DOMMAGES DE GUERRE. Chap. I. Kosovo: la guerre sur le vif

Dommages de guerre

 

On trouvera ci-dessous le premier chapitre, « Sur le vif », de mon livre Dommages de guerre, sous-titré Paris-Pristina-Belgrade-1999, édité par L’Insomniaque en mars 2000.

(L’illustration de la couverture du livre est de Dragan.)

 

 

 

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Comme la terre, l’émotion ne ment pas ! — La morale est une question de travelling. — Vu à la télé : uranium appauvri et philosophie misérable. — Petites frappes et boucliers humanitaires — Réfugiés, mais où ?

 

On se méfie à juste titre des guerres interminables ; cent ans vous épuisent un homme. Cependant, la guerre courte n’est pas sans inconvénient. Ainsi celle du Kosovo n’a-t-elle pas duré assez longtemps pour que les révolutionnaires français sachent quoi en penser. Les bombardiers une fois remisés au hangar, certains militants imitent le centurion romain du camp de Babaorum qui, après le passage d’une bande de Gaulois, hurle à l’adresse de ses légionnaires : « Effacez-moi ce désordre, et qu’on ne me parle jamais de cette attaque ! » D’autres ont entrepris de publier ce qu’ils auraient très bien pu penser et dire sur le moment s’ils n’avaient été d’abord surpris, puis constamment devancés par l’adversaire, et gênés par leurs propres camarades. J’ai pour ma part reproduit en annexe les textes que j’ai rédigés à chaud.

Les pages qui suivent ne se présentent pas comme un « dossier secret » sur la guerre du Kosovo. Le lecteur n’y apprendra pas ce que Lionel Jospin a vraiment dit au téléphone à Bill Clinton. En cette matière, le lecteur devra se contenter de ce qu’il sait déjà : le premier a accepté de rejoindre le second au « sommet des modernisateurs de la gauche » [sic], tenu à Florence en novembre 1999. Ceux qui verraient dans cette pitrerie autre chose qu’une exhibition cynique et provocante des modernisateurs du capitalisme n’ont pas à me lire. Je me soucie peu de leur communiquer les réflexions que m’ont inspirées cette guerre, ses victimes, et la paralysie des révolutionnaires français. Quant aux documents que je présente sur les intérêts financiers qui font des Balkans, au contraire de tout ce qu’a prétendue la propagande officielle, une région stratégique, ou bien ils les connaissent ou bien, plus certainement, ils en contesteront l’importance. Au contraire, celles et ceux qui n’ont pas abandonné l’exigence d’une rupture anticapitaliste trouveront ci-après des informations peu connues sur la stratégie occidentale à l’Est et, au moins autant je l’espère, de sujets d’interrogation et de désaccord avec l’auteur. Tout, plutôt que le silence de morgue qui règne ici, une fois éteints les récepteurs de télévision.

 

La guerre fait(e) image

André Glucksmann l’affirme : « Nos guerres souvent se perdent ou se gagnent à la télévision. Des images de fillettes flambant sous le napalm signèrent la défaite du Pentagone au Vietnam […]. Il est des regards d’enfants qui pèsent plus que des piles d’écrits […]. Nos politiques hésitent [sous-entendu : à bombarder Belgrade]. Ils n’ont pourtant pas le cœur plus dur ni la cervelle plus molle que l’honnête citoyen confronté à l’inadmissible. Simplement, ils ne regardent pas la télé. Ils n’ont pas vu le moment ou jamais, ils n’ont pas entrevu leur mère, leur frère, pas imaginé leur enfant et l’avenir exténués dans la boue[1]. »

Reconnaissons au philosophe une sorte d’intuition : rarement comme durant la guerre du Kosovo, la position de téléspectateur s’est aussi parfaitement confondu avec celle de volaille gavée. De là, il est évidemment naïf de conclure que les réticences de certains « politiques » ou simples citoyens ne s’explique que par leur abstention, pour raison de principes ou d’emploi du temps, de drogue cathodique. Il est significatif que, posant au conseiller du prince, le philosophe contemporain ne recommande plus à celui-ci ou bien d’écouter les conversations de ses sujets en allant déguisé par les rues, ou de renouveler sa police, mais d’allumer son téléviseur.

Pour accoucher de l’ânerie selon laquelle la Russie bolchevique a inventé les camps de concentrations, le nouveau philosophe des années 70 avait lui-même sans doute lu et cru bien des livres. Il semble que la guerre du Kosovo ait précipité, dans cette cervelle — comme dans d’autres que l’on espérait mieux faites — le dépassement d’un point critique (au sens physique : limite entre état liquide et état gazeux) à partir duquel le cerveau accepte sans examen, comme un signal de nature purement émotionnelle, un ensemble de points organisés en images. L’empathie, l’identification, dont le téléphilosophe déplore la faible intensité, sont pourtant assez forte pour abolir la distance entre le spectateur et son écran. Du coup l’hallucination cathodique — « entrevoir » sa mère dans une foule inconnue – est considérée comme une preuve de lucidité, ou même comme une marque nécessaire d’humanité.

Spectateur, l’individu renonce à se demander qui produit les images, qui les lui transmet, et pourquoi. Il les admet d’abord comme la captation fidèle d’une « réalité » qu’en fait il n’a aucun moyen de vérifier, comme si des caméras avaient été plantées de toute éternité dans telle bourgade ou dans tel défilé de montagne des Balkans, et qu’en raison d’une sensibilité particulière (à la chaleur humaine par exemple, sur le modèle de certaines bombes à tête chercheuse) elle retransmettent soudain des images brutes, non choisies, non montées. Admettons cependant qu’au prix de distorsions mineures, les dites images correspondent effectivement à la réalité, par exemple l’exode de milliers de réfugiés. Le spectateur ne se demande pas si leur quotidien ressassement est sans arrière-pensées ; il ne s’interroge pas non plus sur ce qu’on ne lui montre pas. Non seulement l’image impose un message donné, mais — occupant tout l’écran — elle prétend implicitement rendre compte de toute la réalité. Transformé en spectateur, le révolutionnaire lui-même oublie ce qu’il sait sur les intérêts financiers et politiques en jeu dans la fabrication et la diffusion des images ; il laisse l’écran réfléchir son image. Il ne pense plus, il ressent ; et ce qu’il ressent lui semble aussi douloureusement humain que ce qu’il voit sur l’écran. Dès lors le téléviseur ne fait plus écran entre lui et le monde, il lui permet de vibrer en communion avec lui. Il n’y a qu’un monde, qu’une humanité, à laquelle le spectateur est révélé, car il croit réellement que les réfugiés en larmes le voient pleurer. Au même moment, des millions de gens sont comme lui télévisés, et pareillement atteints.

Attardons-nous quelques instants sur cet emblématique « regard d’enfant », poncif de toutes les propagandes modernes, au vu duquel notre philosophe se mue en fonctionnaire des poids et mesures. Un regard d’enfant (ou d’homme, ou de femme ou de vieillard) pèse sous tous les cieux et de tout temps le même poids de joie ou de douleur. Opposer ce seul regard, censé n’être présent et lisible que sur des images (photos ou reportages filmés), aux « piles d’écrits » (connotation recherchée : trompeur et encombrant), c’est une forfaiture[2].

Les écrits « empilés » portent un nom, cela s’appelle une bibliothèque ! Le même philosophe ne l’ignore pas qui s’offre ailleurs un autre effet d’émotion avec « les cendres de milliers de volumes » de la Bibliothèque nationale de Sarajevo dans lesquels il a marché[3]. Il se trouve en effet que les nationalistes serbes, au Kosovo également, semblent avoir pris grand soin d’éliminer d’abord des « adversaires ethniques » susceptibles d’alimenter ces lieux de culture par leurs écrits, puis ceux qui les fréquentaient, et au passage les bibliothèques elles-mêmes. Désigner, ainsi que le fait Glucksmann, l’écrit comme arme et excuse des assassins, et l’image comme impeccable vecteur de vérité et de morale, voilà bien la plus niaise acceptation de l’imposture moderne.

On aurait préféré ne pas devoir associer au nom du téléphilosophe celui d’un écrivain que son expérience aurait pu rendre méfiant à l’égard des propagandes. Salman Rushdie estime néanmoins que « la justification morale de l’intervention de l’OTAN tient dans le désastre humanitaire [sic] que nous voyons tous les jours à la télévision[4] », exprimant ainsi, comme tant d’autres qui n’ont pas l’excuse de vivre sous surveillance policière, le raccourci par lequel la courte vue du petit écran engendre l’adhésion à la vision de la réalité qu’il donne.

Les médias n’ont pas cessé durant la guerre du Kosovo de s’autocongratuler. Avaient-ils changé depuis la guerre mondiale dans un seul pays (dite guerre du Golfe) ! C’était à n’y pas croire ! Et en effet, pour y mieux faire croire, la plupart des journalistes s’étaient avisés qu’une plus grande économie de moyens serait préférable. Comme le remarque Chris Cramer, président de CNN International : « Le langage lui-même a évolué. Nous évitons les commentaires larmoyants. Les images sont terribles, elles suffisent[5]. » Inutile désormais d’indiquer les passages particulièrement émouvants du reportage, comme on souligne grossièrement chaque plaisanterie d’un sitcom par des rires enregistrés : le spectateur pleure de lui-même au moment voulu.

« Nous savons aujourd’hui que les frappes chirurgicales, cela n’existe pas », déclarait encore M. Cramer, sans révéler ni par quelle aberration il avait pu l’ignorer naguère ni par quel moyen lui fut révélée la vérité. Cependant, tous ses confrères ne paraissent pas avoir suivi d’aussi bon train l’évolution du langage employé par les publicitaires du monde. « Mais qu’on regarde le sens de bombardement dans le dictionnaire ! Il s’applique à n’importe quoi », s’emporte Claude Sérillon (France 2) que l’on interroge sur l’emploi du terme « frappe ». Pour « bombardement », le Petit Robert donne deux sens, le premier consiste à lancer des bombes ; le second concerne la physique : « bombardement atomique, projections de particules élémentaires (neutrons, protons) sur des noyaux d’atome appelés cibles ». On conviendra volontiers qu’à l’heure où l’OTAN largue au-dessus de la Yougoslavie des engins contenant de l’uranium, dont l’« appauvrissement » n’est pas synonyme d’innocuité, ce rapprochement avec « n’importe quoi » de nucléaire est de nature à susciter des craintes parmi les populations des régions concernées[6]. Par cette dernière expression, on doit entendre à la fois les pays proches de la cible et ceux où sont basés les avions de l’OTAN. les aviateurs alliés de retour à leur base larguent en effet dans le lac de Garde et dans l’Adriatique des bombes inutilisées, que les pêcheurs vénitiens ramènent dans leurs filets. Une fois la guerre terminée, en août 1999, les hélicoptères de la KFOR se débarrassent de fusées éclairantes dans les eaux du lac de Prespan en Macédoine, sans toutefois faire de victimes parmi les baigneurs[7].

Le même Sérillon, à qui l’on demande s’il ne se lasse pas de donner à voir des images de réfugiés, proteste de son endurance humanitaire : « J’ai horreur de ce genre de questions. Non, ça ne me lasse pas et si le pays se lasse, c’est que la France est par trop embourgeoisée, dans une position trop confortable pour être émue[8]. » Ce faisant, il récuse sans le dire (c’est pour la bonne cause !) la règle couramment admise de la propagande télévisuelle : matraquer continûment le même message promotionnel du capitalisme libéral (« estimez-vous heureux d’échapper au pire ! »), mais en renouvelant toujours les images, « actualité » oblige. En ces temps de sujet imposé, qui font néanmoins figure de vache grasse comparés à la pénurie d’images de la guerre du Golfe, les costumiers du fait recourent plus que jamais à la manipulation, voire à l’illusionnisme. « Chaque jour, nous montrons des cartes, confie Sérillon. Nous faisons au maximum de la pédagogie. Afin que les reportages sur les réfugiés ne donnent pas l’impression d’un magma humain. » Ainsi la carte est-elle supposée, dans un retournement post-Borgesien, rendre tangible le territoire. Pour sa part, Jean-Marie Bayle, directeur adjoint de la rédaction de la chaîne LCI, assure : « Aujourd’hui, [sous entendu, par rapport aux “dérives” de la guerre contre l’Irak] on sait prendre du recul[9]. » Et d’expliquer naïvement le trucage par lequel il estime avoir matérialisé cette nouvelle distance critique. S’étant procuré, par l’entremise de la BBC, un documentaire sur un massacre, le film est projeté sur un écran, et refilmé par les cameramen de la chaîne, « un système qui atténue la violence des gros plans de cadavres ». Le document est ensuite diffusé « en expliquant le contexte et en gardant des réserves », comportement incongru censé illustrer le traumatisme vécu par la corporation journalistique après l’épisode du faux charnier roumain de Timisoara, en 1989. Bref, on a trop fait parler les morts, on s’en remet désormais aux images vivantes, tellement plus parlantes : « On met tout en doute, puisqu’on ne peut rien prouver, on s’en tient à l’émotion des récits [10]. » L’émotion ne saurait mentir ! Au moins le journaliste espère-t-il qu’elle ne peut le faire soupçonner, lui, de mensonge.

Les télévisions françaises ont renoncé durant la guerre du Kosovo à l’un des ornements principaux de leurs plateaux lors de celle du Golfe : les « consultants » militaires, homologues kakis des consultants d’entreprise.. Présentée comme un signe de maturité critique des journalistes (sans que soit jamais avancée aucune explication à l’allégeance au pouvoir avec laquelle ils sont supposés rompre), l’absence des uniformes au journal de vingt heures s’éclaire à la lecture des déclarations du directeur de la rédaction de France 2 : « Le ministère de la Défense ne voulait pas qu’ils aillent traîner sur les plateaux de télé. Ça tombe bien, nous non plus[11]. » Obligeants auxiliaires d’État, prêts à renoncer par vertu à ce dont, en vérité, on les prive…

L’utilisation de documents photographiques présentant le corps humain, vivant ou mort, mutilé, torturé, ensanglanté, est un outil de la propagande et du journalisme moderne. Dans ces deux secteurs de la fausse communication (en novlangue capitaliste, ce dernier terme désigne la manipulation publicitaire), on sélectionne rigoureusement les images, de manière à ce qu’elles annulent ce qu’elle ne montrent pas.

Véronique Nahoum-Grappe et Georges Waysand ont jugé bon de profiter de l’opportunisme spectaculaire du magazine Les Inrockuptibles pour assortir un texte sur des tortures pratiquées en 1998 par la police serbe d’une dizaine de photos, la plupart présentant des cadavres de gens morts sous la torture. Le message explicite est indiqué dès les premières lignes du chapeau de l’article : « Milosevic n’a pas attendu les frappes de l’OTAN pour mettre en pratique la purification ethnique au Kosovo[12]. » Ce constat est juste, mais sert ici, sans autre argument qu’un bluff émétique, à justifier les « frappes ». Le message implicite est le suivant : « Vous êtes déjà responsables, par votre passivité, des atrocités qui vous soulèvent le cœur au moment précis où vous regardez ces photos. Approuvez les bombardements, et vous serez (à moitié) pardonnés. »

Dans le même temps, les reporters qui rapportaient du Kosovo des photos de civils victimes des bombardements trouvaient porte close dans les rédactions[13]. Sont-elles moins « vraies », ces photos-là ? Souffrent-elles du fait que ces victimes ont eu la tête arrachée en une fois, plutôt que détachée à coups de bâton durant des heures ? On suppose simplement qu’elles plaident contre l’OTAN, comme hier, peut-être, les photos des torturés de Pristina eussent plaidé pour une intervention à laquelle le gouvernement français était hostile. Le vent a beau tourner, c’est la même odeur de charnier qu’il emporte… Chacun s’empresse de profiter d’une saute favorable ; qui sait en effet de quel côté se tourneront demain les petites têtes de zinc des Incroyuptibles ?

 

La censure

En février 1991, pendant la guerre du Golfe, l’hebdomadaire Télé 7 jours explique à ses lecteurs « ce qu’il faut savoir pour mieux suivre les émissions à la télé. […] Bombe guidée par laser : ces bombes peuvent pénétrer dans un immeuble par le sommet de la cage d’ascenseur comme une clé dans une serrure. »

En 1999, un « consultant de défense » explique que « l’intérêt de la frappe dite “chirurgicale” (expression inventée par la propagande [et abandonnée à l’époque du Kosovo]), réside dans les effets qu’elle a — paralyser le système en frappant son cœur — et dans les effets qu’elle évite — les dommages aux civils — et non dans la capacité de frapper précisément des cibles d’intérêts secondaires[14]. » En d’autres termes, l’OTAN a fait un usage brouillon d’un outil presque parfait. « Une connectivité informatique et télécom en temps réel permet une productivité militaire très élevée [sic]. L’extraordinaire précision des missiles de croisière, mesurée en centimètres, complète le tout. […] Nous avons vu de quoi les armements sont capables : 99,6% de précision[15]. » En centimètres !… de quoi impressionner à titre posthume les milliers de maladroits qui se seront trouvés sur le trajet des 0,4 % de missiles égarés. « D’où l’inouïe nouveauté, s’extasie un crétin familier, des bombardements actuels, dont la précision, erreurs comprises, n’a strictement rien d’identifiable aux tapis de bombes de la Seconde Guerre mondiale ou du Viêt-nam[16]. »

Moins lyriques, et astreints à un rythme de travail plus soutenu que celui d’un Glucksmann, les camelots de l’OTAN se voient obligés de vendre la « nouveauté inouïe » enrobée dans de vieilles guenilles kaki, élimées par l’usage à Hiroshima et Hanoï : fatalité, sacrifice, et sauvetage de la civilisation. « Malgré une préparation méticuleuse des attaques, la loi statistique joue, à un moment ou à un autre contre nous, et nous expose à des fautes techniques », explique le Général David Wilby[17]. Dure loi en vérité, qui rend l’erreur — ici le meurtre — tout à la fois inévitable et imprévisible !… D’autant plus inattendue d’ailleurs, que la meilleure bonne foi stratégique peut être surprise par de ces ironies de l’histoire militaire qui font ressembler un tracteur, présumé civil par conséquent, à un transport de troupes. Ayant pris pour cible un convoi de réfugiés, l’OTAN présente de quasi excuses : « Le positionnement des véhicules et leur aspect étaient caractéristiques d’un convoi militaire », comme l’affirme le général Leaf, lequel exhibe pour les nécessités de sa démonstration aux journalistes « une reproduction grandeur nature (15 cm x 15 cm) de l’écran de contrôle installé dans le cockpit du F-16 [18] ». On conviendra qu’il puisse être délicat, sur une surface à peine plus grande que la couverture d’un livre de poche, de distinguer un soldat ennemi d’un civil étranger, surtout si ce dernier est assez sot pour faire rouler ses tracteurs et leurs remorques en file indienne sur la route, plutôt que de les déployer en ligne, à travers champs. Il est vrai qu’alors, sa petite troupe ressemblerait à s’y méprendre à une division blindée ! Jamie Shea, porte-parole de L’OTAN à Bruxelles, n’y va pas, lui, par quatre chemins vicinaux : « Il nous faut accepter la mort de quelques-uns pour sauver le plus grand nombre. Je ne peux pas garantir qu’à l’avenir ce type d’erreur ne se reproduira pas[19]. » Lorsqu’il lâche ces mâles paroles, l’ordure salariée n’a pas les pieds dans la boue, une vilaine blessure au bras et des poux plein les couilles ; il ne vient pas de sucer son copain de collège, encore puceau à quelques minutes de sa mort par hémorragie, non, ça c’est dans le film d’où est tiré sa réplique. Le vrai-faux acteur, lui, cause de son bureau, rasé de frais, déodoré sous les bras. « Accepter la mort de quelques-uns. » Et il y a des citoyens-spectateurs, figurants sans le savoir, pour lire ça dans leur journal, pour l’entendre à la télévision, et qui sont émus — le café est prêt chérie ? — par cette grandeur tragique du destin humain, vraiment, on est peu de chose — t’embrasses papa ? —, les pauvres gens, on est mieux ici quand même !

 

La pédagogie

L’intervention du Premier ministre, le 27 avril 99, devant l’Assemblée nationale, se prête d’autant plus aisément à l’analyse qu’elle se veut pédagogique, comme d’ailleurs, nous le verrons, la politique qu’elle entend justifier. L’argumentaire de Jospin affecte la forme d’un raisonnement tenu à voix haute, dont je respecte le déroulement logique (en soulignant certains passages). L’orateur examine rétrospectivement l’hypothèse d’une intervention terrestre : « Outre que notre intention n’était pas de faire la guerre à la Serbie […], une telle décision nous aurait entraînés d’emblée dans des opérations de guerre de grande ampleur, aux conséquences imprévisibles. Cette option n’aurait pas permis d’empêcher des massacres. […]. [Les préparatifs] auraient laissé trop longtemps le champ libre aux forces serbes. […] Or nous ne pouvions attendre. […] Passer de la logique de coercition d’une campagne aérienne à un engagement terrestre, c’est accepter le principe d’affrontements meurtriers pour les populations et pour nos soldats. »

Jospin examine ensuite l’option retenue : « La stratégie des frappes est-elle efficace ? Les frappes n’ont certes pas empêché l’épuration ethnique de se poursuivre. Mais quelle autre stratégie était en mesure de l’interdire ? […] Aucune stratégie ne pouvait garantir qu’elle soit arrêtée. […] ; pas plus le renoncement à toute action, qui aurait laissé libre cours à ces activités criminelles. À vouloir la paix, sans les frappes, on aurait eu l’épuration ethnique, sans les bombes, c’est-à-dire sans que le régime serbe n’en paye le prix[20]. »

Ainsi le chef du gouvernement français, voulant justifier aux yeux de sa propre majorité et de ses électeurs une décision prise par l’OTAN, c’est-à-dire par le Pentagone (mais on nous dira que les Européens l’ont supplié de la prendre), est-il amené à présenter comme un argument logique un raisonnement d’impuissance contrainte qui est justement celui dans lequel vont se laisser enfermer tant d’opposants. Il reconnaît en effet — le moyen de faire autrement ! — que les bombardements n’ont pas empêché l’« épuration ethnique » (réellement pratiquée) qui servait de prétexte à l’intervention militaire. Mais, les autres hypothèses une fois écartées, il fallait bien retenir celle des bombardements, sinon on aurait eu l’« épuration ethnique », sans les bombes. Les bombes n’ont en rien amélioré la situation des victimes, elles ne le pouvaient pas ; elles sont « le prix à payer », en principe par le régime serbe, en fait par les victimes de l’épuration elles-mêmes et par les civils serbes décrétés coupables. Le coupable refuse de se dénoncer, l’instituteur est impuissant, mais il a un recours : il punit toute la classe !

Certes, des intérêts géostratégiques sont à l’œuvre dans l’affaire du Kosovo, sur lesquels je reviendrai, mais dans la tête de cet assassin particulier qu’est Jospin, énième partie d’un assassin collectif, et dans celles de milliers d’imbéciles tétanisés par l’obligation fantasmée de « faire quelque chose », le meurtre d’approximativement deux mille civils serbes[21] est la conséquence d’une mentalité de petit pion revanchard. — Je sais que ça n’a rien changé, dit le pion, mais il fallait le faire : pour la réputation de l’établissement !

Pour reprendre les termes mêmes de Lionel Jospin : nous avons eu l’épuration ethnique et deux mille morts supplémentaires. Pour ceux-là, et leurs proches, le prix à payer est maximum. Ce qui a « changé » pour eux, c’est qu’ils sont morts.

Quant à la première affirmation de Jospin, selon laquelle l’intention des Alliés n’était pas de faire la guerre « à la Serbie », elle est apparue si grossière que le journal Le Monde, tout favorable à l’action de l’OTAN qu’il soit, la récuse sans ambages : « Il y a une affirmation des dirigeants occidentaux qui est un mensonge : celle qui voudrait nous faire croire que l’OTAN fait la guerre à un régime et non pas à une population. […] L’objectif avoué de la campagne de bombardements est de semer le chaos économique, social et psychologique en Serbie. Comment comprendre autrement ces raids qui privent le pays d’électricité, sèment la terreur dans les hôpitaux, les maternités, les maisons de retraite, pendant que le régime survit à la lumière de ses générateurs[22] ? »

 

Ne pas se tromper de cibles

Après le bombardement par l’OTAN du bourg de Korisa (Kosovo), ayant causé la mort de 50 à 100 civils albanais, dont le porte-parole de l’Alliance Jamie Shea reconnaît qu’il n’existe pas de « preuve formelle » qu’ils aient été disposés par l’armée yougoslave en « bouclier humain » autour d’installations stratégiques (un certain nombre de témoins directs, Paul-Marie de la Gorce par exemple[23], ont certifié qu’il n’existait à cet emplacement aucune cible de guerre), les responsables de l’Alliance annoncent que les bombardements vont s’intensifier. « Nous savons que les boucliers humains constituent un danger bien réel [sic] partout au Kosovo, déclare le général Wesley Clark, mais nous avons une grande confiance dans notre processus d’établissement des cibles. » Le général veut dire qu’au cas où les civils n’auraient pas été bombardés par erreur (l’hypothèse qu’ils auraient été sciemment visés est implicitement écartée), leur décès est consécutif au fait que l’adversaire reconnaît la justesse des renseignements alliés, en plaçant des boucliers humains là où les bombardements se justifient d’un point de vue tactique. Dans cette logique, techniquement irréprochable, la présence de civils doit faire penser à un bouclier humain, donc signaler un objectif intéressant (feu à volonté !). À moins qu’il se soit agit d’un leurre destiné à attirer les bombes à fragmentation sur une fausse cible (à ranger dans la catégorie « accidents inévitables »).

Le problème de morale — pratique et stratégique — qui se pose dans une situation de cet ordre, au moins à tout révolutionnaire, est le suivant : quelle est, du général yougoslave ou du général américain, de Milosevic ou de Clinton (Chirac, Jospin, etc.), l’assassin le plus cynique. Incontestablement, l’ordre chronologique désigne la partie yougoslave, mais pour moi, révolutionnaire agissant en France, privé de moyen direct d’influer sur les actes de Milosevic et des paramilitaires serbes, l’ordure d’État la plus immédiatement perceptible (d’abord parce qu’elle a le toupet de tuer en mon nom) et, ce qui n’est pas négligeable, la plus à ma portée en tant que « cible militaire légitime », pour parler un langage que ces gens peuvent entendre, ce sont évidemment les dirigeants français.

 

Encombrantes victimes

Puisque l’offensive de l’OTAN n’a pas déclenché l’exode des albanophones du Kosovo, c’est que celui-ci avait déjà commencé, fait que les stratèges alliés utilisent d’ailleurs comme justification de leur action. Dès lors, il était évident que le mouvement de population, entrepris par précaution ou sous la menace directe des armes, allait être amplifié par les bombardements. Pourtant, ce qui était prévu ne fut pas préparé. Les réfugiés sont accueillis dans des conditions plus précaires que si leur exil était dû à un soudain tremblement de terre. Espérait-on qu’ils seraient assassinés en plus grand nombre par les miliciens serbes ? En tout cas, une fois franchies les frontières du Kosovo, les réfugiés, dont les familles sont souvent dispersées, se heurtent aux consulats français dont les règles de tri et les exigences administratives, différentes selon les pays (Macédoine, Albanie, Monténégro), sont toujours tatillonnes, vexatoires et dissuasives[24]. En effet, candidats à l’immigration temporaire, les Kosovars perdent leur statut de victimes médiatiques pour redevenir des étrangers suspects. Sur place, dans les pays de la région, ils ne sont pas recensés. En Albanie, seuls 15 pour cent vivent dans des camps, tandis que près de 400 000 personnes sont accueillies chez des particuliers, contre argent le plus souvent. Dans la plupart des cas, cette catégorie majoritaire de réfugiés ne reçoit aucun aide[25]. Lionel Jospin déclare immédiatement que son gouvernement n’entend pas laisser de nombreux Kosovars s’installer en France, fût-ce provisoirement. Dans la pratique, les Kosovars vivant en France auront les pires difficultés à faire venir les membres de leurs propres familles. Cette politique qui prouve que le sort des populations albanophones du Kosovo est le dernier souci des politiciens, ne saurait étonner. Il suffit de rappeler que les violences en Algérie des groupes armés islamistes ont entraîné une réduction drastique du nombre de visas accordés à des Algériens par la France. En clair : plus nombreux sont ceux, et celles, qui risquent leur vie, et plus les portes françaises leur sont fermées au visage. Le magistrat Garapon, expert en droits de l’homme et membre du comité Kosovo, que nous verrons bientôt cité en référence par la revue antifasciste Reflexes, a beau estimer que « contrairement au Tibet ou à l’Algérie, ce qui se passe au Kosovo est au cœur de ce que nous cherchons à construire en Europe[26] », les Kosovars ne seront guère mieux considérés que de quelconques Algériens ou sans-papiers de Saint-Bernard. Bien entendu, et contrairement à ce que réclameront symboliquement et à juste titre les anarchistes, les déserteurs serbes ne sont pas non plus les bienvenus. Ceux qui demandent un visa à partir d’une représentation diplomatique sont éconduits ; ceux qui ont rejoint la France sont expulsés[27]. On ne se fait pourtant pas faute de reprocher aux Serbes leur acceptation du régime Milosevic et de sa répression, et de justifier par là les bombardements sur Belgrade. Nul paradoxe dans cette politique : un État n’encourage pas la désertion, telle est sa seule logique. De même, il n’admet l’immigration que lorsqu’elle comble ses besoins de main-d’œuvre[28].

À l’exception des prisonniers détenus en Serbie, fantômes oubliés de tous les accords, les Kosovars qui ont échappé aux massacres peuvent retourner chez eux ; ces gêneurs rentrent dans le rang. D’autres n’ont pas cette chance relative : 170 000 réfugiés, dont les accords de Dayton de 1995 prévoyaient pourtant le retour, vivent encore dans des camps. Les accords ne sont pas appliqués dans la zone de Bosnie sous contrôle serbe. Circonstance aggravante pour elles, la plupart de ces 170 000 personnes sont des femmes, vivantes preuves du peu d’intérêt réel de l’Occident pour les victimes de chair et de sang, auxquelles il préfère le marché de la reconstruction[29].

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[1] L’Express, 15 avril 1999. C’est moi qui souligne.

[2] Il appartenait à un journaliste, qui s’est fait une spécialité d’incarner la déontologie rêvée de sa profession, d’aller plus loin dans la définition de l’idolâtrie télévisuelle de l’enfant réfugié et martyr. Daniel Schneidermann critique Régis Debray pour son récit d’un voyage en Yougoslavie et au Kosovo : « Au-delà des médias, Debray giflait en effet à distance les réfugiés, et plus précisément leurs icônes les plus intouchables : les images des enfants de deux ans entassés dans les bétaillères, qui se succèdent soir après soir sur les écrans. » Le Monde, 16-17 mai 1999.

[3] Libération, 10 juin 1999.

[4] « De Pristina à Littleton », Le Monde, 11 mai 1999.

[5] Libération, 13 mai 1999.

[6] Un porte-parole militaire de l’OTAN use d’une des métaphores favorites des nucléocrates contraints de démentir les risques liés à leur racket : « Cet uranium n’est pas fortement radioactif, et on peut trouver ce taux (…) dans le sol ou dans les roches, à l’état naturel. » Le Monde, 16-17 mai 1999. Sur la diffusion massive, au Kosovo et en Irak, de dioxyde d’uranium, très radioactif sous forme d’aérosols, suite à la combustion de l’uranium appauvri lors des impacts, cf. « Le nettoyage par le vide. La guerre high-tech », André Dréan, Oiseau-tempête, n° 5, juillet 1999.

[7] Le Monde, 18 mai 1999 ; Delo, quotidien slovène cité dans Courrier international, 21 au 27 octobre 1999.

[8] Sur 400 personnes écrivant à France 2 pendant le premier mois de guerre, 70% mettent en cause son objectivité ; 40% estimant que la chaîne fait preuve de partialité en faveur de l’OTAN, et 30% en faveur du régime de Milosevic (chiffres fournis par la chaîne). « Peu se plaignent des images récurrentes des colonnes de réfugiés kosovars ; et, contrairement à la guerre du Golfe, rares sont ceux qui accusent France 2 — et la télévision en général — de tirer sur la corde de l’émotion. “Ce n’est pas très étonnant, analyse Didier Epelbaum [médiateur de la chaîne]. Les gens réagissent eux-mêmes de façon très émotive.” » Marianne, 17 au 23 mai 1999.

[9] Libération, 4 mai 1999.

[10] Ibidem. C’est moi qui souligne.

[11] Libération, 3 mai 1999.

[12] Les Inrockuptibles, 14 au 20 avril 1999.

[13] Cf. « Comment l’OTAN a dissous les journalistes », témoignage du reporter J.-M. Bourget, Marianne, 7 au 13 juin 1999.

[14] Murawiec Laurent, « Un avant-goût des guerres de l’avenir », Libération, 12-13 juin 1999.

[15] Ibidem.

[16] Glucksmann, « L’Europe naîtra à Pristina », Libération, 10 juin 1999.

[17] Le Monde, 8 avril 1999. Je souligne.

[18] Le Monde, 21 avril 1999.

[19] Le Monde, 17 avril 1999.

[20] Le Monde, 29 avril 1999.

[21] J’emprunte le chiffre de 2 000 victimes civiles serbes des bombardements de l’OTAN à Branislaw Canak, animateur du syndicat indépendant Nezavisnot qui estime par ailleurs à 20 000 les victimes de massacres au Kosovo (Libération, 2 juillet 1999). Apprendrait-on demain que les victimes sont au nombre de 5 000 ou de 200, rien n’en serait changé quant à la gratuité absolue du crime, puisqu’on reconnaît qu’il n’a rien apporté que la mort. Ici se justifierait pleinement le cliché démocratique pleurnichard du « N’y en aurait-il qu’un, ce serait encore un de trop ». Et bien sûr, les démocrates l’oublient pour la circonstance.

[22] « À Belgrade comme à Bagdad ? », éditorial du Monde daté du 2 juin 1999.

[23] « Il n’y a pas la moindre vraisemblance qu’il y eût là un camp militaire significatif. Il y avait quelques militaires (15 à 20 d’après les témoignages que j’ai enregistrés). Cela n’avait aucun rapport avec un dispositif militaire. Je suis à cet égard formel. », L’Humanité, 18 mai 1999.

[24] Libération, 7 juin 1999.

[25] Le Monde, 8 juin 1999.

[26] Le Monde, 21 avril 1999.

[27] Cf. « Des déserteurs serbes indésirables en France », Le Monde, 18-19 avril 1999 ; « Pas de dérogations pour les Serbes irréguliers », Libération, 12 avril 1999.

[28] « Sur les 22 637 personnes qui ont demandé l’asile à la France en 1997, 17% ont obtenu le statut de réfugié. […] Les autorités françaises refusent d’accorder l’asile aux personnes qui fuient des persécutions commises par des agents autres que les gouvernements (par ex., les milices paramilitaires ou les chefs de guerre). » Le Haut commissariat aux réfugiés des Nations unies, qui décrit ainsi la politique française, s’en déclare « préoccupé ». Site Internet ONU, avril 1998.

[29] « Les oubliées de Srebenica », Libération, 3 août 1999.