliques contre l’Association des pédiatres américains. « Aucun autre groupe de patients [que les hermaphrodites] ne sont taillés en pièces comme nous le sommes, sans même l’ombre d’un consentement[96] », affirment — sans nuance — les HWA. C’est en réalité l’ensemble des enfants dont les organes sexuels sont soit féminins soit ambigus qui risquent une mutilation normative.

 

De l’anorexie comme championnat

Dans une société dominée par la religion, la sainte pratiquant le jeûne mystique inspirait un mélange de crainte et de respect. Elle s’élevait au-dessus du commun des mortels et engageait un dialogue direct avec la divinité, qui la visitait régulièrement, comme les pèlerins. La psychiatrie du XIXe siècle prendra en charge la santé de l’âme, évincera les religieux — devenus eux-mêmes méfiants à l’égard des miracles[97] — et mettra au rebut langueur, consomption et cachexie. Elle inventera l’anorexie.

Généralement de sexe féminin, volontiers sportive, l’anorexique est une championne de la norme, dont elle veut réaliser la fin. Être championne — du germanique kamp, lieu du combat — c’est être déjà à soi seule, selon l’intuition de Barbara Kruger, un champ de bataille. Tandis que la jeune fille ordinaire veut mincir pour se conformer aux canons de la beauté et mieux séduire, la jeune anorexique pousse le raffinement et la norme au-delà de toute limite. Aveuglée par la beauté de son effort, elle ne voit pas qu’elle a dépassé ses idoles et glisse vers la mort. Des jeunes femmes affichent sur leurs sites Internet (d’ailleurs censurés) des photos du mannequin Kate Moss, à la gracile sensualité, quand elles-mêmes n’ont, littéralement, que la peau sur les os. La « tentative anorexique », expression qui me paraît appropriée à son caractère dynamique, quoique réactionnelle, n’est pas moins exaltante parce que son issue peut être fatale.

Le modèle dominant de corporence diffusé par la presse, la publicité, la télévision et Internet se prête à merveille à ce que Muriel Darmon appelle pour sa part la « carrière anorexique ». Cette auteure s’appuie sur les travaux de Luc Boltanski[98] et insiste sur sa dimension sociologique : « Il se joue donc ici autre chose que la simple réduction calorique : une transformation sociale des goûts alimentaires au profit d’un modèle dominant[99]. »

Cette dimension n’est nullement exclusive du refus du corps érotique caractéristique de l’anorexie. Les goûts populaires ou supposés tels (« gras », « nourrissant ») et les sensations qui les accompagnent (« être calé, rempli ») sont associés à un hédonisme corporel grossier, à une sensualité dégoûtante. C’est ce qu’exprime une jeune femme interrogée par M. Darmon :

« De voir mes parents quelquefois manger, ça me paraissait quasiment obscène […] Bon, mon père n’est pas très discret de toute façon quand il mange […]. Y’a quelque chose de très vorace, quoi, que je n’aime pas[100]. »

À strictement parler, l’anorexique ne devrait avoir ni désir ni appétit. Elle confond dans la même détestation les plaisirs de bouche et ceux de la chair et parvient à arrêter, par la combinaison du jeûne et d’une hyperactivité physique et mentale, le mécanisme de l’ovulation qui la caractérise comme femme biologique. Si elle se garde du désir érotique, le sien et celui des autres, elle est une volonté : de dépassement, d’autonomie, de compétence. Par là elle caricature sans le savoir une icône du capitalisme post-moderne : l’individualiste entrepreneur. C’est une contradiction qu’elle ne perçoit pas : elle récuse le monde de toute sa chair et en incarne l’avant-garde. C’est aussi pourquoi elle suscite la peur. On voudrait lui faire comprendre qu’elle en fait trop, qu’elle va trop loin, que les règles ne sont pas faites pour être appliquées à ce point. Elle méprise les faux-semblants, les demi-mesures et l’hypocrisie des adultes. Elle qui s’efface jour après jour se veut entière. Plutôt qu’une grève de la faim, c’est une grève du zèle qu’elle mène — sans revendications — et qui laisse désarmés ceux qui ont autorité sur elle.

Tandis que des milliers d’adeptes des régimes décomptent chaque jour calories et « points bonus » pour savoir ce qu’ils/elles ont le droit de manger, on impose par « contrat » à des centaines d’adolescentes hospitalisées en pédopsychiatrie un barème comportementaliste qui est le reflet inversé du régime. Détenues, privées de leurs affaires personnelles, de leurs vêtements, de livres et de toute communication avec l’extérieur, elles « regagnent » le droit de rêver, de se distraire et de communiquer au fur et à mesure qu’elles mangent et grossissent. « Reprendre » deux kilogrammes — le cauchemar des lectrices de magazines — s’échange contre la gratification de trois appels téléphoniques par jour. Je donne ci-après la transcription du « contrat » passé au début des années 2000 entre une jeune fille, nous l’appellerons Corinthe, ses parents et le chef du service spécialisé d’un hôpital français :

 

Il est convenu entre Corinthe, ses parents Monsieur et Madame X d’une part, le service de pédopsychiatrie d’autre part que :

  1. Corinthe et ses parents demandent [son] admission dans le service de pédiatrie, pour sa prise en charge thérapeutique.
  2. Au début du traitement, Corinthe est informée qu’elle sera accueillie dans une chambre, qu’elle ne disposera que de ses vêtements de nuit, de sa brosse à dent et son dentifrice, ainsi que de ses chaussons. Elle ne recevra pas de visite, pas de coup de téléphone, ni de courrier. Elle ne téléphonera pas et n’enverra pas de courrier. Elle mangera et restera dans sa chambre, sauf pour la douche du matin.
  3. Quand Corinthe aura atteint le poids de 28, 5 kg, elle aura le droit de recevoir du courrier et d’en expédier, de recevoir des livres et journaux entre 9 h et 22 h.
  4. Quand Corinthe aura atteint le poids de 29 kg, elle aura le droit de sortir de sa chambre entre 9 h et 22 h, tout en restant dans le service. Les repas seront pris dans sa chambre.
  5. Quand Corinthe aura atteint le poids de 29, 5 kg, elle aura le droit de recevoir ses vêtements et objets personnels.
  6. Quand Corinthe aura atteint le poids de 30 kg, elle aura le droit de recevoir jusqu’à trois coups de téléphone de ses parents, frères et sœurs entre 9 h et 22 h.
  7. Les visites de ses parents, frères et sœurs seront autorisées à partir du poids de 30, 5 kg.
  8. Le poids de sortie est fixé à 31 kg tenu sur une semaine.
  9. Une perte de poids entraîne la perte des gratifications obtenues.
  10. Les signataires s’engagent pour une durée maximale de deux mois.

[Signatures de l’adolescente, des parents, du médecin[101].]

 

Gageons que la plupart des adolescentes ainsi traitées parent au plus pressé et avalent ce qu’il faut pour sortir à l’air libre. Il faut s’interroger sur les effets à plus long terme que l’imposition d’un tel « régime de vivre », comme l’on disait encore au XVIIe siècle[102], peut avoir sur la vision du monde, de la vie et des relations humaines que développeront ces adolescentes. On se prend en tous cas à partager avec elles une soudaine envie de vomir. Il est vrai que vomir est pour elles une stratégie et non une réaction : une étude publiée en Ontario (2001) a montré que 7 % des adolescentes entre 12 et 14 ans s’étaient fait vomir « pour maigrir » au cours du mois précédent l’enquête[103].

Il est un rapprochement susceptible d’éclairer d’une part le lien entre anorexie et refus de l’érotisme et d’autre part l’évolution de la fabrication d’angoisse et de honte corporelles au fil des derniers siècles, et qui mériterait sans doute d’être poursuivi davantage que je ne saurai le faire ici. En effet, les risques physiques qu’encourent les modernes anorexiques correspondent précisément à ce que les délires moralistes et hygiénistes des médecins imputaient à la masturbation, au XVIIIe et encore au XIXe siècle. Masturbateurs et masturbatrices épuisaient leur énergie dans une activité auto-érotique frénétique qui les rendait bientôt apathiques (référence à la « mollesse » des anciens), et les vidait de leurs substance, sperme et chair confondus. Réduit(e)s à l’état de squelettes sans force, les « malades » finissaient par mourir. La terrifiante rumeur médicale était reprise et amplifiée par les profanes. L’historien Jean-Paul Aron cite le récit que fait un polytechnicien de la déchéance d’un camarade : « En peu de jours, de gros et joufflu qu’il était auparavant, il devint maigre, étique, défraîchi et il est enfin mort après des souffrances horribles[104]. » On notera que cet inéluctable dessèchement ne cédait pas à l’absorption de grandes quantités de nourriture. Le trop grand exercice imprimé aux parties génitales provoquait l’« irritation sympathique » du système digestif. « L’estomac chavire, résume J.-P. Aron, ballotté entre des vomissements paroxystiques et une boulimie incoercible[105]. » Traité comme un véritable fléau social, la masturbation a donné lieu, nous l’avons vu précédemment, à l’invention de nombreux appareils de contention et, visant plus particulièrement les filles, à des mutilations chirurgicales. Il est troublant de constater que les médecins sadiques qui ont aidé la bourgeoisie à se constituer un « corps de classe » (Foucault) ont pressenti, dans les fantasmes sexuels dont ils étaient obsédés, les mécanismes physiques par lesquels les anorexiques modernes transcendent ce même corps. Via la morale laïcisée des médecins, et sous prétexte de les protéger contre eux-mêmes, la société refusait aux individus le libre usage érotique de leurs organes. Pour fuir le rôle sexuel que la société libérale leur attribue, les anorexiques récusent l’anatomie. Sans organes, ni parties ni caractères sexuels, le corps est inassignable au genre.

Certaines auteures féministes insistent sur l’hypothèse d’un lien entre la tentative anorexique et des agressions sexuelles subies dans la famille. Il y a dans la tentative anorexique un refus du lien et de la (mauvaise) loi qui s’accorde avec cette hypothèse, comme d’ailleurs celle que j’ai formulée ailleurs sur les violences sexuelles familiales et institutionnelles comme « part invisible de la socialisation[106] ». Hedwige Peemans-Poullet défend cette thèse et conteste le cliché selon lequel les anorexiques sont « victimes des images de la mode » ; elle s’appuie sur une étude allemande selon laquelle « 25 à 30 % des jeunes filles anorexiques ont été victimes d’abus sexuels ». Cependant, elle doit ajouter aussitôt : « Cette proportion n’est pas exceptionnelle. Selon l’enquête des Pays-Bas de 1988, il s’avérait que parmi les femmes adultes, 33, 7 % avaient au cours de leur enfance ou de leur jeunesse, subi des actes sexuels non voulus[107]. » Au regard de ces chiffres, il semble que l’anorexie peut être considérée comme l’une des stratégies de défense possibles contre une sexualité adulte machiste, qu’elle soit imposée par la violence comme pratique ou simplement ressentie comme une menace diffuse, plutôt que comme la conséquence directe d’un traumatisme d’agression.

 

L’anorexie politisée

J’ignore si l’on peut décider, de la (sainte) anorexique ou du prisonnier gréviste de la faim, qui a précédé l’autre dans l’histoire des mœurs… Il est certain que, dans la société moderne au moins, les méthodes des un(e)s inspirent les autres.

Les grèves de la faim sont le moyen d’action privilégié par les prisonniers et les immigrants sans papiers. Spécialiste de la sociologie des mobilisations, Johanna Siméant analyse le retournement, dans le geste de s’abstenir de manger, de la stigmatisation dont se jugent victimes ses acteurs : « La grève de la faim consiste en une mise en scène théâtralisée des rapports de domination et de violence (“Voyez ces corps que l’État fait souffrir[108]”). » Elle signifie également : « Vous n’aurez jamais prise sur moi au point où je peux avoir prise sur moi ; je pourrais toujours me faire plus mal que ce que vous pourrez me faire[109]. »

Au cours des années 1970, la grève de la faim fut traitée par certains milieux militants comme une véritable « technique du corps en lutte », objet d’un savoir diffusé dans la presse parallèle, où l’on apprenait à associer tel type d’action (partir en délégation ou recevoir la presse) à telle phase de la grève (caractérisée par des moments d’euphorie ou au contraire de fatigue). Johanna Siméant ne s’intéresse pas à la diffusion de ce savoir technique mais observe que son contenu, notamment scientifique, a évolué : les grèves des années 1970 duraient moins longtemps parce qu’on situait beaucoup plus tôt la zone de risque vital, au bout d’une dizaine de jours, tandis que dès les années 1990 les grèves durent souvent six fois plus longtemps.

On rappellera pour mémoire la grève de la faim collective de quatre cent vingt membres de groupes armés républicains irlandais, au printemps 1981. Les grévistes combinaient le jeûne, le refus de l’uniforme pénitentiaire — ils vivaient nus enveloppés dans une couverture — voire la grève de l’hygiène, maculant d’excréments les murs de leur cellule. La grève cessa devant l’inflexibilité de Margaret Thatcher, après le décès de dix d’entre eux, au bout de 45 à 71 jours de grève[110].

On pouvait mourir en France des suites de grève de la faim, y compris menée de manière intermittente pendant plusieurs années. Après le décès d’un détenu hospitalisé à l’Hôtel-Dieu, Le Monde signalait deux cas similaires[111], en 1976 et 1977.

Il existe une autre manière — nouvelle semble-t-il — d’utiliser dans un registre militant les pratiques des anorexiques. Comme le disent les féministes anarchistes du groupe bolivien Mujeres creando (litteralt, Femmes en train de créer), « il est temps de passer de la nausée au vomi ». Stratégie appliquée par Les Panthères roses, groupe queer radical de Montréal qui organisa des « actions-vomi » dans les magasins, bars et restaurants fréquentés par des hommes d’affaire gais, à l’occasion de la Saint-Valentin 2004. Souhaitant dénoncer l’appropriation marchande des sentiments amoureux, ses militant(e)s ajoutaient au fait de vomir réellement dans les établissements visés, la distribution de faux bons de réduction[112].

 

Le « déjeuner de soleil »

ou l’anorexie mystique relookée

« Déjeuner de soleil : étoffe dont la couleur passe vite, dit le petit Robert, et par anal. Ce qui ne dure pas longtemps (objet, sentiment, résolution, entreprise). » Ne pas durer longtemps, c’est tout le bien qu’on souhaite aux entreprises auxquelles il va être fait allusion maintenant.

Certain(e)s illuminé(e)s renouent avec la tradition de l’anorexie mystique, toutefois revue par le marketing et assurent se nourrir de la seule lumière du soleil. Une femme australienne « dont l’aspect physique est celui d’une femme mince [c’est bien le moins !] et élégante » certifie, en 2005, suivre ce régime depuis douze ans. « Se nourrir de lumière correspond pour elle à se relier consciemment aux flots d’énergie lumineux qui coulent vers nous, venant des plans supérieurs de conscience et des mondes spirituels. » Un ingénieur indien à la retraite se nourrit lui aussi de soleil, depuis huit ans ; il absorbe toutefois de l’eau fraîche (ne nous gaussons pas, chacun a des progrès à faire dans la voie de la sainteté). Il va sans dire que cette diététique solaire se rentabilise et se décline sous forme de stages, livres et cassettes[113].

L’écrivain Albert Cohen réclamait que l’on affiche dans les tunnels du métropolitain, à la place de la publicité pour l’apéritif Dubonnet qui y figurait jadis, la formule suivante : « Les amants font caca[114]. » C’est en somme la démarche inverse que promeuvent les jeûneurs de soleil : nier que les êtres humains sont fait de matière ; affirmer qu’ils sont plutôt « des êtres d’origine divine […] qui ont choisi de faire une expérience matérielle ». Nous serions en transit, supposé peu glorieux, dans un corps matériel, qui dévore, pisse, chie, éjacule et pleure. Les gnostiques préchrétiens, dont nous détaillerons bientôt la détestation similaire du séjour corporel (cf. chap. V) y puisaient au moins — pour certains — la justification de pratiques orgiaques. Consacré au commerce, le mysticisme a perdu de ses charmes.

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[1] Publicité dans Weight Watchers magazine, n° 10, janvier-février 2004. Dans l’original, le mot « points », dont la répétition marque le caractère obsessionnel du calcul, est indiqué non seulement en capitales, mais en gras et en italique.

[2] Cf. Poulain Jean-Pierre, Obésité : Dépistage et prévention chez l’enfant, I Approches épidémiologique et sociologique, Inserm, 2000, p. 84.

[3] Basdevant Arnaud, « Corpulence : le discours médical sur le fil du rasoir », symposium Ocha, 2003.

[4] Fusion des mots corps et apparence ou dérivé de corpulence, le terme se trouve dans Les Épreuves d’amour (extrait des Étrennes de la Saint-Jean, 1787), texte attribué au comte de Caylus, publié in Histoire de Guillaume, cocher, Zulma, 1993. Caylus l’orthographie corporance.

[5] Chiffre indiqué par Hubert Reeves dans sa causerie du 8 février 2005, France-Culture.

[6] Your Body is a Battle Ground (Ton corps est un champ de bataille) est le slogan qui barre un visage féminin dans la composition de Barbara Kruger (sans titre ; 1989 ; The Broad Art Foudation, Santa Monica, Californie). Elle a servi de couverture et de titre à une brochure féministe lyonnaise [s. d. ; vers 1995] rééditée sous le titre Mon corps est un champ de bataille, éditions Ma colère, 2004 (74, rue Paul Bert, 69003 Lyon ; <http://ma.colere.free.fr&gt;). On y trouve la traduction d’un texte de la canadienne Carla Rice et des témoignages de femmes.

[7] Lorsque l’observatoire est une firme, il suscite l’observance individuelle, compulsive et religieuse. Mentionnons que le slogan, à la tonalité très épicurienne, de Weight Watchers magazine est « Mincir de plaisir ». Cette exagération rhétorique à partir de l’idée d’un régime sans privations excessives vise une déculpabilisation mesurée, juste assez pour assumer le régime, pas trop pour en rejeter l’idée. On peut craindre qu’il fonctionne, surtout en cas d’échec, comme une surinjonction culpabilisante : « Tu n’es même pas capable de mincir de plaisir ! ».

[8] On peut lire en français la brochure Oppression et libération de la grosseur, Éditions turbulentes, 2005, <http://nem.brassicanigra.org/&gt;.

[9] Le Monde, 15 octobre 2003 et 14 décembre 2004. Ajoutons que l’appauvrissement des paysans s’accroît lorsqu’il tombent sous la coupe des semenciers industriels dont les produits interdisent le réemploi des semences.

[10] Chiffres fournis par l’association Action contre la faim, Libération, 16 octobre 2003.

[11] Le Monde, 14 décembre 2004 ; je souligne.

[12] Même les camps de réfugiés ne sont pas épargnés, grâce à l’action d’une ONG de New York, FilmAid International (FAI), créée avec l’appui financier du Bureau de la population, des réfugiés et des migrations du Département d’État américain. FAI a pour mission de « remédier aux problèmes découlant des traumatismes psychologiques, de l’isolement et de l’oisiveté ». Entre deux « Charlot », on en profite pour « mettre en garde contre les pièges des relations sexuelles » (Washington File, Département d’État, 7 avril 3003).

[13] Cité in <university.imdb.com>, 19 septembre 2000.

[14] Libération, 30 mai 2001.

[15] Cf. « The Great Ivy League Nude Posture Photo Scandal : How scientists coaxed America’s best and brightest out of their clothes », Ron Rosenbaum, The New York Times Magazine, 15 janvier 1995 ; « Hillary Clinton et George Bush mis à nu », Courrier international, 9 au 15 février 1995. La performeuse féministe Martha Rosler a réalisé une vidéo sur le thème de la mise en chiffres des corps humains ; tantôt nue, tantôt habillée, elle est examinée par deux « chercheurs » qui prennent toutes les mesures de son corps et les comparent à des graphiques étalons ; Vital Statistics of a Citizen, Simply Obtained, Mensurations d’une citoyenne, facilement obtenues, 1977, in Phelan Peggy et Reckitt Helena, Art et féminisme, Phaidon, 2005, p. 87.

[16] Libération, 24 avril 2002, 15-16 février 2003.

[17] Document IFTH (<www.ifth.org/mensuration/actualites.asp>).

[18] Ibidem.

[19] Libération, 15-16 février 2003.

[20] Catalogue produits Lectra.

[21] « Des Français plus hauts, plus grands, plus forts », Libération, 3 février 2006.

[22] « La maigreur des mannequins, modèle malsain », Le Monde, 21 septembre 2006. Cécile Chambraud relève que « des agences de mannequins et des créateurs ont alerté sur le risque de discrimination à l’encontre de modèles très minces “naturellement” ». L’attribution à ces « créateurs » d’un prix « Faux cul » paraît tout indiqué.

[23] Je reviendrai plus loin sur l’importance de ces corps sans tête dans le terrorisme publicitaire.

[24] Le magazine Jalouse a filé la métaphore en publiant (n° 26, décembre 1999-janvier 2000) une série de photos de mode intitulée « Taxidermie ». Elle s’ouvre sur un « massacre », c’est-à-dire la tête d’une femme, présentée sur un médaillon en triangle pour être suspendue au mur, comme une tête de cerf. D’autres photos montrent des mannequins aux yeux fixes, en compagnie de gibiers naturalisés (oiseaux, lièvres), sous de grandes cloches de verre.

[25] Cf. « The Media, Body Image and Eating Disorders », <www.NationalEatingDisorders.org>.

[26] Signalons Femmes-femmes sur papier glacé, d’Anne-Marie Dardigna (Maspero, 1974), Le Bonheur conforme. Essai sur la normalisation publicitaire, de François Brune (Gallimard, 1985), et, plus récemment Soyez libres ! C’est un ordre. Les corps dans la presse féminine et masculine, de Sylvette Giet (Autrement, 2005).

[27] Le Bonheur conforme, op. cit., pp.  39-40.

[28] Patrick Le Lay, dans Les Dirigeants face au changement, éd. du Huitième jour, 2004, cité par l’AFP, 9 juillet 2004.

[29] Affiche éditée par la SCAM, été 2004.

[30] Les publicités pour des produits amincissants se retrouvent dans la presse destinée aux consommateurs de produits biologiques, mais de manière beaucoup plus discrète. Dans le n° 146 d’avril 2005 de la revue Biocontact, on dénombre trois pages un quart sur cent seize, soit 2, 8 %.

[31] Libération, 12 mai 2003.

[32] Dans un article de la revue Die Fackel (Le Flambeau), qu’il avait créée. Cité par Robert Maggiori, « Kraus en avant », Libération, 19 mai 2005.

[33] Cf. Vigarello Georges, Histoire de la Beauté, Seuil, 2004, pp. 47 et 118.

[34] « Les Indiens Mapuches du Chili réinventent la cosmétologie », Christine Legrand, Le Monde, 17 mai 2005.

[35] La formule pastiche le slogan féministe des années 1970 : « Un enfant si je veux, quand je veux ». Maigrir des fesses plutôt que des cuisses est supposé être une liberté, déjà conquise.

[36] Savoir maigrir, n° 7, novembre 2002.

[37] Un décret d’avril 2005 devait interdire la publicité pour la chirurgie esthétique.

[38] Dardour J.-C. (Dr), Les Tabous du corps [sic]. La chirurgie au secours de l’esthétique, Jacques Grancher, 1999, p. 175.

[39] Savoir maigrir, n° 3, juin 2002.

[40] Libération, 11 mars 2004.

[41] Ibidem.

[42] Libération, 31 mai 2004.

[43] « La Folie des grandeurs », Marie-Claire, avril 2002 ; « Pour gravir l’échelle sociale, faites-vous couper les tibias ! », The Guardian (Londres) reproduit in Courrier international, 20-26 juin 2002 ; New York Times, reproduit in Le Monde, 12-13 mai 2002.

[44] Entretien avec R. Mollard, directeur du LAA, Libération, 15-16 février 2003.

[45] Mail & Guardian (Johannesburg), reproduit in Courrier international, 27 septembre au 3 octobre 2001.

[46] Cité in Courrier international, 27 novembre au 3 décembre 2003.

[47] Cf. Habibou Bangré, « Mange pour plaire aux hommes ! Le gavage en Mauritanie et au Mali », octobre 2004, site Internet <www.afrik.com>.

[48] On y désigne une « Miss Lolo ». Le Cafard libéré (Dakar), cité in Courrier international, 27 novembre au 3 décembre 2003.

[49] « Diongoma ou la beauté XL », D. Cadasse, 13 juillet 2002 (Afrik.com).

[50] « Vanessa J. Foulbaye élue miss mama Kilo », H. Bangré, 14 mars 2006 (Afrik.com).

[51] « Nobesuthu Sibanda élue plus belle femme ronde », H. Bangré, 3 mai 2006 (Afrik.com).

[52] « Amélie Sorgho est miss Poog-beêdre 2004 », H. Bangré, 30 mars 2005 (Afrik.com).

[53] Le Monde 2, 22 avril 2006.

[54] « Procter lève une armée de 280 000 teen-agers », Management, mai 2004.

[55] J’utilise une page publiée dans Biba (avril 2004). La même publicité figurait sur des affiches 4 x 3 dans le métro parisien.

[56] Dans une chronique radiodiffusée ; France culture, 2 juillet 2004.

[57] Groddeck Georg, Le Livre du Ça, Gallimard, 1975 (e. o. 1923), p. 189.

[58] Libération, 17 octobre 1997.

[59] Éric Fottorino remarque dans Le Monde (17 février 2005) que le catalogue printemps-été 2005 de La Redoute passe de la photo au dessin pour représenter « avec tact » les jeunes auxquel(le)s s’adressent des pantalons « faciles à porter », à la taille « élastiquée ». En Argentine, un projet de loi prévoyait en 2005 d’infliger de fortes amendes aux fabricants et détaillants qui ne proposeraient pas des vêtements de toutes les tailles (Buenos Aires Herald, cité in Courrier international, 10-16 mars 2005).

[60] Libération, 17 octobre 1997.

[61] Le Monde, 27 janvier 2001.

[62] Savoir maigrir, n° 17, octobre 2003. Je souligne.

[63] Scum Grrrls, n° 5, printemps 2004, p. 8.

[64] Muchembled Robert, Le Temps des supplices, De l’obéissance sous les rois absolus. XVe-XVIIIe siècle, Armand Colin, 1992, pp. 120-121.

[65] La réglementation, plus sévère pour les médicaments que pour les cosmétiques (qui n’ont besoin d’aucune autorisation de mise sur le marché) n’empêche pas le scandale des coupe-faim interdits (1997) au bout de trente ans d’exploitation, ou du Distilbène, hormone de synthèse destinée à prévenir les fausses couches, qui provoque des cancers de l’appareil génital chez les filles des utilisatrices (160 000 prescriptions durant vingt-cinq ans). Cf. « Le fabricant du Distilbène condamné pour la première fois à indemniser la victime d’un cancer de l’utérus » ; Le Monde, 19-20 décembre 2004.

[66] Chiffres du Bureau international du travail (BIT), Libération, 31 mai 2002.

[67] Cf. « Amiante : un scandale sans fin », Libération, 19 janvier 2005.

[68] Le Monde, 14 février 2004.

[69] Le Monde, 7 mai 2004.

[70] Journal of the National Cancer Institute (USA), cité in Le Monde, 6 avril 2005.

[71] Grandjean P. et Landrigan P., « Developmental neurotoxicity of industrial chemicals » (Toxicité sur le développement neurologique des substances chimiques industrielles), The Lancet, vol. 368, n° 9553, 16 décembre 2006.

[72] Notamment le cadmium, également présent dans les batteries. L’Union européenne a prévu (décembre 2004) d’interdire les piles au cadmium grand public, mais non les batteries industrielles qui représentent 70 % de la consommation.

[73] Science News (Washington), cité in Courrier international, 12-18 octobre 2000 ; cf. également « Matières plastiques et pesticides pourraient altérer la fertilité masculine », Le Monde, 22 septembre 2005.

[74] The Guardian (Londres), cité in Courrier international, 8-14 juillet 2004. Certains spécialistes attribuent le phénomène au manque de sommeil induit par la consommation télévisuelle.

[75] Les Nanoparticules. Connaissances actuelles sur les risques et les mesures de prévention en santé et en sécurité du travail, Ostiguy et al., février 2006, Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (IRSST ; Canada), p. 76. Cf. également Les Nanomatériaux. Effets sur la santé de l’homme et sur l’environnement, Agence français de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail (AFSSET), juillet 2006 ; pour une approche plus technique : Witschger Olivier et Fabries Jean-François, « Particules ultra-fines et santé au travail », Hygiène et sécurité du travail. Cahiers de notes documentaires, Institut national de recherche et de sécurité (INRS), 2005, ND 2227 et ND 2228.

[76] La nanotechnologie. L’innovation pour le monde de demain, Commission européenne, Luxembourg, 2004, p. 48. Autre révélation de cette brochure : les nanotechnologies révolutionnent les urinoirs « des toilettes de pointe [qui] sont équipés de capteurs qui signalent toute augmentation de température à l’électronique embarquée, ce qui déclenche la chasse d’eau. […] Au contraire des systèmes à capteurs à infrarouges, ce système ne peut être mis hors service par un chewing gum. » (p. 34 ; je souligne).

[77] « Leur importance dans la charge corporelle d’un individu double environ tous les deux ans », déclare J.-F. Narbonne toxicologue, expert de l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa) ; Libération, 22 avril 2004.

[78] Sans oublier les médicaments volontairement ingérés par les patients, puis rejetés dans la nature (on retrouve du Prozac dans les poissons de rivières), ou consommés dans la chair des animaux élevés en batterie, auxquels on les a administrés pour accélérer leur croissance (1 400 tonnes d’antibiotiques en 2003 ; Le Nouvel Observateur, 15-21 janvier 2004).

[79] Cf., Delaporte Sophie, Les Gueules cassées, éd. Agnès Viénot, 2004.

[80] Cf. Marie-Claire, mai 2004.

[81] Butler Judith, Défaire le genre, Éditions Amsterdam, 2006.

[82] Libération, 1er juin 2004.

[83] Publicité pour l’ESCAE Amiens-Picardie, Le Monde, 8 janvier 1986.

[84] Le présentateur-producteur de l’émission « Ushuaïa » répond, sur le site <www.planete-nature.org>, notamment aux adhérentes de l’association La Meute (<http://lameute.org.free.fr&gt;).

[85] On peut voir les affiches sur le site <www.breastcancerfund.org> (taper « ad campaign » dans la case de recherche, puis cliquer sur « n° 55 View the images »). Le BCF milite également pour l’information sur les substances cancérigènes présents dans les produits de consommation.

[86] Campagne menée sous l’égide d’une association Le cancer du sein parlons-en !, soutenue par Marie-Claire, Estée Lauder, etc.

[87] Fiche de présentation de l’exposition « Cancer de mama », Forum de l’image 2002, « Corps et identité », Musée d’histoire de la médecine, Toulouse, avril-mai 2002.

[88] Libération, 7-8 août 2004. Le cher Béroalde de Verville aurait ajouté : « Je cuidai écrire de vilains petits conards ». L’équivalent italien de Swan est froidement baptisé Bisturi (2004).

[89] Manchester Online, cité in Courrier international, 16 au 22 décembre 2004.

[90] Far Eastern Economic Review (Hong Kong), cité in Courrier international, 24 décembre 2003 au 7 janvier 2004. On notera, en vue d’un hit-parade du mauvais goût, l’élection en 2002, dans une prison lithuanienne de l’élection télévisée d’une « Miss Captivité ». L’élue (parmi huit finalistes sur trente-neuf concurrentes) déclarait : « Ils nous ont donné une chance de nous sentir femmes » (New York Times in Le Monde, 1-2 décembre 2002). Et encore, celle de « Miss HIV », élue au Botswana « pour son courage et sa force » et qui entendait montrer, selon Marie-Claire (novembre 2003), « qu’une femme peut être belle tout en étant séropositive ! ». Les militantes d’Act Up qui se proclament sur leurs affiches « fières et belles » affirment le même objectif sans passer par le voyeurisme spectaculaire.

[91] Pierre Haski in Libération, 20 décembre 2004.

[92] The Sunday Telegraph (Londres), cité in Courrier international, 21 au 27 octobre 2004.

[93] « Ces femmes qui se font lifter le sexe », Marie-Claire, février 2003.

[94] Ibidem.

[95] Natalie Angier, Femme ! De la biologie à la psychologie, la féminité dans tous ses états, Robert Laffont, 1999, pp. 100 et 104. La chirurgie peut aussi réparer les dégats causés par l’excision et reconstituer un clitoris, « accessible » à partir des deux faisceaux profonds qui le constituent (seul le gland a été coupé), technique mise au point au Burkina Faso et à l’hôpital de Saint-Germain-en-Laye par le Dr Pierre Foldès (« Enfin un espoir pour les femmes excisées », Elle, 1er décembre 2003). La secte Raélienne (« Raël » est le pseudonyme adopté par son créateur français, qui se prétend inspiré par des extraterrestres) a annoncé en 2006 le programme « Clitoraid », sur le modèle des parrainages d’enfants. La maladresse le dispute au mauvais goût : le gogo peut « adopter un clitoris en partie ou totalement » (communiqué de la secte, 18 mai 2006 ; je souligne).

[96] InYourFace, agence de presse de l’activisme queer, 14 et 17 octobre 1996, <www.qrd.org.qrd/trans>.

[97] Dans un reportage sur une adolescente de 14 ans « visitée » par la mère du Christ, Paris-Match (30 avril 1982) évoque 230 cas de jeunes filles atteintes d’« aménorrhées hallucinatoires » en une trentaine d’années, dont les « apparitions mariales » n’ont pas été validées par l’Église.

[98] Boltanski Luc, « Les usages sociaux du corps », Annales ESC, vol. 26, n°1, 1971.

[99] Darmon Muriel, Devenir anorexique, une approche sociologique, La Découverte, 2003, p. 253.

[100] Ibidem, p. 285.

[101] Tous les médecins ne sont pas favorables à ce type de traitements. « J’ai toujours essayé d’éviter une hospitalisation en service psychiatrique, écrit la psychiatre et psychanalyste Hilde Bruch, et tout particulièrement dans les services où l’on pratiquait des programmes comportementaux rigides destinés à la prise de poids. » Conversations avec des anorexiques, Payot, 1990, p. 20. Du même auteur, on peut lire Les Yeux et le ventre : l’obèse et l’anorexique, Payot, 1975.

[102] Le jésuite Léonard Leys (1554-1623) rédige Le Vray régime de vivre pour la conservation de la santé du corps et de l’âme.

[103] Cf. « Troubles alimentaires et image corporelle », sur le site canadien <www.femmesensante.ca>.

[104] Aron J.-P., Le Pénis et la démoralisation de l’Occident, repris in Aron J.-P. et Kempf Roger, La Bourgeoisie, le sexe et l’honneur, Complexe, 1984, p. 170. Ce récit visait, certes, à obtenir du père les fonds nécessaires à de saines visites au bordel. Encore fallait-il qu’il soit crédible et corresponde à la doxa médicale d’époque.

[105] Aron J.P., op. cit., p. 174.

[106] Cf. in Guillon C., Pièces à conviction. Textes libertaires 1970-2000, éd. Noesis-Agnès Viénot, 2001, l’épilogue : « L’histoire, le sexe et la révolution ».

[107] « Santé mentale : Les femmes posent des questions », Chronique féministe (Bruxelles), n° 80-82, mai-août 2002, p. 27

[108] Siméant Johanna, « La violence d’un répertoire : les sans-papiers en grève de la faim », Cultures et conflits, n° 9, printemps-été 1993.

[109] Siméant Johanna, « Brûler ses vaisseaux », entretien in Vacarme, n° 18, janvier 2002. Voir également La cause des sans-papiers, Presses de Science-Po, 1998 et « Les sans-papiers et la grève de la faim », Alice, n° 2, été 1999.

[110] Chalandon Sorj, « Londres remporte la guerre de la faim », Libération, 5 octobre 1981.

[111] Le Monde, 9 juin 1983.

[112] Cf. le site <www.lespantheresroses.org> ; un groupe parisien homonyme est intervenu au salon commercial « Rainbow attitude » en 2005. Contrairement à ce qui semble ressortir des comptes rendus canadiens, les activistes parisien(ne)s ont mimé les vomissements en crachant du yaourt liquide (entretien dans l’émission On est tous dans le brouillard, « L’activisme queer » ; France Culture, 23 novembre 2005).

[113] « Peut-on vivre sans nourriture matérielle ? », Biocontact, juin 2005, pp. 26-31. Le tirage de ce mensuel gratuit, diffusé dans le réseau des magasins Biocoop, varie de 150 000 à 180 000 ex. La rédaction assortit l’article de présentation d’un embrouillamini de mises en garde aux « personnes influençables » contre le prosélytisme religieux des sites Internet, dont les adresses sont fournies dans un encadré.

[114] Entretien d’archive diffusé sur France-Culture, le 20 octobre 2005.