DE LA CONFUSION COMME « DÉGÂT COLLATÉRAL » (1999) Corédigé avec Hervé Delouche

Dommages de guerre

 

Le texte ci-dessous, rédigé conjointement avec Hervé Delouche, comporte son propre «chapeau» de présentation.

Des extraits sont reproduits dans Dommages de guerre (L’Insomniaque, 2000). Il est ici repris intégralement.

 

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Destiné au journal No Pasaran ! le texte ci-dessous y a été censuré, comme étant « trop polémique », par le « comité de suivi » du Scalp-Reflex. Il devrait être inséré dans le bulletin intérieur de cette organisation. Même si des échanges (aujourd’hui insuffisants) peuvent avoir lieu dans l’intimité d’une réunion ou d’un comité, le minimum exigible est que tout ce qui a été rendu public puisse être critiqué publiquement. S’en dispenser, c’est entretenir la confusion et favoriser les positions contre-révolutionnaires. C’est tout simplement faire le jeu de l’État.

H. Delouche, C. Guillon.

Paris, le 28 mai 1999.

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Avertissement : Nous réagissons ici notamment à des positions exprimées dans les derniers numéros de No Pasaran ! et de REFLEXes. Nous jugeons indispensables d’analyser ces positions et d’en conserver la mémoire critique, même si — ce que nous souhaitons — l’état des esprits a évolué au moment où le présent texte est publié.

Le Premier ministre social-démocrate Jospin reconnaissait après un mois de guerre que « l’épuration ethnique » (en fait, raciste) menée par le régime post-stalinien de Milosevic n’a pas été empêchée par ce qu’il nomme en novlangue militaire la « logique de coercition », en fait des bombardements effectués en notre nom à tous sur le territoire de l’ex-Yougoslavie. En effet, pas un meurtre, pas un viol, pas une expulsion n’ont été contrariés par l’action de l’OTAN. Au contraire, les victimes civiles des bombardements, dont personne n’est en mesure, malgré les obscénités que l’on peut lire ici ou là, de dire si elles soutiennent la politique de Milosevic, ces victimes, donc, sont autant de cadavres supplémentaires, d’êtres humains assassinés en notre nom, et qui ne seraient pas morts sans l’action des bombardiers que nous payons de nos impôts.

Si la solidarité, normale et nécessaire, avec les victimes d’une politique de terreur nationaliste, pose inévitablement des problèmes concrets difficiles, étant donnée la faiblesse du mouvement révolutionnaire européen et singulièrement français, il ne semblait pas que l’attitude à avoir face à la gigantesque entreprise d’intoxication humanitaro-militaire de l’État français pouvait présenter des difficultés insurmontables à des radicaux, libertaires, anarcho-syndicalistes et autres ultra-gauche ou post-situationnistes rompus à la critique social et à la dénonciation du monde spectaculaire marchand.

L’apathie générale, après plus d’un mois de guerre, de l’ensemble de cette « mouvance » (à quelques exceptions près) prouve déjà que rien n’est si simple. Plus récemment, certaines prises de position publiques, dans les colonnes de la presse antifasciste (sans même parler de nombreuses conversations privées) indiquent un niveau de confusion théorique limite, au sens où il atteint la substance même de ce qu’est la position d’un militant révolutionnaire dans ce monde. Il ne s’agit pas pour nous de viser particulièrement tel ou tel, d’autant que des positions individuelles engagent les collectifs concernés, dès lors qu’elles sont publiées assorties d’aucune critique, alors qu’elles n’auraient jamais dû l’être. Certes, le débat est indispensable et enrichissant, mais il devrait logiquement, entre révolutionnaires, porter sur la stratégie révolutionnaire, et non emprunter ses objectifs et son vocabulaire à l’ennemi.

Ajoutons, au risque de heurter la tendance humanitariste, qui semble croître en influence dans nos milieux, que pour nous, ici, la question principale est évidemment de combattre la propagande de guerre du gouvernement français, et le réflexe d’adhésion émotionnelle qu’il parvient à susciter, et non de fantasmer un moyen d’intervention directe sur le terrain kosovar, intervention nécessairement dérisoire et strictement symbolique. Les camarades qui se laissent sidérer par la question : « Mais concrètement qu’est-ce que vous proposez ? », leitmotiv des parents goguenards moquant les révoltes hormonales de leur rejeton, devraient prendre un repos bien mérité.

Sans doute, en temps de guerre, les urgences individuelles (pour ceux qui sont sur le terrain), la manipulation par toutes les propagandes des émotions et de réflexes appris et enfouis, potentialisent les faiblesses des systèmes théoriques, des groupes et des personnes qui les utilisent habituellement. Dans le cas de conflits limités, cette confusion et l’inévitable victoire des gouvernants qu’elle entraîne peuvent être l’objectif principal de la guerre. Dans un conflit plus large (aujourd’hui en ex-Yougoslavie), elle en est une des fonctions, et au moins l’une des conséquences souhaitables pour l’État. Le mouvement ouvrier révolutionnaire, et singulièrement le mouvement anarchiste, ne se sont jamais relevé de leur échec à empêcher la guerre de 1914. On vit même des militants anarchistes connus (Kropotkine, Jean Grave, etc.) recommander de prendre part au conflit pour défendre la civilisation (toujours à l’Ouest !) contre la barbarie (toujours à l’Est !).

Pour qui garde présent à l’esprit cet exemple historique, il est moins étonnant, mais non moins navrant et dangereux, que le balbutiant courant révolutionnaire libertaire contemporain se laisse pareillement sidérer par le conflit des Balkans. Certes, à notre connaissance, aucun libertaire n’a encore publiquement prôné le soutien à l’action de l’OTAN ou même l’abstention. La majorité des camarades se contentent de pratiquer cette dernière, soit en ne disant rien, soit en réservant aux conversations particulières et aux bulletins intérieurs l’expression de leurs sentiments et leurs propositions.

Outre la remarquable apathie ci-dessus évoquée, l’un des symptômes de l’abdication de la pensée libertaire devant l’État démocratique est le fait que des révolutionnaires parlent soudain le langage de leurs adversaires, s’expriment avec les mêmes mots, et revendiquent du coup les mêmes valeurs. Un communiqué de la FA, dont il faut par ailleurs saluer les efforts pour conserver dans le Monde libertaire un cap honorable, assure que ce sont le nationalisme et la xénophobie qui engendrent le problème des sans-papiers « pour lesquels nous ne demandons pas l’intervention de l’OTAN mais celle du simple bon sens compréhensible par n’importe quel défenseur des droits de l’homme ». (ML, 1 au 7 avril 1999). On trouve les mêmes mots dans l’appel « Contre l’épuration ethnique et contre la guerre de l’OTAN » lancé par la revue belge Alternative libertaire (mai 1999) : « Ces bombardements ont été décidés en violation flagrante du droit international (…). Loin de contribuer à une solution multiethnique et démocratique (…). Halte à la violation du droit international (…). »

Dernier exemple : la CNT appelant à une manifestation devant le ministère de la défense (le 15 mai dernier) et réclamant « l’accueil et le statut de réfugié politique » pour les déserteurs et insoumis de pas moins de 9 nationalités… sans même mentionner l’hypothèse, à défaut du mot d’ordre, de la désobéissance de soldats français ! Comment ne pas voir que cet ahurissant « oubli » correspond au souci (inconscient ?) de participer au débat en cours, du côté du « bon droit », c’est-à-dire des États de droit, en recommandant à l’État français un moyen d’affaiblir le régime Milosevic !

Si nous pouvons être amenés à utiliser le droit, ce qui n’est pas la même chose que de revendiquer des droits, c’est en général contraints et forcés, devant un tribunal correctionnel par exemple. Peut-être est-il bon de rappeler que nous luttons en tant que révolutionnaires pour l’abolition du droit et des valeurs qu’il porte, pour une société sans lois où la résolution des conflits entre individus est pris en charge par la communauté, et non par une institution coercitive garantissant d’abord la prééminence de l’État et des exploiteurs. (Tout le monde le sait ? Alors, que tout le monde en tire les conséquences ! En s’abstenant de niaiseries démocratiques ou au contraire en rejoignant Cohn-Bendit…)

 

Choisir ses amis

            La référence positive par des libertaires aux thèmes de propagande du capitalisme moderne, et notamment au Droit et aux Droits-de-l’Homme, peut accompagner ou induire des dérives plus étonnantes, par exemple la présence dans le journal REFLEXes (dernier numéro), sous la signature de Quanah Parker, d’une invitation à « contacter » un organisme comme le Comité Kosovo, lequel comité soutient les bombardements de l’OTAN.          Cette invitation, suivant un article qui s’abstient malheureusement de rappeler, fût-ce d’une phrase, le mot d’ordre anti-guerre, renvoie également au Mouvement pour alternative non-violente (MAN). Ah ! se dit le lecteur, voilà une référence, certes un peu « baba cool », mais à la guerre comme à la guerre, œcuméniquement correcte. Hélas ! La contagion virile et guerrière n’épargne pas davantage les non-violents que les radicaux. Ainsi lisons-nous dans Politis (15 avril 99) que le MAN est favorable à une « force d’interposition militaire » pour un protectorat international au Kosovo ! Honte tardive : la mention du Comité Kosovo (mais pas l’autre) a été gommée dans No Pasaran ! de mai dernier, qui n’affiche en couverture qu’un « soutien au peuple kosovar contre le fascisme », sans là encore mentionner d’opposition à l’OTAN (prônée en pages intérieures). C’est être en deçà des unes de Rouge, L’Égalité et Lutte ouvrière.

Disons les choses très simplement. De deux choses l’une, ou bien le camarade Parker et ceux que ses couacs n’ont pas dérangés ont « pété les plombs » et ils doivent se ressaisir ou bien ils ont changé de cap, convertis à la logique étatiste par la propagande télévisuelle, et ils doivent s’en expliquer clairement, avant de rejoindre l’autre camp. A ceux qui nous jugeraient trop secs nous faisons observer que le même camarade Parker n’a pas de traits d’ironie assez durs pour dénoncer la confusion qu’il estime caractériser les opposants à l’OTAN, « braillards défilants avec les fascistes franco-serbes » (REFLEXes), « sortant leurs petites griffes dès qu’apparaît la bannière étoilée » (No Pasaran ! mai 99).

À partir d’une position générale correcte (« Ni OTAN ni Milosevic », un autre article de No Pasaran ! (signé Siloé) semble défendre un parti pris dont nous savons qu’il est envisagé avec faveur, quoique pas publiquement pour l’instant, par d’autres libertaires (tel groupe breton FA, tel groupe OCL) : le soutien à l’UCK, Armée de libération du Kosovo. Siloé a l’honnêteté de reconnaître, et nous l’espérons avec un brin d’humour, que l’UCK n’est pas la CNT-FAI espagnole de 1936 ! C’est le moins que l’on puisse dire, en effet ! L’UCK n’a pas même de commune mesure avec le stalinien FNL vietnamien ou la catholique IRA. Très nationaliste, mais sans la moindre prétention affichée d’un quelconque socialisme, aussi éloigné soit-il du socialisme libertaire (malgré la présence il est vrai de quelques maoïstes), l’UCK pourrait être pertinemment rapproché du FLNC corse, pour ses dérives criminelles et maffieuses. Que des Kosovars, dans l’espoir de combattre efficacement Milosevic, et poussés par un désir de vengeance, s’y enrôlent, c’est compréhensible. Que des libertaires, ici, la soutiennent, ne l’est pas. L’UCK a pour objectif la construction d’une « grande Albanie ». Pour l’atteindre, elle recourt, selon la commission des droits de l’homme de l’ONU, aux « meurtres, enlèvements de policiers serbes et de civils » (Le Monde, 25-26 avril 99). L’UCK n’hésite pas à assassiner ses rivaux, par exemple en septembre 1998 Ahmet Krasniqi, proche d’Ibrahim Rugova, chargé d’organiser la Force armée de la République du Kosovo (FARK). Selon Christophe Chiclet, « dans les villages libérés [par elle en 1998], l’armée clandestine interdit l’ensemble des partis politiques et s’en prend physiquement aux minorités serbe, tzigane et goran (Macédoniens islamisés). » Par ailleurs, l’UCK considère, comme ses communiqués en font foi, que tous les Kosovars de 18 à 50 ans, y compris les exilés, sont mobilisables et soumis à l’impôt militaire. Ses autres rentrées financières proviennent du trafic de drogue. (Cf. « Aux origines de l’Armée de libération du Kosovo », Le Monde diplomatique, mai 1999). Même au sein du Comité Kosovo, l’UCK paraît trop nationaliste à certains. Le Monde (21 avril 99) signalait ainsi la défection de Xavier Galmiche, corédacteur d’un livre d’entretien avec Rugova. Dans ces conditions, il est inadmissible que le soutien, même « critique », à l’UCK soit présentée dans un journal antifasciste et libertaire comme une espèce de compromission inévitable. « Pouvons-nous laisser un peuple se faire massacrer ? Non », questionne et répond Siloé, pour ajouter : « Choisir l’UCK n’est ni lui faire confiance sur ce qui adviendra par la suite ni penser que c’est l’unique solution. » L’UCK n’est pas une solution du tout, ni pour les Kosovars ni pour les libertaires français sottement embarrassés par le reproche qu’on leur fait de leur impuissance. Pour nous, ici, agir ne signifie pas prendre parti pour l’un des protagonistes du conflit. Pourquoi pas soutenir l’armée algérienne aussi, quand elle tue et torture les méchants Islamistes bien sûr, pas quand elle tire sur des manifestants ?

Le simple fait qu’une telle mise au point doive être opérée dans ces colonnes nous paraît être une anomalie et un symptôme graves. S’y ajoutent, nous l’avons constaté, des comportements navrants, probablement dictés par la honte et l’embarras : tel camarade connu depuis vingt ans vous parle une heure sans révéler sa position, dont vous apprenez la teneur par un tiers. Puisque nous en sommes là, il est urgent qu’un débat le plus large possible s’instaure entre tous ceux et toutes celles qui déclarent partager un projet révolutionnaire, surtout s’il se proclame libertaire. Ce débat devrait avoir lieu, sinon sous des formes publiques au moins de manière à dépasser et rendre impossibles les cachotteries et hypocrisies. Nous considérons que les dégâts sont dors et déjà importants, tant du point de vue de la cohérence théorique et militante — déjà très hypothétique — d’une mouvance, que du point de vue de sa visibilité sociale. Ces dégâts, essayons de les limiter. Au moins, donnons-nous les moyens d’en prendre la mesure, dans la transparence.

Hervé DeloucheClaude Guillon