UNE BONNE GUERRE! (1999)

Dommages de guerre

 

Le texte ci-dessous a été publié dans le journal On a faim ! n° 7, juin 1999, dans la rubrique «Vite fait, sur le divan».

Repris dans Dommages de guerre (L’Insomniaque, 2000), il ne l’était pas sur mon ancien site.

 

 

 

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Vite fait, sur le divan (avant l’alerte).

 

La question de savoir s’il fallait bombarder Belgrade, prétendument pour faire plier un régime effectivement dictatorial et meurtrier, ne se pose réellement ni à moi ni à aucun lecteur ou lectrice d’On a faim ! pour la raison que nous n’avons nulle part à ce type de décision. La question (voisine) de savoir « quoi faire d’autre pour les Kosovars » passe un cran dans le bourrage de crâne. D’abord parce qu’elle suppose admis que l’offensive de l’OTAN est réellement motivée par un souci humanitaire, ce qui est un mensonge. Ensuite parce qu’elle me pousse à répondre comme si j’étais l’équivalent, par exemple, du Président de la République. C’est-à-dire comme si je disposais à la fois des informations nécessaires à la prise de décision et du pouvoir. Il n’en est rien.

On peut remarquer ici que les hommes d’État français sont en fait eux aussi relativement démunis : les américains ne leur communiquent même pas les photos satellites des cibles, avant et après bombardement. Les chefs d’ici sont, dans la hiérarchie du nouvel ordre mondial, de tout petits chefs. Ils parviennent néanmoins à mener plutôt efficacement la guerre sur le front intérieur, où les sondages tiennent lieu de repérages satellites (ni plus ni moins précis).

La première victoire du complexe militaro-spectaculaire, disons de l’État pour simplifier, et cela se vérifie durant tous les conflits d’envergure, est d’amener non seulement les citoyens ordinaires, mais des opposants radicaux ou soi-disant tels, à s’interroger dans des termes choisis par lui. Les sondeurs d’opinion savent bien qu’en imposant les termes d’une question, on détermine la réponse. Dans le cas d’une guerre, accepter de débattre les questions que pose l’État et les médias, dans les formes qui leur conviennent, signifie non seulement que l’on s’expose à penser niaisement ce que l’on veut nous faire penser, mais encore que l’on admet comme donnée de départ que nous formons l’État et nous un ensemble cohérent, de type émotionnel, quelque chose comme une famille, dont les intérêts communs surpassent les divergences de détail.

La guerre se présente donc comme l’épreuve de réalité idéale, sur laquelle l’État espère, en partie à juste raison, que viendront se briser projets utopiques et révoltes radicales. Bien sûr, dans la plupart des cas, les révolutionnaires emportés par la fièvre cocardière (voir 14-18) ou simplement submergés d’émotion devant les images télévisées (aujourd’hui), et tétanisés par l’argument de la « guerre humanitaire », ne renoncent pas formellement et pour toujours à leurs prétentions critiques : ils se contentent d’envisager, souvent sans le dire, une parenthèse. Jusqu’à ce que tel ou tel objectif (choisi par des ministres et des généraux) soit atteint, le révolutionnaire renonce à exprimer son point de vue, ou plus exactement il abjure ce point de vue, comme un croyant abjure sa foi. Ce faisant, et contrairement à tout ce qu’il proclame haut et fort d’habitude (et de manière d’autant plus méprisante qu’il s’adresse à des groupes proches, donc rivaux) il donne corps à l’idée que la lutte des classes, le combat révolutionnaire, sont des jeux de société, qui peuvent être suspendus, le temps d’une pause.

 

L’exemple de la « grande guerre »

         En ce temps de guerre, quand l’édition française n’en finit pas d’exploiter le filon de la célébration de 14-18, sur le mode de la mémoire douloureuse, en vendant des centaines de milliers d’exemplaires de lettres de poilus, il est particulièrement indiqué de rappeler le débat qui agita le mouvement anarchiste. Des militants connus, parmi lesquels Kropotkine, publièrent le « Manifeste des seize ». On y lit notamment : « Nous anarchistes, nous antimilitaristes, nous, ennemis de la guerre (…) nous nous sommes rangés du côté de la résistance [à l’agression allemande] et nous n’avons pas cru devoir séparer notre sort de celui du reste de la population. (…) Et, avec ceux qui luttent, nous estimons que, à moins que la population allemande, revenant à de plus saines notions de la justice et du droit, renonce enfin à servir plus longtemps d’instrument aux projets de domination politique pangermaniste, il ne peut être question de paix. »

Remplacez «allemande» par «serbe», et vous constatez que le raisonnement de capitulation devant les règles édictées par l’État étaient les mêmes qu’aujourd’hui. A la différence qu’aucun militant libertaire n’a, à ma connaissance, appelé ces dernières semaines à la guerre démocratique-humanitaire (je dis bien libertaire et non «libéral-libertaire», variante américanisée du libéralisme sauvage). Les anarchistes sont peut-être mieux protégés que d’autres révolutionnaires par leurs réflexes antimilitaristes, encore que ces réflexes n’aient pas empêché la quasi totalité des militants de partir en 1914. Le débat empoisonna le mouvement durant quinze ans encore. Je suis de ceux qui estiment qu’il ne s’en est pas relevé, pas plus que le mouvement ouvrier dans son ensemble d’ailleurs (figé ensuite dans le soutien à l’URSS stalinienne). Voilà ce qui motive mon inquiétude, quand je constate aujourd’hui le silence et l’apathie de la majorité des libertaires français, les dérives et le renoncement de certains autres, plus nombreux (ce qui ne me console pas) dans l’ultra gauche et le milieu radical. Capituler, ne serait-ce que par un silence embarrassé, devant la raison d’État, laisser à nos ennemis le privilège exorbitant d’incarner — en kaki — l’idée de communauté humaine, c’est renoncer à ce que nous sommes, puisque, comme disait Shakespeare, nous sommes faits de la même étoffe que nos rêves.

Accessoirement, les libertaires ont perdu une occasion (ce n’est pas la première) d’apparaître dans le désert qu’est la «gauche de la gauche», comme un pôle de radicalité. A l’impossible, nous songerons plus tard. Tâchons pour l’instant, plus d’un mois après le déclenchement d’une guerre que l’on fait en notre nom, et quelle que soit son issue, de nous ressaisir, et de sauver l’honneur de l’idéal internationaliste dont nous nous proclamons les hérauts.

 

                                            Claude Guillon

Objecteur-insoumis par tous les temps, de guerre comme de paix.

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Trousse d’urgence

 

— Les commentateurs les plus modérés reconnaissent que la guerre n’a atteint aucun de ses buts prétendus. Massacres, viols et expulsions des Kosovars ont eu lieu. Milosevic a utilisé l’offensive de l’OTAN comme occasion pour déclencher les déportations, et pour resserrer autour de lui son opinion publique. La guerre n’a pas évité de morts kosovars, mais elle a tué des civils serbes qui ne seraient pas morts autrement.

— L’argument selon lequel l’offensive a été déclenchée parce qu’il était impossible moralement de laisser faire un dictateur est une obscénité. On en laisse faire autant aux dirigeant postaliniens chinois, en Chine même et au Tibet ; on les reçoit dans les capitales occidentales ; la France les soutient à l’ONU ; les pays occidentaux les financent. Parce que cela arrange tout le monde que l’immense Chine connaisse une relative stabilité, et parce que l’on espère l’ouverture d’un juteux marché.

— L’objectif de la guerre est avant tout politique et stratégique. L’OTAN souhaitait, à la veille de son cinquantième anniversaire, justifier le redéploiement de ses bases en Europe de l’est, et pour cela utiliser la dictature néo-stalinienne de Milosevic comme nouvel épouvantail, l’URSS ayant implosé.

— Le raisonnement selon lequel «il peut être nécessaire, hélas, de tuer quelques personnes innocentes pour en sauver de nombreuses autres» a un inconvénient pratique : on n’est jamais sûr que ça marche. Et un inconvénient moral : c’est exactement le raisonnement qui justifie la torture («je torture celui-là, mais c’est pour sauver la vie des clients du café où il a, peut-être, placé une bombe». On ne peut pas penser à moitié comme un militaire.

— La protestation contre la guerre obligerait à de compromettants voisinages (serbes milosevichiens, staliniens, nouvelle droite, etc.)… Quand Alain Juppé a qualifié le FN de parti fasciste, est-ce que j’étais contraint pour autant d’éprouver soudain de la sympathie ou de la reconnaissance pour un Premier ministre ? Était-ce une raison pour renoncer à qualifier le FN de fasciste parce qu’un adversaire le faisait, quinze ans après nous ? Niaiseries. Je suis opposé à la guerre pour des raisons très différentes de celles des néo-fascistes. Si je les croise, je peux le leur expliquer à coups de manche de pioche.

— Hormis des actions ponctuelles (manif contre une ambassade, etc.), la meilleure manière de pratiquer l’internationalisme est de se battre là où l’on vit contre les représentants locaux du capitalisme et ceux qui le servent.