«SAUVÉES PAR LE GONG»? Femen, suite et fin (mars 2013)

Capture_d_e_cran_2013-02-27_a_09.48.08

Lors de leur happening à Notre-Dame, le 12 février 2013, certaines militantes des Femen portaient peinte sur le torse, ou dans le dos, la formule « Saved by the bell », laquelle se traduit ainsi en français : « Sauvé(e) par le gong ». Était-elle censée s’appliquer au pape, à l’Église catholique, ou bien à elles-mêmes ?… Il semble qu’aucun journaliste n’ait songé à poser la question. Pourtant, les entretiens se sont multipliés, et les Femen ont publié, dans Charlie Hebdo (n° 1081, 6 mars 2013), un « manifeste » qui comble la lacune soulignée ici-même en matière d’expression autonome du groupe, au-delà des slogans de quatre mots.

Même si je ne prétends pas m’être livré à une revue de presse exhaustive, et bien que m’étant épargné la lecture du livre d’entretiens récemment publié chez Calmann-Lévy, je considère que les éléments d’information recueillis suffisent à confirmer et à préciser les remarques critiques que j’avais formulées dans « Quel usage politique de la nudité ? ». Je les complète donc ici—  et une fois pour toute — non que j’attache une importance démesurée aux bévues d’une poignée de jeunes femmes en colère, mais parce qu’elles ont réussi, et je crains que ce soit là leur seule réussite, à susciter via les médias quelques questions (des vraies et des fausses), lesquelles engendrent des débats (souvent faux), lesquels risquent d’aggraver une confusion générale qui n’a pas besoin ça…

De la participation des Femen au terrorisme normatif contre les femmes

Interrogée sur cette question (mais pas avec ces mots) par un journaliste de France TV Info (14 février 2013), Inna Schevchenko répond (c’est moi qui souligne) :

« Nous ne sélectionnons pas nos militantes sur leur apparence ou leur âge. Nous avons des femmes de tout âge et de toute apparence. Mais les militantes qui participent à nos actions doivent être très bien préparées au niveau physique, moral et émotionnel. Être une Femen, c’est physiquement difficile. Nous devons parfois sauter sur les toits des immeubles. Mais l’entraînement physique et moral reste la seule chose qui nous permet de choisir les participantes à nos actions. »

— « Où sont donc vos militantes enrobées ? », revient à la charge le journaliste.

« Vous pouvez en voir si vous regardez certaines manifestations, comme à Davos ou au Vatican. Mais quand nous devons courir et escalader, les femmes en surpoids ne peuvent pas participer, parce qu’elles ne sont pas préparées physiquement. C’est difficile de grimper sur les toits. Mais ça n’a rien à voir avec l’apparence. Autre exemple, au Trocadéro, à Paris, contre l’intégrisme musulman : il y avait des femmes très différentes par l’âge, le poids, la taille… Nous avons des grosses militantes, dont une qui pèse 120 kilos. Elle peut participer, mais encore une fois, tout dépend des actions. »

Capture d’écran 2014-12-09 à 19.55.47

Comment reconnaître la «féministe» ? C’est écrit dessus. Sinon: même conformation, même épilation.

La question agace la militante autant qu’elle la surprend. Non pas qu’elle ne l’ait jamais entendue auparavant (le journaliste fait allusion aux textes qui circule sur les réseaux sociaux, dont « Quel usage politique de la nudité ? » fait partie), mais pour le dire simplement, elle « ne voit pas où est le problème ». Il y a les filles comme elle, normales : jeunes, jolies, minces, épilées. Et puis il y a les autres, différentes, « en surpoids ». On ne peut évidemment écarter complètement ici l’hypothèse d’un biais du fait de la traduction, de l’ukrainien à l’anglais, puis de l’anglais au français. C’est le seul gong susceptible de « sauver » une féministe usant de la répugnante expression « en surpoids ». La demoiselle n’imagine manifestement pas qu’elle-même puisse être jugée, au choix, « maigre », « plate », « anorexique », et j’en passe. La norme, elle l’incarne ; les autres l’excèdent ou sont incapables de l’atteindre.

Quant à la justification, façon Catwoman, « nous devons parfois sauter sur les toits des immeubles », elle mérite de figurer dans le livre d’or de la mauvaise foi propagandiste. En effet, même si l’on s’abstient d’envisager l’hypothèse — pourtant bien légitime — selon laquelle un groupe (notamment féministe) fait en sorte d’adapter son image publique et ses actions aux personnes qu’il souhaite agréger, il faudrait qu’Inna Schevchenko explique en quoi la photo de groupe dans les locaux des Inrockuptibles (voir photo dans « Quel usage… ? ») exigeait des capacités physiques particulières. Les militantes-mannequins auraient-elles pénétré dans l’immeuble du magazine par les cheminées ?

La vérité d’évidence est qu’Inna Schevchenko se moque du monde avec l’aplomb d’une politicienne chevronnée. Cela peut-il être considéré comme une avancée féministe ? À ses yeux, probablement, comme nous le verrons plus loin.

De la confusion entre militantisme et mannequinat

Obsession_no1_avril_2012

Certaines personnes qui ont lu le texte « Quel usage politique de la nudité ? » ont jugé trop sévère, voire déplaisante, ma remarque sur la probabilité des offres de journaux de mode, après les clichés publiés par Les Inrockuptibles, qui se situaient visiblement dans ce registre et non dans un registre militant.

Ma remarque n’était pas sévère : elle était naïve. J’ignorais tout bonnement que les militantes ukrainiennes avaient déjà posé pour un journal de mode, en tant que porte-manteau de vêtement de marque et d’accessoires de luxe. Et ce non pas comme individues contraintes de gagner de quoi vivre, mais comme militantes Femen, c’est-à-dire seins nus et avec des slogans inscrits sur le torse (dans la revue Obsession, émanation du Nouvel Observateur (voir photos).

Ce seul geste marque à mes yeux le comble de la confusion politique, voire de la sottise superstitieuse. Ou bien ces filles incarnent le cynisme vulgaire et profitent de leur notoriété (certes chèrement acquise) pour se faire un peu d’argent et une place au soleil des projecteurs — hypothèse que j’écarte — ou bien elles croient vraiment, et le plus niaisement du monde, que leurs bustes ont acquis une espèce de pouvoir magique : partout où elles les exhibent, elles font avancer la cause féministe… En réalité, la publicité et les journaux de mode ont déjà utilisé et détourné à leur profit toutes les avant-gardes artistiques (le plus nul des publicitaires peut faire « du Magritte » au kilomètre), tous les slogans politiques et bien entendu la nudité féminine. Particulièrement, d’ailleurs, lorsqu’elle est limitée à la poitrine.

Cela ne signifie pas que la tolérance soit équivalente dans tous les pays, mais les publicitaires et les marchands ont l’habitude d’adapter leurs produits (pubs, couvertures de magazines, films) aux intolérances locales.

Au passage, je remarque que les photos vendus à Obsession (et aux Inrocks?) font mentir (par omission) le « Manifeste Femen » qui ne mentionne pas ce genre de prestations à la rubrique « Financement ».

Interrogée, cette fois par le magazine Causette (n° 33, mars 2013), sur cet épisode peu glorieux, Inna Schevchenko répond : « Si on me demande si je veux bien faire la une de Playboy, je dirai oui. Parce que ça voudra dire qu’on a réussi à changer l’image des femmes ! Obsession, pour nous, c’était juste un shooting, je ne savais pas qu’il s’agissait de marques… Ils ne nous ont rien dit… [À ce moment-là, autour de la table, les autres se marrent : “Elle fait l’imbécile”, “Quelle langue de bois”.] »

Obsession_No1_

Outre l’évidence du mensonge (visant à éviter une question sur l’argent touché), la réponse se distingue par une étonnante ignorance et par la confirmation de la superstition évoquée plus haut.

Le magazine Playboy a depuis longtemps étendu le spectre de sa pornographie soft au-delà des starlettes. Il s’est ainsi fait une spécialité de la publication de photos nues ou demi-nues d’employées victimes de licenciements par leurs entreprises, sans que « l’image des femmes » en soit changée en quoi que ce soit. Et pour cause ! Il s’agit toujours de les payer pour qu’elles offrent le spectacle de leur nudité aux hommes. Croire que la mention « Strong and free » sera autrement perçue que « Licenciée par Enron » relève, une fois de plus, de la superstition.

Du « sextrémisme » comme maladie sénile du léninisme

 Le « manifeste » Femen publié dans Charlie Hebdo ne tourne pas autour du pot : « Le mouvement est dirigé par un conseil de coordination dont font partie les fondatrices du mouvement et ses activistes les plus expérimentées. » Les amateures de démocratie directe et d’égalité iront voir ailleurs.

Les entretiens publiés dans la presse confirment et précisent ce parti pris.

Loubna Méliane, 35 ans, ancienne militante de Ni putes ni soumises, déclare dans Causette : « Inna, a l’intégralité du pouvoir décisionnel sur les actions menées à Paris […]. »

Laquelle Inna répond au même organe de presse : « Comparez les Femen à une armée. Il y a toujours un général et des soldats. » Elle tempère, si l’on peut dire (Libération, 7 mars 2013) : « Le mouvement est éclaté à travers le monde, il faut parfois savoir trancher et prendre des décisions rapidement. C’est arrivé comme ça, mais je reste une anarchiste romantique. »

Passons sur cet « anarchisme », auquel le képi étoilé conviendrait mieux que la couronne de fleurs, et relevons que la hiérarchie est aussi « naturelle » aux yeux des Femen que la domination masculine aux yeux des machistes. Il y a toujours une « raison bien simple » à ce qui devrait justement être remis en question : Les grosses restent à la maison ? Vous ne voudriez tout de même pas les obliger à courir et à faire des bonds ! (les Femen croient manifestement assez peu à la perfectibilité de la militante en surpoids) Une cheftaine qui donne des ordres ? Comment décider rapidement sans cela ?

Ou des ravages de l’éducation dans les pays du « socialisme réel »…

À ce caporalisme, dont bien peu de gauchistes d’aujourd’hui oseraient faire montre, se mêlent en un syncrétisme étrange des traces bien difficiles à qualifier — d’un « millénarisme féministe » peut-être. Sur les murs du Lavoir moderne où le groupe est hébergé, on peut lire les slogans suivants : « Notre dieu est la femme ; notre mission est de protester ». Un journaliste parle d’un christ féminin, remisé pour cause de manque de place. Au fait, et dieu dans tout ça ?…

D’un anticléricalisme à géométrie variable

À plusieurs reprises, les Femen ont critiqué les militantes des Pussy Riot, regrettant leurs déclarations apaisantes à propos du caractère antireligieux de leur action dans une église orthodoxe. On peut toujours souhaiter une plus grande cohérence chez les autres, quoi que l’on comprenne une éventuelle manœuvre de la part des trois Russes, qui avaient peut-être sous-estimé la violence de la répression judiciaire, encore faudrait-il balayer son propre parvis… Que disent, en effet, les Femen de l’action à Notre-Dame, dont il est peu probable qu’elle leur vaille plusieurs années de camp de travail ?

Ceci, dans Le Monde (17-18 février 2013) : « Nous avions bien vérifié qu’aucune messe ne se tenait avant d’arriver. L’action était dirigée contre l’Église en tant qu’institution sexiste et rétrograde, pas contre les croyants. »

Pouah ! La honteuse reculade que voilà ! Et qui fera peut-être sourire (jaune) dans leur uniforme de détenue les deux militantes des Pussy Riot.

De la surestimation de la valeur politique du courage

L’aura-t-on assez dit, moi y compris, qu’elles sont courageuses, ces jeunes femmes ! Causette cite un propos d’Antoinette Fouque, psychanalyste et éditrice, connue notamment pour avoir déposé comme marque le sigle du Mouvement de libération des femmes (MLF) : « Elles sont efficaces, offensives, héroïques presque. » On comprend que la formule doit se lire à l’envers : c’est parce qu’elles sont « héroïques » (presque) qu’elles sont « efficaces ».

Littéralement, cette proposition n’a aucun sens.

On peut être courageuse, téméraire, héroïque, et se tromper.

Toute espèce d’engagement militant, d’autant plus si l’on est une femme, d’autant plus si l’on vit dans une dictature militaire ou une théocratie, exige du courage physique. Au cas où l’on ne s’en doute pas de prime abord, on le découvre très vite dans sa chair. Il ne s’ensuit pas que le courage physique constitue un étalon de mesure des actions politiques « efficaces », « valides » ou méritant d’être encouragées. Un exemple : en prenant les armes, les militantes et les militants d’Action directe ont pris un double risque, tuer et être tué(e)s. Pour les militant(e)s d’ETA en Espagne, le risque d’être torturé(e) s’ajoute au risque d’être tué(e). S’ensuit-il que je sois « moralement contraint » à passer du constat de ce courage, voire même de l’admiration qu’il suscite en moi, à l’approbation des actions menées, puis au soutien accordé à celles et ceux qui les mènent ? Non, bien entendu. Je devrais, sinon, considérer la figure du kamikaze comme l’incarnation parfaite de l’engagement.

Inna Schevchenko déclare : « Notre succès, c’est notre courage et le message que l’on délivre au monde. » (Causette)

Des héroïnes en chef sélectionnent les guerrières dignes de montrer leur courage à la face du monde. Le courage est à la fois le message et son « succès ». Nul besoin de discussions, de remises en cause, d’analyse des situations concrètes… Ce serait un temps précieux perdu pour la manifestation suffisante du courage. De ce point de vue, les dents cassées par des fascistes ou des gardiens du temple ne sont pas les inconvénients du métier de militante : ce sont des preuves.

Espérons — pour les Femen — que le geste ironique des militants « identitaires » venus coller des affiches sur le Lavoir moderne, et dont Inna Schevchenko raconte qu’ils leur ont offert des roses, est la preuve qu’ils ont compris que chaque coup donné renforce le martyrologue héroïque des militantes (sérieux les mecs ? vous pensez !). Espérons qu’aucune pente perverse ne mènera la direction des Femen de l’erreur d’appréciation ponctuelle à la recherche calculée du martyre.

Parenthèse : un documentaire de Pierre Toury, diffusé sur LCP vendredi 8 mars 2013, a rebraqué le projecteur sur une autre héroïne de la nudité protestataire, Aliaa Magda Elmahdy. Plus radicale — elle s’est montrée entièrement nue —, au moins aussi jeune (21 ans ; elle en paraît 16), elle parle d’une voix douce, presque timide, en pouffant de rire tellement tout ce qui lui arrive a l’air un peu dingue. Elle raconte très bien comment tout commence par sa révolte contre ses parents, ce qui ne constitue certainement pas « un acte d’émancipation sans contenu politique », comme le dit le réalisateur (et pour une raison simple : il n’existe pas d’acte émancipateur sans contenu politique ; la révolte contre la famille est un exemple dont on croyait, à tort semble-t-il, qu’il était bien documenté).

Capture_d_e_cran_2013-03-08_a_20.40.24

Son geste, se montrer intégralement nue sur Internet, n’a pas fini d’avoir des conséquences pratiques dans la société égyptienne. Les religieux n’en finissent pas de gloser, y compris dans des émissions télévisées, sur cet acte d’autant plus inconcevable qu’il a bel et bien été perpétré. Deux Femen, dont Inna Schevchenko, ont manifesté nues en 2012 avec Aliaa, devant l’ambassade d’Égypte à Stockholm. C’est sans doute ce qu’elles ont fait de mieux.

 

De l’utopie féministe, de l’État et du Capital. Et du mélange indigeste qui en résulte

 

a) Égalité ou domination féminine ?

Entretien avec Inna Schevchenko dans Charlie Hebdo (n° 1081, 6 mars 2013).

— Tu parles de « discrimination positive ou de quelque chose de plus radical ?

— Plus radical. Il faut une société où les femmes ont plus de pouvoirs que les hommes !

L’activiste propose donc de transformer une « discrimination positive », généralement conçue comme transitoire et « réparatrice », en programme de la société future. Il s’agit peut-être d’une plaisanterie, encore que rien dans le compte rendu ne l’indique (la mention rires entre parenthèses, par exemple). Difficile d’imaginer plus sotte façon de s’aliéner aussitôt la quasi totalité des hommes et l’écrasante majorité des femmes, qui ne souhaitent probablement pas (on l’espère) avoir « plus de pouvoirs que les hommes ». Il est piquant de voir l’idée d’égalité combattue par une féministe qui se veut radicale.

On peut consacrer quelques secondes à imaginer les ravages que causerait la généralisation du raisonnement : le Conseil représentatif des associations noires expliquant qu’il lutte pour une société où les Noirs auront davantage de pouvoirs que les Blancs ; le Mouvement de l’immigration et des banlieues assurant que dans une société idéale, toute personne dont les ancêtres vivent sur le sol national depuis plus de deux générations n’aura le droit de vote qu’aux élections locales, etc.

b) Prostitution : la patronne fait le trottoir.

Les Femen sont hostiles à « la prostitution ». Moi aussi. Mais nous ne donnons pas, semble-t-il, le même contenu au mot. Inna Schevchenko, dans l’entretien déjà cité avec Charlie Hebdo détaille ainsi sa position : « Quand une femme aura la possibilité d’être PDG d’une multinationale le lundi et prostituée le mardi, parce qu’elle le souhaite, je l’accepterai. C’est pareil pour la burqa. Quand une femme pourra sortir à poil le lundi et porter une burqa le mardi, parce qu’elle le souhaite, je l’accepterai. »

Une fois posé qu’il ne s’agit pas d’arracher la burqa ou le foulard à quiconque ou de chasser les prostitué(e)s à coups de bâton, que déduire de ce fouillis ? Si je suis hostile au fait — le plus souvent de la part de femmes, à des hommes — de vendre des prestations sexuelles, c’est que je suis hostile aux rapports marchands en général et que ce rapport particulier incarne et pérennise le mensonge idéologique des « besoins sexuels masculins », « supérieurs », doublement irrépressibles, parce que d’origine biologique, et dont la satisfaction ne souffre aucun retard. Ce mensonge étant l’un des fondements de la domination masculine. Autrement dit, la prostitution entretient, dans le domaine des rapports sociaux — et érotiques — entre les genres, un cercle vicieux, dont on voit que des adversaires déclarées ne parviennent pas à sortir.

Le problème n’est pas de savoir si, dans l’hypothèse où on lui tend un micro, telle personne vivant de la prostitution en parle comme d’un « choix » personnel. Cette déclaration, même à la supposer sincère et fondée, n’affecte en rien mon point de vue sur la prostitution. En revanche, si la même personne confie avoir été privée de ses papiers par un réseau mafieux, et contrainte de se prostituer par les menaces et les coups, il est urgent de prendre à son égard des mesures de solidarité concrète.

Je comprends très facilement que l’on puisse préférer gagner beaucoup d’argent rapidement, plutôt que de travailler en usine pour un salaire de misère. Cette préférence, je ne l’appelle pas un « choix ». Je ne dirais pas que les gens qui ont « préféré » sauter dans le vide du haut d’une tour du World Trade Center, plutôt que périr brûlés ou asphyxiés, ont eu un « choix ».

Je comprends très facilement que l’on souhaite sortir de prison ou éviter d’y être placé pour de longues années. Je n’éprouve, pour autant, aucune sympathie ou admiration particulière pour le libre-arbitre d’une personne qui dénonce ses complices ou se fait indicateur d’une police ou d’un service de renseignement.

Or cette situation se reproduit certainement plus souvent que celle qu’évoque Inna Schevchenko : la pédégère-se-prostituant-par-choix-le-mardi. Qu’elle est étrange, cette image de la liberté qui vient spontanément à l’esprit de la jeune femme lorsqu’elle cherche un exemple propre à illustrer son propos !

Ainsi donc, après la « révolution des femmes » qu’elle appelle de ses vœux (« mais une révolution des femmes nues ! », précise-t-elle), il existera des chèfes d’entreprise… ? Qui disposeront, cela s’entend, de « plus de pouvoirs que les hommes », et pourront de ce fait se prostituer un jour sur deux sans choquer l’ultrasexféminisme…

c) Prostitution (bis) : Que fait la police ?

« Pour nous, déclare I. S., la solution passe par la pénalisation du client. C’est lui qui engendre le business, qui lui permet d’exister. C’est le modèle suédois, qui fonctionne très bien. »

Cette dernière affirmation mériterait certainement d’être nuancée, même du point de vue qui est ici celui d’Inna Schevchenko. On voit quel empire la jeune femme a su prendre sur elle-même et son « anarchisme romantique », puisqu’elle en appelle sereinement à une loi répressive, des rondes de police plus fréquentes et le renvoi à la clandestinité des personnes vivant de la prostitution. On connaît le point de vue de ces dernières : elles y sont farouchement opposées, non seulement parce qu’on les empêche de travailler, mais parce qu’elles seront (un peu plus) cachées, (un peu plus) isolées, et donc (un peu plus) menacées. Ce système-là aussi « fonctionne très bien », c’est celui de la peur, de l’hypocrisie et des réseaux maffieux.

De la surestimation du rôle des médias

Anna Hutsol, fondatrice ukrainienne, déclare dans Le Monde (17-18 février 2013) :

« J’ai travaillé dans le show-business. Ça ne me plaisait pas, mais j’ai compris une chose : pour qu’une organisation soit entendue, elle doit être populaire, susciter des émotions, de l’excitation. Les gens s’intéresseront toujours plus à la couleur des culottes des stars qu’aux conférences sur le féminisme. »

Inna Schevchenko confirme dans Charlie Hebdo : « Aujourd’hui, sans les médias, tu n’existes pas. »

Cette conviction, hélas assez largement partagée dans les milieux activistes, est poussée à l’extrême par le groupuscule Femen. En effet, sans les médias, elles n’existeraient ni médiatiquement ni politiquement, au moins en dehors d’Ukraine. C’est le problème (bien réel) des groupes militants dont les activités ne sont localisées ni sur un lieu de travail (usine, magasin, bureaux) ni dans un lieu de vie (cité, quartier, commune). Et pas non plus greffées (plus ou moins efficacement) sur un mouvement social : grève des Mac Do, mouvement contre le Cpe ou la réforme des retraites. Dépourvu(e)s de tout « milieu naturel », ces militant(e)s ne savent pas à qui s’adresser — « les femmes » ? « les travailleurs » ? « les gens » ? — et finissent pas considérer que les médias sont l’intermédiaire tout trouvé pour « toucher » un large public.

Malheureusement, non seulement les médias ne sont pas « neutres », et déforment à leur gré les messages qu’ils transmettent (la fameuse « récupération » fait partie de cet ensemble), mais encore le fait de fabriquer des « produits » qui leur sont destinés conduit les militant(e)s à calibrer leurs actions et leur message politique pour qu’ils soient recevables. De toute façon, personne ne dispose des instruments adéquats pour évaluer l’impact réel des messages « télétransmis », et les militant(e)s se contentent de dénombrer le nombre d’articles et d’interviews « obtenus ». Une action « qui a marché » est une action dont la presse a parlé. Ce qui a un sens pour lancer un livre sur le marché (on se moque de savoir ce qui est dit, du moment qu’il en est question) ou à la rigueur pour faire connaître une situation précise (telle grève de la faim, tel procès) ne peut être généralisé à l’action politique en général. Ce qui reviendrait à faire des militant(e)s des auxiliaires de la presse (et non l’inverse), et des concurrents (et non plus des adversaires) des publicitaires.

Quant à produire, par l’exhibition de la nudité féminine, des  « émotions » et de l’ « excitation », c’est une stratégie qui risque de réduire pour soi-même et les gens auxquels on s’adresse la « politique » à des affects. Bien maline (ou naïve) qui prétend les instrumentaliser pour une cause.

L’actuel « succès » médiatique des Femen est un trompe-l’œil. Certains journalistes y contribuent, délibérément ou par ignorance. Causette écrit : « Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elles [les Femen] ont inventé une technique de protestation qui sait mobiliser l’attention médiatique. » Le moins que l’on puisse dire est que cette affirmation est erronée. Les activistes anti-fourrure de l’organisation PETA utilisent la nudité depuis des années, pour ne citer que cet exemple (j’en ai donné une longue liste, dans tous les pays du monde et dans toutes les classes sociales ; voir Je chante le corps critique).

Très jeunes et peu au fait des mœurs d’Europe occidentale, les militantes Femen ne semblent pas se douter que la durée de vie d’une héroïne médiatique est très brève. Elles devront donc se recycler, de gré ou de force. Souhaitons-leur de ne pas perdre le sens de leur engagement féministe en même temps que leurs illusions.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

Sur un film de propagande

France 2 a diffusé le 5 mars 2013 un « documentaire » de Caroline Fourest et Nadia El Fani, intitulé « Nos seins, nos armes ! ».

Pas une question n’est posée directement sur le financement du groupe. Inna évoque les interrogations sur le sujet et les écarte en disant, en gros, qu’elles vivent de peu. Outre la peinture d’icônes par l’une d’elles, le « marchandising » est évoqué (vente de tee-shirts via Internet). Le commentaire en voix off de Fourest évoque « la fabrication de nouvelles icones », piste de réflexion intéressante, auxquelles les Femen ne sont pas confrontées.

Pas une question n’est posée sur la manière dont les décisions sont prises dans le groupe. C’est pourtant une question qui s’impose, au curieux et curieuses, sympathisant(e)s ou non, aux chercheurs et chercheuses comme aux historien(ne)s. L’« entraînement » semble parfois, dans ce qu’on nous en montre, parodier celui des GI’s américains. Inna, la seule à parler anglais couramment, donne les consignes : « Soyez agressives ! », « Ne souriez pas ! ». On notera ici le curieux rapprochement avec les exigences du photographe Spencer Tunik, spécialiste des mises en scène de nudité collectif. Jamais les militantes du groupe ne sont montrées et interrogées collectivement, elles apparaissent « en représentation », c’est à dire en groupe, torse nu, levant le poing et criant.

Le commentaire de Fourest mentionne, ce qu’une déclaration sibylline d’Inna pouvait laisser supposer, que Femen est un mouvement mixte. Il y a donc des garçons « priés de se montrer discrets » (bel oxymore). Si discrets, qu’aucun d’eux n’est interrogé. Comment leur engagement s’articule-t-il, philosophiquement et pratiquement, avec celui d’un groupe dirigé par des femmes, et dont le logo est une paire de sein dénudés, voilà une question qui n’est pas évoquée.

Aucune question n’est posée sur les critiques adressées aux Femen sur l’image de marque qu’elles choisissent de donner : « jeunes jolies, minces » (voir plus haut).

Trois féministes françaises sont interrogées. Elles ont la soixantaine ; il s’agit de situer Femen dans l’histoire du MLF, ce qui est légitime. Mais pas une seule militante plus jeune n’apparaît, ce qui apporte de l’eau au moulin Femen et au bluff selon lequel il n’existait pas de jeunes féministes françaises actives avant l’arrivée des trois ukrainiennes à Paris. Il est possible que des féministes aient été sollicitées et qu’elles aient refusé de participer à l’émission, mais Fourest devrait le dire. De même, elle devrait évoquer les réactions tièdes, voire hostiles, que suscitent les Femen dans les milieux féministes jeunes et militants (et non chez des figures historiques). Mais comme il s’agit de nier leur existence, c’est finalement assez logique…

Caroline Fourest et Nadia El Fani ont souhaité soutenir les Femen, ce qui est leur droit. Un peu de distance critique n’aurait peut-être pas, même de leur point de vue, nuit à une entreprise qui tourne à l’opération marketing. Rarement le terme « documentaire » a été aussi peu justifié.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27
Le point de vue de Mona Chollet.

Le point de vue de Christine Le Doaré.

Le point de vue (contre la prostitution notamment) et les documents collationnés par Lise Bouvet.

Les billets de la même.