DOMMAGES DE GUERRE. Chap. 4. «Guerre aux femmes !»

Dommages de guerre

 

On trouve ci-dessous le quatrième chapitre de Dommages de guerre : [Paris-Pristina-Belgrade-1999] (L’Insomniaque, 2000).

(L’illustration de la couverture du livre est de Dragan.)

Notons pour la petite histoire que ce chapitre, intitulé « Guerre aux femmes ! », était le deuxième du livre, dans le projet initial. Il parut trop « féministe » aux éditeurs pour arriver si tôt et fut rétrogradé en quatrième position.

 

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Où l’on vérifie la validité de la formule « les femmes et les enfants d’abord ! » — La sexualité comme processus de domestication. — La guerre au quotidien. — Le quotidien comme guerre. — La guerre considérée comme maladie sexuellement transmissible.

 

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Les propagandistes de l’OTAN ont fait du sort des femmes violées un prétexte subsidiaire, et quasi anachronique tant il était tardif par rapport aux crimes commis en Bosnie, à l’intervention armée de 1999. Le présent opuscule se devait — par logique et par justice — d’évoquer les premières victimes de la violence guerrière, qu’elle s’exerce en temps de « paix » ou en temps de « guerre » : les femmes et les enfants. Il n’est pas d’aspect plus dérangeant de l’horreur moderne que l’institutionnalisation paisible de la guerre faite aux faibles, aux femmes singulièrement, susceptible de devenir dans les conflits armés le ressort principal d’un système de destruction. La cruauté ordinaire, mais gérée par la bureaucratie.

Discerner ce qui relie les comportements socialement admis par la civilisation marchande aux violences guerrières perçues comme extraordinaires, nous aidera à comprendre ce qui fait de la guerre le comble de la paix sociale.

 

Les femmes : marraines et butin de guerre

La figure de la femme violée par l’ennemi est une image forte des temps de guerre. Elle sert les propagandes et marque les mémoires. Dans les années 60, on rencontrait dans beaucoup de villes françaises « la Folle », une femme âgée parlant toute seule, et dont la rumeur disait le plus souvent, non qu’elle avait été elle-même violée, mais qu’elle avait assisté au viol de sa fille « par les Allemands ». On m’en a désignée une, au Puy-en-Velay, encore en 1979.

Nous vivons, en France, dans une société libérale et pacifiée (selon les normes du capitalisme démocratique), où le viol est laissé à l’initiative individuelle. La définition culturelle implicite de la « sexualité » dans laquelle sont élevés garçons et filles se caractérise par une double et contradictoire injonction : tout contribue à induire l’idée que le viol est un comportement, peut-être excessif, mais finalement adapté à la nature véritable des hommes et surtout à celles des femmes. Au vrai, c’est par ce dernier biais que s’opère, du point de vue idéologique, la transmission : le corps des femmes est partout étalé, disponible, offert, vendu, ouvert, béant, écarté, couché, aguichant, provocateur, d’avance conquis. Un « appel au viol », comme le disent précisément certains hommes d’une femme séduisante et mise d’une manière qu’ils jugent provocante. Dans le même temps, le Droit réitère sévèrement l’interdiction du viol (entre quinze et vingt ans de réclusion, selon les circonstances ; trente ans s’il a entraîné la mort ; la perpétuité s’il est accompagné de « tortures ou d’actes de barbarie », art. 222-23 et s. du code pénal). Le nombre des viols ne diminue pas, et le quantum des peines appliquées augmente.

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Au Mexique : Nous les femmes, nous ne sommes pas un butin de guerre ! Halte aux féminicides !

 

On estime qu’en France, une femme sur sept est victime de violences domestiques, viol compris[1]. Plus défavorisés encore que les femmes dans la cascade des brutalités, les enfants des deux sexes subissent à la fois des violences masculines et féminines. Le Service national d’accueil téléphonique pour l’enfance maltraitée recevait, en 1995, une moyenne de 531 appels par jour. Concernant les agressions à caractère sexuel, 67 pour cent des appelants dénoncent un membre de leur famille proche (père, mère, frère, sœur, beau-père, belle-mère, grands-parents), le reste des appels désignant un gardien (0,37 %), un membre de la famille plus éloignée (9,92 %), un ami de la famille (3,17%), un camarade (2,76 %), un voisin (2,30 %), un professionnel (sic, 3,08 %). Seuls un peu plus de 6 pour cent des appels désignent un inconnu[2].

Il est absurde d’imaginer que des comportements aussi répandus, — dans toutes les milieux sociaux —, que les mauvais traitements de parents à enfants (meurtre compris), le viol et les violences sexuelles de toute nature commis contre des femmes et des enfants des deux sexes, ne subsisteraient que comme des reliquats d’une sauvagerie instinctuelle primitive, progressivement marginalisés par la civilisation. Faute d’un approfondissement, hors de proportion avec la dimension du présent texte, je formulerai l’hypothèse d’un rôle de soupape ou de paratonnerre de la violence sociale, tacitement dévolu aux femmes et aux enfants. C’est à dessein que je préfère parler ici de violence sociale plutôt que de violence « sexuelle ». La violence imposée, le plus souvent (mais pas uniquement) par des hommes, aux femmes et aux enfants s’enracine bien dans le refoulement sexuel induit par l’éducation autoritaire et machiste (pourtant dispensée par des femmes), mais au-delà de l’histoire personnelle du violeur, du meurtrier d’enfant, c’est une humiliation générale qui est compensée par le rabaissement d’un plus faible. La soumission initiatique des plus jeunes par la peur et la honte, également imposée aux femmes adultes, a une fonction d’assimilation caractérielle, puis de régulation de l’ordre social.

Le viol ne vient pas combler ce que l’on pourrait définir en novlangue économique comme un « déficit de l’offre sexuelle féminine », que certains consommateurs masculins seraient amenés à contourner dans l’illégalité. Le violeur n’est ni malade mental (le plus souvent) ni tenaillé par une pulsion irrépressible ; il s’en tient à une règle implicite, confirmée par la culture dominante, selon laquelle l’homme a des besoins que les femmes sont là pour satisfaire. Cette règle, qui demanderait à n’être pas aussi sommairement évoquée, sous-tend les rapports sociaux sexués dans un système social et politique donné, où le viol, s’il est bien un crime au sens pénal, est un crime logique.

Il faut insister sur le rôle « éducatif » des femmes, rapidement évoqué plus haut : c’est celui de premiers agents de transmission et donc de reproduction de l’idéologie patriarcale. Chargées de l’éducation et des soins aux enfants, les femmes sont logiquement responsables de la majorité des mauvais traitements à enfants (négligence, cruauté mentale, coups, torture — mais elles tuent deux fois moins que leurs compagnons). Des femmes se livrent également à des abus sexuels sur des enfants ou des adolescents, le plus souvent du sexe masculin. Ces violences, moins nombreuses que les violences masculines, et qui prennent moins volontiers la forme d’un « viol » (pénétration sexuelle), sont plus difficilement repérables, parce qu’elles exigent des plaignants qu’ils dépassent leur supposée « nature » masculine, et parce qu’elles se confondent facilement avec une initiation sexuelle implicitement valorisée lorsque c’est un garçon qui la vit[3].

Nous pouvons être légitimement fascinées par certains aspects de l’expérience érotique, abandon, vertige, dissolution du moi, perte de conscience… qui trouvent des correspondances, idéologiques et émotionnelles, dans la violence subie dans des situations de cruauté extrême. Il est frappant de constater que les mots même de l’amante offerte et exigeante, caricaturés dans une plaisanterie vulgaire — « Fais-moi tout ! » —, se retrouvent dans la formule d’une elliptique pudeur des victimes de tortures sexuelles. « Ils pouvaient tout faire, alors… », disent des réfugiées des miliciens fascistes d’Arkan et de Seselj. « Dans ce vertige du “tout”, on trouve le viol, les tortures, les massacres[4]. » Vertige encore (ou conjuration ?) dans cette mise en scène sordide du « plus grand gang bang de l’histoire », organisé nous dit-on dans les meilleures conditions d’asepsie et de publicité par un fabricant de films pornographiques, dont l’actrice vedette se fait pénétrer par 620 hommes en 7 heures. « Dans la vraie vie, prend soin de préciser le reportage publié dans la revue Max, un gang bang s’appelle un viol collectif. Une atrocité urbaine [sic] insoutenable. Dans la pornographie, il s’agit, selon les professionnels du X, d’une “expression artistique”, un rituel orgiaque, une figure presque imposée d’un film porno[5]. » Figure imposée est une expression heureuse ; elle s’imposera donc par centaines de milliers d’exemplaires de cassettes vidéo à des millions de spectateurs et, dans une moindre mesure, de spectatrices. N’existe-t-il aucune relation entre le fantasme des 620 mâles, tous rémunérés mais pas tous professionnels, celui — au moins escompté — des milliers d’acheteurs et de mateurs du film, et la manière dont est perçue « dans la vraie vie » la violence sociale et sexuelle[6] ?

Peu habituées à regarder en face et donc à penser cette réalité, nous sommes mal préparées à concevoir pire encore ; c’est probablement pourquoi la politique de « viols systématiques » menée par l’armée et les milices serbes (mais aussi croates) à certaines périodes du conflit des Balkans a suscité un mélange d’incrédulité, de fatalisme agacé et d’horreur paralysante.

Véronique Nahoum-Grappe discerne « un usage politique de la cruauté extrême et des tortures sexuelles depuis quelques années et dans des terrains hétérogènes, africains, orientaux, européens : cet usage n’est pas forcément lié à un accroissement quantitatif (…), mais il s’inscrit dans l’actualité de notre culture contemporaine où le statut de la sexualité comme torture croit en prestige négatif et dérive du non-politique vers le politique [7]. » Je signale à l’intention du lecteur qu’étonnerait cette référence (et celles qui suivront), que je n’ignore pas que Mme Nahoum-Grappe participe au Comité Kosovo, lequel a approuvé les bombardements de l’OTAN sur la Yougoslavie, et même qu’elle a très imprudemment manifesté son soutien aux nationalistes grand-Albanais de l’UCK, lesquels ne dédaignent, à l’occasion, ni le meurtre ni le viol[8]. Si dans l’esprit de cette auteure, il existe certainement un lien entre ses réflexions sur le « nettoyage ethnique » et ses regrettables prises de position belliciste, je ne me sens, moi, nullement tenu de confondre les unes avec les autres.

 

La terreur familière

On a beaucoup insisté, au début des années 90, sur un aspect jugé particulier de la politique d’« épuration ethnique », et notamment des viols systématiques, et qui ressortait de la plupart des témoignages de victimes : le fait que des familiers se muent en tortionnaires. Une jeune femme bosniaque décrivait ainsi ses violeurs : « Mes voisins, des paysans du village avec lesquels je suis allée à l’école. Ils me connaissaient depuis l’enfance, mais ils disaient qu’ils me violaient parce que je suis musulmane et qu’avec tout ce que j’avais pris aux Serbes, il était temps que je nourrisse un petit tchetnik[9]. » « À deux reprises, rapporte Véronique Nahoum-Grappe, nous avons entendu des jeunes Bosniaques nous confier que le garde/bourreau dans le camp de concentration était leur instituteur. (…) Tous les récits ou presque mentionnent le voisin l’ami, cités parmi les assassins, les violeurs[10]. » En 1999, au Kosovo, une habitante de Pristina se dit convaincue que dans chacun des groupes de paramilitaires qui ont brûlé des maisons et assassiné leurs occupants, « il y avait un homme d’une maison serbe de [son] quartier[11] ». On a affaire ici au ressort principal des films d’épouvante : la banalité quotidienne la plus rassurante peut basculer dans la terreur. La prof sympa ou le petit ami peuvent se transformer en assassins déments. Je n’entends pas suggérer que les récits des victimes sont influencés par des scénarios de fiction et ne reflètent pas des drames réellement vécus, je note au contraire que les auteurs d’œuvres d’imagination ont compris depuis longtemps où se trouve la source de l’horreur pure. Mme Nahoum-Grappe se trompe lorsqu’elle conclut l’article précédemment cité en affirmant que, « comme l’inceste en famille touche le lien de filiation, la cruauté endogène entre gens d’une même communauté touche le lien social, le pacte de fraternité que suppose toute vie en temps de paix. » Ou plus précisément : elle voit à tort une différence de nature où l’on ne peut distinguer qu’une différence de degré. Je l’ai rappelé plus haut, les mauvais traitements (sexuels ou non) et le viol sont le plus souvent le fait de proches et mêmes de (des) parents. Ils sont donc eux aussi constitutifs du lien social tel qu’il se reproduit dans nos sociétés occidentales, en temps de paix (intérieure au moins). De ce point de vue aussi, la guerre est le comble de la paix, singulièrement pour les femmes[12].

La violence « guerrière » masculine, réellement pratiquée ou consommée comme spectacle, accroît d’ailleurs le degré de violence « civile », pendant et après les conflits. Ainsi, Lepa Mladenovic, responsable à Belgrade d’un service d’accueil téléphonique pour les femmes et les enfants victimes de violences, pouvait-elle constater que « le conflit en Croatie et en Bosnie a intensifié et dramatisé la violence masculine sur les femmes. Nous en sommes les témoins chaque jour. Une femme nous a déclaré “Je n’ai pas peur de la guerre, je vis déjà dans la guerre depuis vingt-cinq ans”. »

« Déjà à l’automne 1992, rapporte Lepa Mladenovic, les femmes ont commencé à signaler que leurs maris devenaient violents après avoir regardé le journal télévisé de la première chaîne [d’État]. (…) Lorsque l’homme est dans son appartement, il lui est impossible de se venger sur l’ennemi désigné, et c’est pourquoi il est nécessaire d’avoir un ennemi de réserve. L’épouse légitime est, dans ces situations, l’objet de haine idéale — l’archétype de l’ennemi potentiel[13]. »

Il existe bien cependant une différence constitutive entre la violence aléatoire imposée aux faibles (femmes, enfants, vieillards, handicapés, etc.) dans une société pacifiée et la violence sexuelle systématique utilisée comme arme de guerre en Bosnie, et dans une moindre mesure, au Kosovo. La violence aléatoire est exercée par (presque) n’importe qui à l’égard de (presque) n’importe qui, c’est-à-dire qu’elle touche tous les groupes sociaux, confessionnels, etc. En Bosnie, au contraire, il s’agissait, avant l’épuration, d’une recomposition, ou si l’on préfère d’une recréation ethnique et « raciale ». Il est temps d’interroger le terme de « nettoyage ethnique », dont on aura remarqué que j’ai tenu à l’indiquer jusqu’ici entre guillemets ; l’adjectif ethnique, qui signifie « culturel », est couramment employé depuis quelques décennies comme équivalent euphémistique de « racial », de sorte que l’on ne sait jamais qui, du locuteur ou du protagoniste évoqué, discerne le sens précis des mots et postule l’existence de « races ». À propos de la Bosnie, Françoise Héritier-Augé estime que des hommes qui violent sur ordre une femme appartenant à un autre groupe culturel et/ou religieux, jusqu’à ce qu’elle porte un enfant, « véhiculent une idée fantasmatique qui revient à affirmer que le sperme “porte” le sang et la religion. Voilà ce qu’il y a au-delà de la violence : les humeurs masculines seraient dominantes et porteuses des principes d’identité[14]. » Il s’agit donc bien, par une violence sexuelle systématisée dans l’état de guerre, de délimiter pour le stigmatiser, un ou plusieurs groupes ethniques, rendus plus ou moins perméables par la cohabitation pacifique. Au-delà, ou faut-il dire en deçà, de son rôle de butin, traditionnel en temps de guerre, la femme est davantage instrumentalisée que visée ; elle sert de moyen d’humiliation (on la viole devant les hommes auxquels elle appartient) et d’incarnation de la souillure. Elle accouchera d’un enfant de l’ennemi, preuve de la supériorité virile et génétique de celui-ci ; elle est rendu symboliquement impropre à la reproduction de ses semblables, donc à la vie.

Il peut arriver là encore que la femme-de-l’ennemi, cible d’abord désignée, vienne à manquer, et que le mâle prédateur s’en prenne aux femmes en général. On rapporte le cas d’un paramilitaire musulman confessant (en juin 1992) qu’il lui arrivait de compléter des cars de femmes serbes enlevées à destination de camps-bordels avec des femmes d’autres ethnies[15].

L’horreur est à son comble du fait que, généralement, si un groupe constitué utilise une telle stratégie, c’est que ses fondements idéologiques et fantasmatiques sont partagés par le groupe visé, et à l’intérieur de celui-ci, non seulement par les hommes, mais par les femmes. « Certains pères ou maris veulent tuer leur fille ou leur femme quand ils apprennent le viol[16]. » Il semble que certaines autorités religieuses musulmanes aient dû , devant l’ampleur des viols en Bosnie, affirmer publiquement que les femmes victimes « restent des épouses honorables », et même aient autorisé l’avortement, ce qui met ces imams au-dessus du Vatican, qui profitait de l’exode des albanophones du Kosovo pour réitérer sa condamnation de l’avortement en toute circonstance[17].

Sous d’autres latitudes, à la même époque où les Serbes pratiquent l’épuration de la Bosnie, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), réclame les moyens de sécuriser les camps du Kenya où vivent trois cent dix mille réfugiées somaliennes, essentiellement des femmes, des jeunes filles et des enfants. Confronté aux conséquences de plus d’un millier de viols, le HCR écarte l’hypothèse d’offrir aux femmes la possibilité d’avorter « parce que ce n’est pas dans la tradition somalienne ». Les délégués du HCR se bornent donc à constater qu’un nourrisson né d’un viol ne survit pas au-delà de quatre ou six mois, faute de soins donnés par une mère rejetante, elle-même exclue par sa famille, du fait du viol qu’elle a subi[18].

 

Un boulot comme un autre ?

De très nombreux témoignages ont fait état, au début des années 90, de l’organisation de viols systématiques dans le cadre de prisons et de centres ou camps de détention, soit mixtes soit renfermant uniquement des femmes et des adolescentes. « Dans un certain nombre de camps où les femmes étaient retenues prisonnières pour être violées jour après jour, les violeurs n’ont pas hésité à dire que leur but était de féconder ces femmes afin qu’elles accouchent d’un petit serbe. Les femmes étaient retenues […] jusqu’à ce que leur grossesse soit trop avancée pour permettre un avortement[19]. »

C’est parfois la demande soudaine et massive d’avortements très tardifs qui a alerté l’attention des médecins sur l’origine des grossesses. En mai 1999, au Kosovo, une sage-femme accueillant les réfugiés déclare : « Aucune ne parle vraiment de viol, ce serait un déshonneur. Mais des signes se recoupent : la peur qu’on les touche, l’envie de se faire avorter, la date de conception présumée, le fait qu’elles disent : “j’ai honte, tuez-moi[20] !” »

Alors que les témoignages de victimes de viols au Kosovo étaient moins nombreux qu’en Bosnie, le temps ayant de toute façon manqué aux forces serbes pour organiser de cette manière l’épuration ethnique (notamment les grossesses imposées avant de relâcher les femmes), un rapport du Fonds des Nations unies pour la population note : « À Gjakova, Pec, dans la vallée de la Drenica, des viols collectifs se sont produits. Les femmes ont dit avoir été violées par plusieurs hommes durant plusieurs heures, et parfois quelques jours. Les femmes qui ont été libérées portaient des lacérations sur la poitrine, des marques montrant qu’elles avaient été battues sur les bras et sur les jambes. En outre elles portaient des marques de brûlures. […] Certaines femmes qui ont été enlevées ne sont pas réapparues à ce jour, selon leurs familles et leurs voisins[21]. »

C’est que la politique de nettoyage ethnique, qui suppose en tant que telle un minimum de « rationalité » administrative, s’accompagne aussi de meurtres aléatoires, et se conjugue avec l’utilisation des femmes comme « butins de guerre » (au Kosovo, des viols notamment pratiqués par des militaires qui rançonnaient les convois de réfugiées).

Jugé en 1993 pour avoir participé avec d’autres soldats de son unité aux viols collectifs, répartis sur deux mois, de neuf détenues musulmanes, Borislav Herak, à qui un magistrat demandait s’il y avait pris plaisir, répondait : « Non, pas du tout, mais je devais le faire. » Il évoquait néanmoins une « préférée », Ina, adolescente de dix-sept ans, qu’il fut chargé d’assassiner, comme les huit autres[22]. En l’espèce le soldat Herak, quel qu’ait été son sentiment de devoir se plier à un système, se rendait tout bonnement dans un bordel militaire d’un genre particulier, où les utilisateurs étaient tenus de liquider les filles après usage. Nous sommes plus près, le meurtre en sus, des « femmes du réconfort » réduites en esclavage par l’armée japonaise[23] que de la « purification ethnique ». Ailleurs, quatre soldats serbes venus enlever de jeunes enfants musulmans pour leur donner une éducation orthodoxe, « acceptent » la « proposition » d’une mère, la violent et lui laissent son fils d’un an. « J’avais peur qu’ils me tuent, dit-elle, mais quand ils eurent fini, ils m’ont redescendue en m’expliquant que les Aigles blancs [des miliciens fascistes] ne maltraitaient pas les gens, qu’il faisaient juste leur boulot. » Le lendemain, deux d’entre eux reviennent apporter du chocolat pour le petit garçon, sans importuner la mère. Ce récit-là ressemble à ceux de certains viols en temps de paix, où la « chose » faite, que le violeur ne nomme pas un travail, celui-ci offre à la femme une gratification quelconque, de l’argent par exemple, ou même l’invite au restaurant. Sans doute espère-t-il à la fois s’excuser, se faire plaindre, et séduire sa victime, pour lui faire endosser la responsabilité de la violence qu’elle a subie.

En Bosnie (surtout) et au Kosovo, il est probable — et cela n’allège en rien le martyr des femmes violées et assassinées — que de très jeunes soldats et miliciens qui n’avaient jamais fait l’amour, ont été contraints de pratiquer ou de tenter un ou des viols. Dans son roman Les deux fins d’Orimita Karabegovic (Éditions Maurice Nadeau), Janine Matillon met en scène un épisode tragi-comique où un jeune violeur sur ordre fuit sa victime en courant, mettant ainsi leurs deux existences en péril. Dans ce type de cas, bien que se trouvant en position d’oppresseur, le violeur est lui aussi directement victime.

 

Les violences sexuelles contre des hommes

Si les hommes adultes sont rarement victimes de viols en temps de paix (hors des prisons et des casernes), les femmes ne sont pas les seules à subir des tortures sexuelles dans le cadre de la purification ethnique. « D’après l’estimation du docteur Loncar [Centre médical pour les droits de l’homme de Zagreb], environ 5 000 hommes, croates et musulmans auraient subi les sévices suivants : émasculation (entraînant toujours la mort), castration (incision du scrotum, section ou ligature des testicules), sodomisation (plus rare), bastonnade des testicules (de loin la plus fréquente) [laquelle provoque un œdème local engendrant très fréquemment la stérilité[24]]. » En 1999, au Kosovo, des témoignages font état de pratiques semblables à la prison de Lipljan, l’une des plus grandes de la région. L’un des libérés rapporte le discours de son tortionnaire : « Ta femme ne pourra plus jamais avoir des enfants de toi, elle devra se faire baiser par quelqu’un d’autre si tu veux avoir un fils[25]. » Ces violences, dont on peut avancer que le caractère « sexuel » tient plus aux parties du corps atteintes chez la victime qu’au plaisir (au sens orgastique) pris par le tortionnaire, confirment les visées eugénistes et racistes de la politique d’épuration. Il s’agit, si l’on ne tue pas l’adversaire mâle en tranchant son sexe, de le rendre impropre au coït ou à la reproduction. Cette stérilisation des hommes par la torture est le symétrique de l’engrossement des femmes par cette autre torture qu’est le viol. Lorsqu’il ou elle n’est pas assassinée après avoir servie au plaisir des bourreaux, l’adversaire est relâchée une fois humiliée, détruite, portant dans ses entrailles la trace de sa défaite.

 

Alice aux pays des horreurs

 « La règle est [dit la Reine] : confiture demain et confiture hier — mais jamais confiture aujourd’hui. » Et comme Alice se plaint qu’une telle façon de penser est « horriblement perturbante », son interlocutrice reconnaît gentiment que c’est une des conséquence du fait de vivre à la renverse, « ça donne toujours un peu le vertige, au début ». Mais, fait-elle observer, lorsqu’on a la chance de se trouver de l’autre côté du miroir, la mémoire fonctionne dans les deux sens, puisqu’aussi bien « c’est une pauvre sorte de mémoire qui ne fonctionne qu’en arrière ».

Interrogée par la chaîne de télévision CBS sur les forfaits commis à l’encontre de civils au Kosovo, et notamment de viols, Marinja Marcovic, l’épouse de Slobodan Milosevic montre qu’elle aussi a la tête à l’envers et une mémoire qui efface le présent pour mieux garantir l’avenir : « Je ne pense pas qu’elles [les forces serbes] aient fait cela, et je suis à peu près sûre qu’elles ne l’ont pas fait. (…) C’est comme si vous me disiez qu’aujourd’hui nous sommes mercredi au lieu de samedi[26]. »

Radovan Karadzic, l’un des épurateurs les plus fervents, exerça durant vingt ans la profession de psychiatre dans un hôpital de Sarajevo avant de présider la République serbe autoproclamée de Bosnie-Herzégovine. Son épouse, Ljiljana Zelen, se présente à la fois comme « sexologue », et comme la présidente de la Croix-Rouge de cette même République. On voit, mais ça n’est pas une découverte, que les prétendues sciences de l’esprit font bon ménage avec la torture. Mme Zelen n’a pas la subtilité Carollienne de Mme Marcovic ; puisqu’il s’agit de sexe et qu’elle affiche une compétence en la matière, elle réplique aux accusations de violences sexuelles par une plaisanterie salace. « Écoutez, dit-elle, j’ai entendu des tas de témoignages de femmes violées à la radio. L’une d’elles a dit qu’on avait d’abord forcé son cousin de 75 ans à la violer en pointant une arme sur lui. Je suis sexologue, eh bien, si j’avais su ça, j’aurais soigné mes patients frappés d’impuissance en leur braquant un pistolet sur la tempe[27]. » Il s’agit bien ici de pornographie : l’objectif mental est braqué sur la verge du prisonnier, dont on doute, dans un rire gras, qu’il ait pu bander sous la menace d’une arme. Or s’il n’a pu bander, il n’a pu pénétrer, donc violer ; donc il n’y a pas eu viol et l’histoire est fausse. Si ce récit est mensonger, les « tas de témoignages » sur d’autres cas de viols le sont aussi…

De nombreux récits font en effet état de viols et de tortures que les bourreaux obligent les victimes à s’infliger entre elles, notamment lorsqu’elles appartiennent à une même famille. Il importe peu alors de savoir si tel acte (sexuel ou non) a réellement pu être accompli, parce que, de toute façon, c’est la situation même qui humilie la victime et réjouit le bourreau ; seul ce dernier en choisit l’issue. « Un prisonnier âgé de soixante-dix ans a ainsi été battu à mort parce qu’il refusait de violer une petite fille de douze ans[28] », apprenait-on en 1993. Où nous voyons un geste de courage, la sexologue Zelen diagnostiquerait sans doute un cas d’impuissance incurable ayant entraîné la mort.

Il est bon de signaler que des revues indépendantes, par exemple Borba et Vreme à Belgrade, ont publié au début des années 90 aussi bien des témoignages de femmes violées que des confessions de soldats violeurs et assassins[29].

 

Protections féminines

L’affiche rédigée à l’initiative de la Mairie de Paris et de la Croix-Rouge (chargées, en collaboration avec le ministère des Affaires étrangères, du volet charitable de l’intervention militaire) égrène la liste des denrées de première nécessité que les braves gens peuvent réunir en colis. Elle ne méconnaît pas certaines réalités physiologiques, puisque sont mentionnées les « protections féminines (serviettes) ». La formulation balourde garde la trace des étapes de la rédaction ; d’abord un euphémisme aussi désincarné que possible, puis la panique à l’idée que d’inopportuns tampons hygiéniques viennent troubler la quiétude ethnique et supposée rigoriste des familles albanophones. Au moins se rappelle-t-on que là-bas aussi les femmes saignent. Était-il concevable que par surcroît on prenne en compte une autre réalité physiologique — les gens baisent entre eux, et les hommes éjaculent — en joignant des préservatifs aux envois ? Non sans doute. Peut-être croît-on que ces « musulmans » administratifs (dont bon nombre sont athées ou agnostiques), ne font pas l’amour, ou bien pas en période de guerre… Que des femmes violées, des réfugiés traumatisés ne soient pas portés à la bagatelle, c’est bien possible ; que des centaines de milliers de personnes n’éprouvent plus ni désir ni orgasme, il faut être crétin et hypocrite comme un fonctionnaire de la Mairie de Paris ou de la Croix-Rouge pour feindre de le croire[30]. Qu’on n’aille pas imaginer qu’il s’agit simplement d’une manifestation de pudeur excessive. La preuve, répugnante, en est que le HCR n’hésite pas, à la demande des pays accueillants des réfugiés, à sélectionner ceux-ci en fonction de critères sanitaires, dont la séropositivité au VIH [31]. Hommes et femmes contaminées à l’occasion d’un viol ou amantes non « protégées » portent dans leurs veines la malédiction et la menace du fléau mortel, elles sont donc traitées comme coupables et non plus comme victimes. Le militaire violeur, qu’il soit ou non séropositif, qu’il se sache tel ou non, veut infester—infecter le sang de sa victime ; le fonctionnaire des Nations unies accepte de confirmer scientifiquement le diagnostic. Le virus du Sida marque ainsi la limite de la bienfaisance démocratique. On découvre qu’elle recoupe le fantasme des épurateurs : la pureté du sang.

Parmi d’autres problèmes sanitaires, celui des maladies vénériennes est en effet aigu dans les régions où vivent de nombreux réfugiées, surtout dans les camps[32] ; tout le monde le sait sauf les humanitaires municipaux de Paris. Ils auraient pu lire Le Guide du routard humanitaire [sic] qui, pour recommander judicieusement d’emporter des préservatifs en voyage, assène avec une présomption toute néocolonialiste : « Les expatriés, toutes professions confondues, sont de bons candidats aux MST (maladies sexuellement transmissibles) et SIDA. Ceci pour plusieurs raisons : les relations fréquentes avec la population locale [sic], surtout lors de séjours prolongés, et une psychologie propre aux “humanitaires” (le style un peu “tête brûlée”), capables de se rendre à Sarajevo au plus fort du conflit, mais en dehors des réalités quand il s’agit d’utiliser des préservatifs[33]. » Il va de soi, dans cette imagerie d’Épinal, que le routard humanitaire, pas plus que le militaire interposé, ne sauraient apporter de virus malfaisants aux « populations locales »…

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[1] Chiffre donné aux premières Assises européennes de la violence conjugale et familiale, à Marseille. Libération, 2 mars 1995. Selon le quotidien russe Vremia, cité par Marianne (19 au 25 avril 1999), 14 500 femmes mariées meurent chaque année en Russie des suites de violences exercées par leur conjoint. Selon une étude menée en Nouvelle Zélande, les femmes se montrent aussi violentes que les hommes dans les relations de couple ; la différence réside dans le risque de blessures graves, entraînant parfois la mort, beaucoup plus élevé pour les femmes. Mother Jones (San Francisco), cité dans Courrier international, 29 juillet au 18 août 1999.

[2] La Pédophilie, Études et recherches, Institut des hautes études de la sécurité intérieure (IHESI), 1997, p. 33.

[3] On peut se reporter au rapport intitulé Le Garçon invisible. Nouveau regard sur la victimologie au masculin : enfants et adolescents, rédigé par Frederick Mathews pour le Centre national [canadien] d’information sur la violence dans la famille, mars 1996 (Internet), qui fournit des éléments de réflexion et de nombreuses références.

[4] Nahoum-Grappe Véronique, « Guerre et différence des sexes : les viols systématiques (ex-Yougoslavie, 1991-1995) », in De la violence et des femmes, Albin Michel, 1997, p. 174.

[5] Max, août 1999.

[6] Je précise que cette interrogation ne saurait en aucune façon justifier à mes yeux la censure par l’État des films, livres, et matériels pornographiques.

[7] « Se souvenir du présent », Libération, 25 septembre 1997.

[8] Cf. Le Monde, 29 juin 1999, et le rapport d’Human Rights Watch (New York, 25 juin 1999).

[9] Libération, 21 décembre 1992.

[10] « Le jeu des assassins », Le Monde, 13 janvier 1993.

[11] Le Monde, 27 mai 1999. De nombreux albanophones du Kosovo ont également signalé le fait que des voisins serbes les avaient prévenus de perquisitions ou/et aidés à fuir ou à se cacher. Voir le témoignage de William Bourdon, avocat de la Fédération internationale des droits de l’homme, Le Monde, 12 mai 1999.

[12] Signalons, pendant la guerre du Kosovo, l’initiative de féministes espagnoles manifestant nues, badigeonnées de sang et de viscères, pour protester contre la propagande du civisme fiscal, qui mène les citoyens à soutenir la guerre par l’impôt. Elles donnaient à voir symboliquement le lien charnel entre la violence de l’exploitation et celle de la guerre (bombardements, viols).

[13] « Les droits de la femme », Les Temps modernes, « Les intellectuels et la guerre. Les opposants à Belgrade », n° 576-578, été 1994.

[14] Le Monde, 6 avril 1993.

[15] « L’espace de violence impunie », Stasa Zajovic et Dragoslava Popovica (féministes belgradoises), reproduit in Ex-Yougoslavie. Ordre mondial et fascisme local, René Berthier, Éditions du Monde libertaire, 1996.

[16] « Guerre et différence des sexes : les viols systématiques (ex-Yougoslavie, 1991-1995) », Véronique Nahoum-Grappe, in De la violence et des femmes, Albin Michel, coll. 1997, p. 172.

[17] Comme le HCR décide de mettre la pilule du lendemain à la disposition de réfugiées du conflit au Kosovo, Elio Sgreccia, évêque, vice-président de l’Académie pontificale Pro Vita, estime dans le journal de la Conférence épiscopale italienne (L’Avvenire, 13 avril 1999) que le viol sert de prétexte pour répandre la contraception et l’avortement dans les camps de réfugiés du monde entier.

[18] Cf. Le Monde, 23 octobre 1993.

[19] Le Viol comme arme de guerre, rapport UNESCO, 1995 cité dans De la violence et des femmes, op. cit. p. 175.

[20] Le Monde, 7 mai 1999.

[21] Libération, 26 mai 1999. Une gynécologue-obstétricienne de Tirana qui a pratiqué un à deux avortements quotidiens depuis l’arrivée massive des réfugiées, en mars, déclare à la mi juin 1999 ne disposer de déclaration circonstancié que pour un viol. Dans le même hôpital, l’assistante sociale n’en signale qu’un autre. Le Monde, 18 juin 1999.

[22] Le Monde, 16 mars 1993.

[23] Deux cent milles femmes, la plupart asiatiques (coréennes surtout), furent prostituées de force par l’armée japonaise durant la deuxième guerre mondiale.

[24] « Un aspect particulier du nettoyage ethnique », Louise L. Lambrichs, Le Monde, 30 mai 1996. L’article rend compte du premier Séminaire international sur l’aide médicale et psychosociale aux victimes masculines des violences sexuelles lors de la guerre en ex-Yougoslavie (Zagreb, 22-23 avril 1996). En septembre 1992, des réfugiés bosniaques racontent au Dr Michel Grappe que des miliciens serbes ont écrasé à coup de pierres les testicules de petits garçons pour les rendre stériles (cité in Vukovar, Sarajevo… La guerre en ex-Yougoslavie, Éditions Esprit, 1993, p. 71).

[25] Le Monde, 5 juin 1999.

[26] Entretien diffusé le 2 mai 1999. Le Monde, 4 mai 1999.

[27] Entretien publié par le Corriere della sera ; Courrier international, 6 au 11 mai 1999.

[28] Le Monde, 5 février 1993.

[29] Cf. Berthier René, op. cit.

[30] Le Monde, 23-24 mai 1999.

[31] Le Monde, 23-24 mai 1999.

[32] On estime à près de 50 millions le nombre de réfugiés dans le monde. « Dans la région de Kigoma, dans l’ouest de la Tanzanie, plus de 19% des femmes enceintes ont la syphilis », Courrier international, 17 au 23 juin 1999.

[33] Le Guide du routard humanitaire, Hachette, 1999, p. 109.