UNE BELLE VOIX POUR UN «DERNIER CHAPITRE», le livre de Gérard Lambert-Ullmann

Capture d’écran 2014-11-09 à 12.50.24

 

l est des livres qui procurent un plaisir de lecture tranquille. On passe, sans sentir les pages tournées, de l’émotion au rire en éclat. Il serait peut-être raisonnable — ou bien une précaution de gourmet — d’en garder un peu pour demain. Mais on ne peut pas s’y résoudre. Pourtant la forme s’y prête, entre fragments, courtes nouvelles et aphorismes (un effet des moustaches nietzschéennes de l’auteur, sans doute), mais on ne va pas se forcer.

Un libraire parle des livres, de sa passion pour les livres et surtout, loin du rat de bibliothèque, pour la transmission des livres et de la littérature[1]. Un métier magnifique, Gérard Lambert-Ullmann en fait la réflexion à plusieurs reprises. Au moins tel qu’il le conçoit et l’a pratiqué, dix-huit années durant, dans deux locaux successifs, à Saint-Nazaire.

On reconnaît volontiers aux bistros une « fonction sociale » et même poétique, lieux de dialogue, et parfois de monologues savoureux, dont on oublie pour l’occasion qu’ils entraînent de fâcheux effets secondaires sur la santé (les bistrots, pas les monologues). Mais quels effets nocifs — sinon aux yeux des religieux de toutes latitudes — la lecture pourrait-elle induire ?

Que du plaisir. Que de la connaissance. Que de plaisants moyens de s’élever l’âme. Et c’est bien cela le rôle du « bon libraire » : aider les gens à s’élever jusqu’où leur curiosité les mènera (je vous recommande particulièrement l’historiette de la page 72). Or, sans conteste, Gérard Lambert-Ullmann est un bon libraire.

Celles et ceux qui n’ont jamais eu l’occasion de fréquenter la librairie Voix au chapitre (ou bien qui, Nazérien(ne)s et circumvoisin(e)s, l’ont sottement manqué), n’en douteront pas et découvriront de surcroît qu’il est aussi un écrivain. Nous savons, pour notre déception de lecteurs et lectrices, que les bons sentiments, même littéraires, ne font pas le bon écrivain. Je ne parle pas de celui qui obtient des « prix » ou qui s’esquinte les yeux à lorgner vers la postérité. Non, je parle de l’écrivain immédiatement accessible, qui chatouille d’une belle plume notre soif d’humour, de formules acérées et de tendresse (car nous aimons tout !).

Lambert-Ullmann écrivain sait un peut tout faire. Dans la vie aussi, d’ailleurs. Ça aide beaucoup, comme écrivain et comme être humain. Je ne sais même pas s’il pense à citer l’intégralité de ses activités : libraire, écrivain, traducteur, animateur de débats, chroniqueur de radio, réalisateur de télévision… Mais toujours, comme il est dit sur son site Internet, joliment intitulé Les Coudées franches « passeur ». (« Passeur, c’est un truc, il faut avoir le bac, non ? », me demande la facétieuse première lectrice de ce billet).

Je vous donne un avant-goût (p. 54) :

« Nous nous promenons sur la plage avec cet écrivain roumain. Regardant la mer, il demande : Vous avez des requins ici ?

Oui, beaucoup, mais il ne faut pas regarder dans cette direction.

Ah, bon, pourquoi ?

Chez nous les requins vivent à l’intérieur des terres. »

Avec ou sans bac, le passeur doit souvent lutter contre le courant. Or, le courant va plutôt dans le sens de la financiarisation (le mot est laid… et la chose donc !) de l’édition que dans celui de la production artisanale et des librairies de quartiers. Voix au chapitre a fermé après ce qu’il n’est pas exagéré d’appeler une héroïque résistance[2], puisqu’il s’agit bien de combat. Notre auteur n’en conserve ni aigreur ni ressentiment, mais une bonne et très saine colère, teintée d’une tendresse bourrue pour les victimes, les en-dehors, les marginaux, ceux qui n’étaient jamais entré dans sa librairie avant de savoir qu’elle allait fermer… et qu’elle allait leur manquer.

Il est plutôt rare, me semble-t-il, qu’une fois pris son plaisir de lecteur-lectrice, ou même en anticipant celui de la personne à qui l’on s’apprête à offrir un livre, on éprouve par-dessus le marché — et c’est bien le cas de le dire ! — celui d’aider (très modestement) à vivre un auteur dont on partage beaucoup de vues sur la vie et le monde.

Contraint de fermer boutique à Saint-Nazaire, Lambert-Ullmann a eu cette idée de vendre un livre, le sien, chez tous les autres libraires. C’est vachement malin ! Espérons que le succès de Dernier chapitre, démentant son titre, permettra à l’auteur de publier d’autres livres.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

[1] Seul regret que je signale en note parce qu’il ne gâche pas le plaisir pris à la lecture de ce livre : l’auteur-libraire ne parle que des écrivains/romanciers, de la littérature, et presque jamais d’autres livres, d’essais par exemple. Une séparation qui ne peut que navrer l’essayiste que je suis.

[2] J’entends sur France-Culture (fin novembre 2014) une jeune femme, membre d’une scoop qui vient d’ouvrir une librairie indépendante… à Saint-Nazaire. On évoque la seule présence d’un supermarché du livre. Pas un mot sur le fait qu’une librairie indépendante a tenu 18 ans dans la ville ! Je sais qu’invité(e) dans une émission, on vient pour parler de soi, mais effacer le passé, récent de surcroît, avec cette désinvolture !

Capture_d_e_cran_2014-03-06_a_08.51.07

Gérard Lambert-Ullmann, Dernier chapitre, Éditions Joca seria, 103 p., 14 €.