DOMMAGES DE GUERRE. Dans l’émission «Chroniques rebelles» (Radio libertaire, 25 mars 2000)

Dommages de guerre

 

On trouvera ici la retranscription, revue par moi et légèrement réduite, d’un entretien dans l’émission « Chroniques rebelles » (Radio libertaire, 25 mars 2000) à propos du livre que j’ai consacré au conflit du Kosovo : Dommages de guerre. Paris-Pristina-Belgrade-1999 (L’Insomniaque, mars 2000).

Remerciements à Christiane pour son invitation, et à Roberte Tortet pour son aide précieuse.

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Chroniques rebelles : Àprès la « guerre propre », où les populations irakiennes se sont fait massacrer par les défenseurs du « droit international » — en fait pour du pétrole — et parce qu’elles n’étaient pas capables de chasser leur dictateur qui avait si bien servi les intérêts occidentaux jusque-là, on a tiré du chapeau la « guerre humanitaire », histoire de relancer les ventes d’armes et d’écouler les anciens stocks. Et allons-y sous la bannière de l’OTAN : qu’un « sang impur abreuve leurs sillons » ! Des civils déchiquetés par les bombes destinées à des tanks… l’industrie civile détruite… il y a évidemment des « dommages collatéraux »… Mais c’était une « bonne guerre » !

Marek Edelman, ancien dirigeant de l’insurrection du ghetto de Varsovie, l’affirme : « Pour la première fois dans l’histoire, il s’agit d’une guerre qui ne vise ni la conquête d’un territoire, ni la défense d’intérêts économiques. Pour la première fois, le monde a déclaré la guerre pour des raisons humanitaires. »

Le concept de « guerre humanitaire » lancé avec autant d’apparente conviction repousse encore, si cela est possible, les frontières du cynisme et de l’horreur.

Finalement, les théâtres d’opération sont des terrains d’essais pour les nouvelles armes. Le salon du Bourget qui a suivi la Guerre en Serbie et au Kosovo a été un succès ! Rien de plus convaincant pour les États-clients que les expériences in vivo ! Et après les destructions, il faut bien reconstruire… Pour ceux qui en profitent c’est une bonne guerre !

En Tchétchénie, ce ne devait pas être une bonne guerre pour les États-Unis et l’Europe, puisque Grosny a été rasée sans soulever — à quelques rares exceptions près — l’intérêt de la « diplomatie morale ».

 

            Chroniques rebelles : Pourquoi le sous-titre : « Paris—Pristina—Belgrade—1999 ? »

Claude Guillon: — Pour montrer qu’à mon sens les dommages de guerre ne sont pas seulement du côté de ceux qui ont reçu des bombes sur la tête ou de ceux qui ont été chassés par la soldatesque et les milices serbes, mais qu’ils se comptent aussi chez nous, dans les milieux libertaires, où la guerre n’a pas provoqué toutes les oppositions et toutes les réflexions qu’on aurait pu espérer, chez des gens qui — traditionnellement — sont méfiants vis à vis de l’État, antimilitaristes, qui ont donc en principe des réflexes qui devraient leur permettre de résister plus facilement que l’électeur moyen à une propagande télévisuelle d’État. Il y a d’ailleurs une espèce d’exception française. Ça s’est plus mal passé ici, ou mieux, suivant qu’on adopte le point de vue des libertaires ou celui de l’État, que dans d’autres pays comme l’Espagne, l’Italie où le mouvement d’opposition à la guerre a été beaucoup plus fort.

 

            Chroniques rebelles : S’il y a eu des débats, ils n’ont pas eu beaucoup d’échos…

Guillon : — Bien pire, l’apparence de débat a servi non pas à faire avancer les choses mais à excuser le fait qu’on ne prenait pas position. Dans un certain nombre de revues, Alternative libertaire (France), Courant Alternatif, c’était dit textuellement : comme on n’arrive pas à prendre position, comme on ne sait pas quoi dire et quoi penser, on ne va pas faire de dogmatisme, on va vous donner toutes les positions qu’il y a chez nous. C’est-à-dire, à proprement parler : tout et son contraire. Certains disaient : « Il faut intervenir au sol », d’autres étaient hostiles à l’intervention.

Pourquoi les libertaires n’ont-ils pas réagi autant et surtout aussi vite qu’ils auraient dû le faire ? La CNT, par exemple, a organisé un rassemblement en soutien aux déserteurs. Ce syndicat anarcho-syndicaliste qui a multiplié considérablement le nombre de ses adhérents depuis quelques années, ce qui est un phénomène extraordinaire, organise ce rassemblement ; c’est dans la droite ligne des pratiques anarchistes. Or, le tract d’appel cite je ne sais combien de nationalités de déserteurs éventuels, sauf… la nationalité française. On n’imagine pas qu’un militaire français puisse déserter ! Il ne s’agit pas d’optimisme exagéré. Pendant la guerre du Golfe, un jeune engagé a précisément été jugé pour fait de désertion. On a de plus en plus affaire à une armée de métier qui subit exactement la même déréalisation que la société en général, c’est-à-dire que la guerre est une espèce de scénario qu’on voit sur un écran, qui perd toute réalité concrète de sang, de viscères étalés. Ce qui fait que ce jeune engagé déserteur — il avait dû s’engager à dix-sept ans — n’avait pas la moindre idée de ce que c’est qu’une guerre et, pour sa défense, avait expliqué qu’il n’avait pas pensé — ça prête à rire mais c’est le tragique de notre époque — que le fait de s’engager dans l’armée pouvait l’amener à faire la guerre.

Quand on est un militant anarchiste, on n’appelle pas à la désertion ceux d’en face. Je ne suis pas en train de dire que les militants de la CNT ont réfléchi ça et choisi cette stratégie délibérément. Peut-être est-ce un seul garçon qui a rédigé le tract… Mais je constate qu’un tract distribué par des anarchistes, des anarcho-syndicalistes, qui appellent à la désertion dans une guerre que fait l’État français, n’appellent pas à la désertion des militaires français ! C’est le signe que quelque chose ne tourne pas rond. Et malheureusement, si on regarde l’histoire du mouvement anarchiste, ce n’est pas la première fois que ça se produit. Au moment de la guerre de 14, un certain nombre d’anarchistes — assez peu nombreux mais non des moindres ; il y a parmi eu Kropotkine — lancent un appel en faveur de l’Union sacrée. Ils disent en gros : l’ennemi principal, c’est aussi celui que combattent nos États, c’est-à-dire l’État allemand. Donc, faisons une parenthèse dans l’action révolutionnaire. D’abord arriver à réduire cet ennemi principal, et ensuite, une fois la guerre gagnée, chacun retourne à ses affaires. Nous, à nos insurrections et le Ministre de l’Intérieur à la répression. Malheureusement, même s’ils n’étaient pas tous kropotkiniens, la plupart des militants anarchistes sont partis au front, et beaucoup y ont laissé leur peau, pendant que d’autres se retrouvaient en prison, par exemple Louis Lecoin et quelques autres. Même si ces militants, kropotkiniens pour aller vite, qui ont signé le manifeste qui reste dans l’histoire comme « Manifeste des seize », en soutien à l’Union sacrée, étaient minoritaires dans le mouvement, l’espèce de choc qu’ils ont créé a durablement ébranlé le mouvement anarchiste qui, à mon avis, ne s’en est jamais remis. Les débats se sont poursuivis jusque dans les années 30. Ceux qui avaient soutenu l’Union sacrée refusant de faire toute espèce d’autocritique.

On retrouvera d’ailleurs ces questions au moment de la guerre d’Espagne : Est-ce qu’il faut accepter la militarisation des milices ? Est-ce qu’il faut renoncer à nos formes d’action autonomes et à l’action révolutionnaire sous prétexte de gagner la guerre d’abord, sous l’uniforme, avec les staliniens ? Donc voilà quelque chose qui s’était déjà produit et j’en ai vu l’écho, à ma grande tristesse et à ma grande colère, pendant la guerre en Serbie et au Kosovo.

 

            Chroniques rebelles : Il faut signaler — tu l’indiques toi-même dans ton livre — que des émissions de Radio Libertaire, dont “Chroniques Hebdo” et “Chroniques Rebelles,” ont pris position contre la guerre. Il y a eu également des articles dans Le Monde Libertaire. Nous avons été plusieurs à dire que les bombardements ne règleraient pas les problèmes des victimes des militaires et des milices serbes.

Guillon : Il y a eu des communiqués, des articles dans Le Monde Libertaire qui étaient assez maladroits et assez niais politiquement, utilisant des notions qui, à mon avis, ne doivent pas se trouver sous la plume d’un libertaire, comme « les Droits de l’Homme », « le Droit international ». Cette réserve faite, la Fédération Anarchiste — on sait qu’il m’est arrivé d’en dire beaucoup de mal à l’occasion —, est l’organisation qui a su tenir la ligne la plus cohérente et je dirais la plus digne. Ce qui ne me parait pas être un adjectif qu’aient mérité tous les groupes qui se réclament de l’anarchisme.

La difficulté, c’est que la confusion s’est traduite par des silences et un double discours ; il est très difficile de rendre compte de ça. Évidemment, dans un livre, je ne vais pas dire, d’abord parce que ça réduirait les choses au niveau de l’anecdote individuelle : le camarade Dupont dit tantôt à certains qu’il est contre la guerre et tantôt à d’autres qu’il est ravi que les Serbes prennent une déculottée. Il n’empêche que c’est ainsi que ça s’est passé. C’est une des conséquences de la guerre, y compris dans notre milieu et peut-être d’abord dans notre milieu, c’est que ça a pourri les relations ; les gens se sont menti les uns aux autres, disons-le clairement.

Par ailleurs, les gens qui étaient contre l’OTAN étaient désignés comme étant pro-Serbes. Cela a été le cas dans des articles publiés, par exemple, dans les journaux du Scalp, dans No Pasaran. Cela a été dit dans des journaux d’Alternative Libertaire (France). Il y a eu des horreurs aussi dans Charlie Hebdo. Dans ce dernier journal, Charb était très hostile à la guerre et, au contraire, un autre journaliste a produit un papier ahurissant, renvoyant les opposants à la guerre aux collaborateurs. Donc ça veut dire que quand on est hostile au fait qu’on balance des bombes sur Belgrade, on est au minimum nazi, antisémite, collaborateur… Parce qu’en fait on n’était pas capable de penser, on a produit une espèce de galimatias dont le public (y compris militant) ne pouvait rien tirer.

 

            Chroniques rebelles : C’était : démerdez-vous !

Guillon : C’est quasiment la conclusion de l’éditorial d’un numéro de Courant Alternatif. « À vous de voir », était-il dit ! Le pays est en guerre, on bombarde Belgrade. Il y en a qui réclament une intervention terrestre ; il y en a d’autres qui sont contre l’OTAN : « A vous de voir » ! Dans les numéros suivants de Courant Alternatif, Jean-Pierre Duteuil a essayé de rattraper les choses. C’est vrai aussi à l’intérieur de la CNT où il y a des gens qui étaient favorables à un débat.

 

            Chroniques rebelles : Un des arguments (des militants ou d’autres) pour ne pas réagir, c’était : « Mais alors qu’est-ce que tu fais de ces gens qui sont en train de crever ? »

Guillon : La sidération de l’opinion, et singulièrement celle de certains libertaires, s’est en effet articulé autour de cette question : « Mais alors qu’est-ce que vous proposez ? ». C’est un vieux piège ; quand j’étais môme en 68, c’est ce que les adultes nous disaient. Évidemment tu ne sais pas répondre parce que la question n’est pas pour nous de trouver quoi mettre à la place… de l’Éducation nationale… du Ministère de l’Intérieur… ou de la production automobile… La plupart du temps, la réponse est : « Rien, on ne va rien mettre à la place, rien qui ressemble à ce qui existe aujourd’hui ». Ça rejoint la pauvreté de l’argumentaire d’un Jospin

J’ouvre ici une parenthèse pour rappeler que Jospin, dès le 27 avril 1999, fait un bilan, lucide ou parfaitement cynique, suivant le point de vue qu’on adopte. Il dit, devant l’Assemblée Nationale : « Les frappes n’ont certes pas empêché l’épuration ethnique de se poursuivre mais aucune stratégie ne pouvait garantir qu’elle soit arrêtée. Alors qu’est-ce qui se serait passé, dit-il, si on n’avait pas bombardé ?. Eh bien, je cite : On aurait eu l’épuration ethnique sans les bombes ». Le bilan, c’est qu’on a eu l’épuration ethnique et les bombes. C’est-à-dire qu’on a ajouté le meurtre au meurtre, le malheur au malheur, et c’est ça qui justifierait la participation de la France à l’intervention de l’OTAN !

Autant il ne me paraît pas exact de dire que ce sont les bombardements qui ont déclenché les mouvements de population, autant il était prévisible que des bombardements allaient à la fois aggraver les exactions commises par les Serbes, les miliciens et l’armée, et d’autre part, accélérer l’exode des populations parce qu’elles n’avaient plus beaucoup de choix entre les serbes et les bombardiers de l’OTAN qui tiraient « au petit bonheur » sur tout ce qui leur paraissait ressembler à un convoi militaire, même quand il s’agissait de tracteurs remplis d’enfants…

Accessoirement, personne ne parle d’appliquer cette recette à d’autres cas, sinon il faudrait bombarder Moscou aujourd’hui. L’armée russe commet des exactions en Tchétchénie, on bombarde Moscou jusqu’à ce que Poutine cède. Il n’en est pas question. C’est d’ailleurs heureux ! mais c’est la preuve qu’il s’agissait d’un mensonge mitonné pour l’occasion.

 

            Chroniques rebelles : Un auditeur estime positif qu’il y ait des positions divergentes dans la famille libertaire. Pour lui, c’est un signe de santé. Un militant du Scalp-Reflex n’est pas du tout d’accord et tient à dire que, selon lui, Scalp-Reflex a toujours eu une position très claire contre l’OTAN.

Guillon : Je récuse absolument le piège : « si on a une position commune, c’est qu’on est monolithique ». Est-il stalinien de dire que nous sommes tous hostiles, en tant que libertaires, au système capitaliste et patriarcal ? Avoir des positions communes, cela veut dire les élaborer dans un débat critique. Mais ça n’est pas au moment où l’État français participe à une guerre, qu’on remet tout sur la table en disant : « Attends, nous on est anarchistes ou bien on est d’accord avec la bourgeoisie ? Je ne sais plus… On est pas un peu contre l’État ? Ça ne vaudrait pas le coup d’en rediscuter ? ». Et le temps d’en discuter la guerre est finie. C’est se foutre du monde. L’opposition immédiate à une politique belliciste menée par un État social-démocrate, ça ne devrait pas provoquer de discussion entre gens qui se prétendent libertaires. La situation du Kosovo, ses infinies nuances, ça oui. Qu’on se demande comment s’opposer à la guerre, ça oui. Il y a de nombreux aspects stratégiques à discuter. Mais la position de base n’a pas à l’être. Ou alors c’est qu’effectivement il faut rediscuter de tout. Je n’ai rien contre. Je préfère de beaucoup que des gens qui aujourd’hui sont ici à la CNT, ici au Scalp, à la FA, ou dans la mouvance libertaire, s’ils ont découvert que finalement tout ça c’est trop compliqué pour eux, qu’ils ne sont pas anarchistes, et qu’ils veulent pouvoir ponctuellement négocier leur soutien à un État social-démocrate, qu’ils le disent, ça clarifierait les choses. Mais on ne peut pas dire une chose et faire le contraire.

Je crois qu’il y a là des ressorts psychologiques qui tiennent à l’épuisement de l’idée révolutionnaire, y compris dans des milieux où elle est encore brandie à l’occasion. La guerre joue le rôle d’épreuve de réalité. En face de ça, tout le reste apparaît fumeux, déréalisé, impossible même à dire. Comment veux-tu que j’en parle à mes voisins, mes collègues de travail qui tous ont vu à la télévision les convois de réfugiés. Ils vont retransmettre la même question : « Toi, qu’est-ce que tu proposes ? Qu’est-ce qu’il faudrait faire ? ». Or la réponse à assumer est effectivement : rien. D’abord parce que rien vaut mieux que d’ajouter au pire, et d’autre part rien parce que nous ne sommes pas en situation de faire quelque chose. Le piège, pour certains libertaires, c’est qu’un beau matin, ils se mettent à raisonner comme s’ils étaient Ministre des Armées, comme s’ils avaient sous leur bol de café la carte d’Europe de l’Est ; ensuite ils jouent comme un Cohn-Bendit à évaluer les troupes nécessaires à telle ou telle opération…

 

            Chroniques rebelles : L’argument que les militants donneront, c’est qu’ils ont pris parti et qu’ils savaient où ils étaient.

Guillon : On peut se reporter à Dommages de guerre où il y a des citations aisément vérifiables, et on verra le bourbier idéologique dans lequel le mouvement libertaire a barboté. Comme par hasard, une fois que tout est fini, tu ne croises plus que des individus très au clair avec eux-mêmes, et très hostiles à la guerre. C’est trop facile.

Mention spéciale maintenant pour le Scalp-Reflex. Ce groupe n’a pas eu une position claire contre la guerre de l’OTAN. Cela ressort de la lecture de ses diverses publications. J’ai dit qu’il y avait eu des positions contre l’OTAN — y compris les miennes — citées dans ses journaux, et aussi des positions très ambiguës notamment à propos du soutien à l’UCK. Alors là encore : est-ce que des anarchistes ont à discuter d’organiser un soutien militaire à une organisation nationaliste créée par des militants maoïstes ? Il n’y a pas de raison d’empêcher des camarades d’en discuter. Le problème c’est que la plupart de ceux qui se posaient la question du soutien à l’UCK n’osaient même pas le faire ouvertement ; ça se passait soit dans les bulletins intérieurs des organisations, soit dans les conversations privées. Donc ce débat n’étant pas public et ouvert, ne répondait pas aux exigences d’un débat révolutionnaire. Bien sûr, si on décide d’aller acheter des mitraillettes, il vaut mieux ne pas le crier sur les toits, mais la question du soutien politique à l’UCK devait être discutée ouvertement. Cela n’a pas été, sauf dans quelques articles usant d’arguments ahurissants. Exemple : « Si on laisse l’UCK toute seule, elle va tomber dans les mains des services secrets américains. Alors peut-être que si nous organisions un soutien autonome… ».

Mon regret, c’est que l’ensemble de la mouvance anarchiste, tous groupes confondus, n’a pas su être fidèle à sa tradition — je ne parle pas de la tradition Kropotkine ! — à son réflexe anti-étatique. Elle n’a pas su non plus prendre la tête d’un mouvement anti-guerre, en profitant du fait que d’une part, la gauche de gouvernement (PC, Verts) était très embarrassée, que les trotskystes n’étaient pas très à l’aise non plus (à la LCR, notamment). Les anarchistes ont perdu une occasion d’apparaître à peu près seuls en pointe sur des positions claires ; là on en est à essayer de réparer les dégâts. Et si ça peut se faire à l’occasion de débats à venir, je le souhaite ; c’est évidemment le but poursuivi dans ce livre.

 

            Chroniques rebelles : Si l’on revient en arrière, la guerre du Golfe avait soulevé énormément de réactions en France et ailleurs, dans les pays européens…

Guillon : Juste avant le déclenchement proprement dit des opérations militaires, il y a eu une très grande manifestation à Paris. A partir du moment où la guerre avait lieu vraiment, en tout cas en dehors des milieux révolutionnaires et radicaux, les gens se sont dit : « Ça a lieu, qu’on en finisse le plus vite possible ! ». Mais il y avait une assez grande mobilisation, au moins de tout le milieu libertaire, des secteurs radicaux de l’opinion, de l’opposition extraparlementaire, etc. Ce qui ne s’est pas reproduit dans l’affaire du Kosovo.

 

            Chroniques rebelles : Tu dis de ton livre qu’il n’est pas un « dossier secret ». Comment le qualifierais-tu ?

Guillon : En récusant le terme journalistique de dossier secret, je faisais allusion à des titres qui servent à vendre la soupe. Moi, je ne me suis pas intéressé au contenu des télégrammes échangés entre Madeleine Allbright et Jospin, à de pseudo-révélations. Mais il suffit d’aller sur Internet et de consulter par exemple le site du Département d’État américain. Dès les premiers jours du conflit, il donne la version officielle des États-Unis, très différente de la propagande qu’on entend ici. Il parle de l’intérêt de l’OTAN dans la région, et de la région comme ayant une importance stratégique. C’est-à-dire le contraire de ce qu’on nous dit en France à propos d’une région désolée, sans intérêt ni stratégique ni économique. Il y a peut-être eu des problèmes dans la coordination de la propagande. C’est aussi que la propagande américaine est une très grosse machine qui peut se permettre plus facilement qu’ici de dire la vérité d’un côté, un mensonge de l’autre, et ça passe parce que tout est mélangé.

Le communiqué du Département d’État américain auquel je fais allusion date du 26 mars 1999, au tout début du conflit, et, dès ce moment-là, il est question de la crédibilité de l’OTAN, de ses intérêts dans la région, des risques de déstabilisation de l’Albanie, de la Macédoine, du risque d’exacerber des rivalités entre Grèce et Turquie qui sont deux alliés de l’OTAN, etc.

 

            Chroniques rebelles : Il fallait bien redorer le blason de l’OTAN parce qu’après la guerre froide…

Guillon : Surtout à la veille du 50ème anniversaire… C’est d’ailleurs un point qui n’a pas trop échappé aux commentateurs. En revanche, il me semble que le plus gros mensonge dans cette histoire — il est vraiment colossal quand on va regarder ce qui se passe sur le terrain — c’est cette idée que nous n’avions ni les uns, ni les autres, c’est-à-dire ni l’Union européenne d’un côté, ni les États-Unis de l’autre, d’intérêts dans la région. Or des deux côtés, et surtout du côté des USA, tous ces gens disent clairement, parce qu’il ont une espèce d’honnêteté naïve de capitalistes, que leur job est de faire prospérer l’économie américaine et de ramener de l’argent en en investissant au départ. Je songe notamment à l’Agence Fédérale pour le Commerce et le Développement, qui a été créée par le gouvernement américain, qui est financée par lui et dont le rôle est de favoriser les exportations américaines dans le monde entier et, notamment, dans le sud des Balkans. Cette agence explique, en mars 1999, que dans les quatre dernières années, elle a investi 22 millions de dollars dans le sud des Balkans. Elle explique aussi qu’en moyenne, dans le monde entier, à chaque fois qu’elle donne un dollar, sous forme d’études de faisabilité, sur une ligne à haute tension, un chemin de fer ou sous forme de subvention, à chaque fois donc qu’elle investit 1 dollar, il y a 32 dollars d’exportations US. Trente-deux fois la mise, ça n’est pas d’un mauvais rapport !

Ces investissements sont également le fait de l’Union Européenne. Dans toute l’Europe de l’Est, notamment dans le sud des Balkans et particulièrement dans l’ex-Yougoslavie, l’Union européenne, représentée par diverses institutions, et les États-Unis sont sans arrêt en concurrence. Ils vont dans le même sens bien entendu ; leur but est de créer un protectorat européen dans toute cette région, de favoriser l’acheminement du pétrole depuis la mer Caspienne, la Mer Noire, d’encercler l’ex-URSS, etc. L’Union Européenne a sur place un certain nombre de programmes économiques : le projet P.H.A.R.E., par exemple, pour Pologne-Hongrie Aide à la Restructuration Économique ; c’est un programme qui a d’abord été lancé en 1989 pour la Pologne et la Hongrie, et qui finalement a été étendu à l’ensemble de ce qu’ils appellent les PECO (Pays d’Europe Centrale et Orientale). Dans le cadre du programme PHARE, fin 1996, on avait injecté dans la région 6 636 milliards d’écus.

 

            Chroniques rebelles : Les marchés sont extrêmement juteux et ils ne veulent pas avoir seulement les miettes, comme cela a été le cas au Koweït.

Guillon : En dehors de la politique générale qui préexistait à la guerre du Kosovo — politique de protectorat occidental dans l’Europe de l’Est et d’implantation à la fois économique et politique — il y a des opérations ponctuelles de reconstruction après chaque conflit. Et effectivement, on constate — ce sont des informations qui ont été données ici et là dans la presse, sans qu’on en tire toutes les conclusions nécessaires — qu’en plein conflit on envoie des cadres dirigeants d’entreprises françaises, par exemple Vivendi et Bouygues, qui sont officiers de réserve, donc qui peuvent porter l’uniforme ; on les envoie sur le terrain, pendant les conflits. Pour quoi faire ? Pour repérer les contrats à l’avance, en essayant d’arriver avant les entreprises américaines et allemandes.

 

            Chroniques rebelles : On peut même imaginer dans le futur, à moins que ça ne soit déjà fait, qu’il y ait des industriels et des militaires disant : « Ce ne serait pas mal si vous me détruisiez ce pont-là, ça va nous permettre de changer de trajet, de reconstruire un pont, etc. » C’est-à-dire une étude de marché avant destruction.

Guillon : C’est évident. Ces informations donnent bien l’éclairage que tu dis sur la manière dont le conflit lui-même est mené. Comment imaginer qu’un représentant d’une grande entreprise française, ou d’un groupe d’entreprises, qui a un programme de centrale électrique clés en main, qui se trouve là dans le cadre d’une commission spéciale de l’armée française, ne va pas tenter d’influer sur le fait que la vieille centrale électrique de l’ennemi devient une cible de guerre.

Et on voit ensuite le journal Le Monde, qui était en faveur de cette « bonne guerre », qui estime que là, parce qu’on détruit une centrale électrique, c’est une guerre qu’on mène contre le peuple yougoslave et non plus contre le régime Milosevic. Mais si on a le catalogue avec la nouvelle centrale dans sa poche, c’est tentant : il faut être le premier sur le coup. Et le ministre français, à l’époque c’était Strauss-Kahn, s’est illustré en disant : « On a été très présents dans la guerre, il faut que les entreprises françaises soient en tête dans la reconstruction. Cela nous est dû ». C’est un job. C’est un marché.

 

            Chroniques rebelles : Au passage, ils apportent la bonne parole du libéralisme. Est-ce que ça rapporte aussi 32 fois les sommes investies ?

Guillon : Du côté européen, on est beaucoup plus discret sur le détail des profits, mais la stratégie et les intérêts sont les mêmes ; un protectorat et une implantation également politique et idéologique. Les Européens font largement aussi bien que les Américains dans ce domaine. Dans la plupart des cas, ce sont d’anciens pays dits communistes, des régimes post-staliniens où tout était à faire — c’est ce qu’a dit Kouchner en arrivant au Kosovo : « Il faut tout faire, il faut tout créer ». Ils apportent dans leurs bagages l’économie de marché, le libéralisme et ils expliquent aux politiciens locaux, par exemple, qu’il faut créer une TVA. Si on m’avait dit que c’était un élément civilisateur, j’aurais été surpris ! Eh bien, il semble que oui. On leur explique évidemment qu’il faut privatiser. On forme des magistrats, des flics et, dans ce sens-là, l’exemple du Kosovo est une espèce de caricature parce que ça se fait dans un désordre meurtrier, mais ça se reproduit dans tous les pays de la région. On forme même des « meneurs syndicaux », selon l’expression employée. Ils doivent leur apprendre à faire la grève tout en négociant avec le patron, et en réprimant les minorités radicales. Donc c’est une espèce de fantasme délirant, mais qui est appliqué ou supposé l’être, et accessoirement avec notre argent, qui consiste à recréer le monde. La région les intéresse, pour des raisons géostratégiques, comme zone de passage pour de grands corridors de circulation de marchandises — la circulation des hommes les intéresse beaucoup moins — et notamment pour le pétrole, on y revient toujours. On a réussi à abuser les gens en disant : au Kosovo, il n’y a pas de pétrole… De fait, il n’y en a pas dans le sous-sol du Kosovo mais comme il y en a à l’Est qu’il faut faire venir jusque dans les pays d’Europe de l’Ouest, on construit des gazoducs, des oléoducs, des autoroutes, des voies ferrées, et pour ça, on a besoin de contrôler totalement la région. On ne va pas faire circuler du pétrole et des marchandises dans des régions peu sûres. On recrée le monde autour des voies de circulation.

 

            Chroniques rebelles : Il semble qu’on utilise la carotte de l’admission dans la CEE pour les pays qui en attendent leur ticket d’entrée dans la modernité…

Guillon : J’ai effectivement trouvé le terme de « carotte » cyniquement utilisé dans un texte de l’Union européenne par un haut responsable qui dit : « On a utilisé la carotte de l’entrée dans l’Union européenne. On a soutenu un certain nombre de leaders dont les rapports avec les droits de l’homme étaient assez douteux, parce qu’on pensait que c’était le meilleur choix de stabilité dans telle région, à tel moment ». C’est-à-dire que, pour apporter la bonne parole démocratique, on fait tout et n’importe quoi, comme d’habitude.

 

            Chroniques rebelles : La carotte ou la bombe. Et quelle bombe !

Guillon : L’uranium appauvri… L’idée d’appauvrissement, suggère celle d’innocuité, bien mensongère et bien fausse ; c’est au contraire extrêmement toxique, et ça a été utilisé très largement. Dans un premier temps, L’OTAN a démenti, évité le débat et puis maintenant, on le dit clairement. C’est une pollution qui va se prolonger très longtemps dans toutes les régions concernées, y compris en Europe de l’Ouest, dans les lacs italiens par exemple, où l’on s’est débarrassé de projectiles non tirés.

 

            Chroniques rebelles : Tu as intitulé l’un des chapitres de ton livre « Guerre aux femmes ! »…

Guillon : J’ai tenu à ce qu’il y ait un chapitre consacré à la guerre faite aux faibles, aux femmes et aux enfants, pour deux raisons. D’abord parce que c’est une occasion de montrer qu’il y a un lien entre les horreurs du temps de guerre et les horreurs du temps de « paix ». De plus, du point de vue des femmes, on peut considérer que la guerre est le comble de la « paix sociale », c’est-à-dire le moment où deviennent systématisées les horreurs qu’elles subissent, où sont institutionnalisées des horreurs qui sont en général laissées à l’initiative individuelle ; je pense au viol dans les sociétés pacifiées comme la nôtre. Il y a des déclarations de féministes yougoslaves qui disent : « Moi, la guerre, ça ne m’inquiète pas parce que, en tant que femme, je subis une espèce de guerre tout le temps. Bien sûr, là c’est pire, en tout cas ça ne peut pas m’impressionner  ».

Je tenais à ce qu’il soit question de la politique d’épuration ethnique, menée surtout contre les femmes ; elle a concerné aussi des hommes, mais elle est principalement dirigée contre les femmes ou au moins elle les utilise comme cibles privilégiées, même s’il s’agit d’atteindre à travers elles l’ennemi en général. Je voulais montrer qu’on n’est pas enfermé dans le piège arrangé par les partisans de la guerre. Étant hostiles à l’OTAN, on n’est pas nécessairement partisans de Milosevic, et portés à minimiser les crimes de l’armée ou des milices serbes, qui sont incontestables. Même s’ils ont probablement été de moindre ampleur, notamment en matière de viol, qu’en Bosnie, ne serait-ce que parce qu’ils ont disposé de moins de temps. Donc il n’a pas pu y avoir la mise en place par exemple de camps de concentration de femmes, régulièrement et systématiquement violées pour leur faire engendrer des enfants de l’ennemi, ce qui était une pratique de guerre et de démoralisation utilisée en Bosnie.

Rappelons également qu’un des critères de sélection des réfugiés arrivant en Macédoine et en Albanie, était la séropositivité. Quand il y a eu des candidats à l’immigration pour des pays européens, on a écarté, sous prétexte de bilan de santé, les hommes et les femmes séropositifs, ce qui est assez piquant, si j’ose dire, parce que c’est un point où se rejoignent le fantasme et l’idéologie du violeur qui veut infecter le sang de sa victime et l’idéologie du militaire humanitaire qui vient soi-disant secourir les gens : le fantasme de la pureté du sang.

 

            Chroniques rebelles : Revenons sur les violences infligées aux femmes par des soldats ou des miliciens. Cette violence-là existe aussi dans les relations privées, entre hommes et femmes, dans les familles… Cela fait aussi partie des dommages de guerre dont tu parles.

Guillon : On a beaucoup souligné comme un signe d’horreur le fait que dans les cas de viols, de massacres collectifs, les victimes Kosovares reconnaissaient un voisin. En Bosnie, c’était souvent un instituteur. C’est l’horreur pure : le voisin avec lequel on n’avait pas de conflit particulier, et qui du jour au lendemain devient violeur, assassin. C’est terrifiant mais pas si original quand on regarde ce qui se passe dans nos familles, dans nos sociétés supposées pacifiées. On s’aperçoit que dans la très grande majorité des cas, le violeur, celui qui abuse sexuellement d’enfants, ça peut être quelqu’un de la famille, un des deux parents ; c’est souvent l’oncle, l’ami de la famille. La violence, et particulièrement la violence sexuelle, c’est une violence de proximité et d’intimité. En temps de guerre, cette violence apparaît au grand jour ; elle est légitimée et utilisée à des fins stratégiques. Mais c’est d’abord et aussi une institution clandestine de nos propres sociétés.

Je cite les propos d’une responsable d’un centre d’aide aux femmes de Belgrade ; elle confirme que la guerre a fait monter encore la violence à l’intérieur des familles et des couples, notamment après les informations télévisées. Autrement dit, les nouvelles guerrières et nationalistes distillées aux informations, et qui désignent l’adversaire comme un ennemi à exterminer, provoquent une espèce d’agressivité que le téléspectateur mâle évacue en maltraitant sa femme, parce que c’est l’ennemi domestique qui est à sa portée, à sa disposition. Même s’il y a d’autres victimes, y compris des hommes victimes de sévices sexuels très graves (viols, castrations), les femmes sont toujours les premières victimes des conflits, ceux de la vie de tous les jours ou les conflits armés. On les contraint à assumer un rôle de paratonnerre de la violence sociale, rôle qu’elles partagent avec les enfants, ou qu’elles leur imposent à leur tour.