Pendant la guerre : l’état d’exception s’installe (2003)

Cet article a été publié dans Le Monde libertaire du 10 au 16 avril 2003.

Sur ce sujet voir également sur ce blogue «Le Mandat d’arrêt européen » (2006) et la note qui le complète..

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Réunis en Congrès à Versailles, le 17 mars dernier, députés et sénateurs ont adopté deux révisions constitutionnelles, l’une concerne la décentralisation, l’autre — qui nous occupe ici — la création d’un mandat d’arrêt européen.

Envisagé dès 1999 dans le cadre d’un futur « espace judiciaire européen », l’euro-mandat a fait l’objet d’une décision-cadre de la Commission européenne dès après l’attentat du 11 septembre 2001. Il s’agissait de profiter de l’émotion suscitée dans l’opinion publique occidentale et des consignes de la Maison Blanche pour amorcer ce que Colin Powell, secrétaire d’État américain, appellera en janvier 2003 « tisser la lutte antiterroriste dans la toile même de nos institutions nationales et internationales ».

Le futur mandat d’arrêt européen (il donnera bientôt lieu au vote d’une loi modifiant le code de procédure pénale) rompt avec un principe du droit d’extradition : l’exception des infractions politiques. La délégation de l’Assemblée nationale pour l’Union européenne l’enterrait sans remords dans un rapport de décembre 2002 : « Le progrès que constitue le mandat d’arrêt européen, fondé sur la confiance mutuelle que s’accordent les pays de l’Union, justifie cependant que cette règle soit écartée entre États membres[1]. » Or, dans le même temps où l’on décrète qu’il ne saurait exister d’infractions politiques entre voisins démocrates, la définition que donne la Commission européenne du « terrorisme » en fait un joker susceptible de qualifier et de réprimer tout acte de contestation sociale. Lire la suite

En tombant, même arraché par une grenade assourdissante, un œil fait moins de bruit qu’une vitrine de banque (février 2014)

Écoutez les bruits du monde…

Les ministres comptent les vitrines et font de la géopolitique à propos des blocs-noirs internationaux.

À Nantes, Quentin, 29 ans, a perdu l’œil gauche, du fait du tir tendu d’une grenade assourdissante [voir rectification et précisions ci-après].

Grenades et réacteurs d’avion, ce monde produit des bruits qui lui ressemblent.

L’aéroport de NDD est une utopie technocratique qui n’a pas lieu d’être.

La résistance qu’il suscite, les solidarités concrètes qui la fédèrent et l’expriment, sont une utopie concrète. Il s’y mêle de la douleur et du sang, comme dans toute naissance.

Dominé(e)s, exploité(e)s, surveillé(e)s, tabassé(e)s, expulsé(e)s, estropié(e)s, violé(e)s, malades, méprisé(e)s, humilié(e)s, toutes et tous nous portons dans notre chair les stigmates de la violence du système.

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Photos E. B-C (sauf la première en partant du haut), prises à Nantes, le 22 mai 2014 .

 

Précisions tirées d’un article du site Médiapart (26 février 2014):
«Quentin Torselli, qui se définit comme un « “citoyen, pas spécialement militant”, a d’abord pensé à une grenade assourdissante “à cause du bruit”. “Je me rappelle d’un grand bruit et d’un grand choc, qui correspond en fait sans doute à l’éclatement de mon œil, indique-t-il. Un médecin m’a dit que les lésions correspondent à un tir de Flashball et on n’a pas retrouvé d’éclats de grenade”.»

Lettre ouverte du mouvement armé au préfet de Loire-atlantique, M. Christian de Lavernée (janvier 2014)

Sur la zad, le lundi 24 février 2014

Cher Christian,

Vous avez déclaré hier, « L’opposition institutionnelle à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes doit cesser d’être la vitrine légale d’un mouvement armé ». Il nous serait facile de vous reprocher, M. Le Préfet, de vouloir à votre tour briser des vitrines. Mais après la manifestation de samedi, autant l’avouer tout net et cesser enfin de nous cacher : nous sommes bel et bien un mouvement armé.

Nous sommes un mouvement armé de bon sens remuant et d’idées explosives, de palettes et de vis, de pierres parfois – même s’il y a ici plus de boue et de prairies, de carottes et de poireaux, d’humour et de tracteurs, d’objets hétéroclites prêts à former spontanément des barricades et d’un peu d’essence au cas où, d’aiguilles à coudre et de pieds de biche, de courage et de tendresse, de vélos et caravanes, de fermes et cabanes, de masques à gaz ou pas, de pansements pour nos blessés, de cantines collectives et chansons endiablées, de livres, tracts et journaux, d’éoliennes et de radios pirates, de radeaux et râteaux, de binettes, marteaux, pelles et pioches, de liens indestructibles et d’amitiés féroces, de ruses et de boucliers, d’arcs et de flèches pour faire plaisir à Monsieur Auxiette, de salamandres et tritons géants, de bottes et impers, de bombes de peinture et de lances à purin, de baudriers et de cordes, de grappins et de gratins, et d’un nombre toujours plus important de personnes qui ne vous laisseront pas détruire la zad. Vous ne nous ferez pas rendre ces armes.

Et vous, M. Le préfet, quand cesserez vous d’être la vitrine légale d’un mouvement armé ?

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Nota. Les photos (d’E.B-C.) ont été ajoutées par moi.

LA FOLLE JOURNÉE DU 22 MAI (2014), à Nantes

Texte collectif anonyme, à propos de la manifestation du 22 février 2014 à Nantes, et de la lutte contre le projet d’aéroport à N-D-D-L (et son monde), que j’ai contribué à faire circuler. Important à republier à l’heure ou M. Valls bombe le torse et affirme bien haut une conclusion inverse de celle à laquelle arrivent les signataires : « L’aéroport ne se fera pas ! »

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Nous sommes des voix anonymes de cette manifestation. Nous n’accepterons pas que les mots pré mâchés des médias nous volent la mémoire de cette journée. Nous ne succomberons pas aux pressions et aux mensonges de politiciens qui veulent juste nous diviser et rêvent de nous voir disparaître. A nous d’écrire notre histoire. Voici une collecte de récits et ressentis de cette journée. On vous appelle à les diffuser et à faire de même.

La manifestation commence pour certain dès 7h du matin par des convois de tracteurs qui arrivent par les voies rapides ou les départementales. Le cortège parti de Vannes compte 150 tracteurs, celui de Rennes pas moins de 80. Ceux qui sont partis de là-bas invitent ceux qui les croisent en sens inverse sur la 4 voies à écouter radio bouchon, une radio pirate qui diffuse des émissions sur l’histoire des luttes paysannes. Tous les paysans ont mis la plaque d’immatriculation de Jean marc Ayrault sur leur véhicule. Depuis la zad, pas mal de gens sont partis avec les tracteurs. Dans les villages, au passage des convois, de nombreux riverains sont sur le pas de leur porte et applaudissent.

Au final, 5 convois se rejoignent sur le périph’ nantais et viennent se positionner directement square Davier, au point d’arrivée de la manifestation. On dénombre 520 tracteurs, l’équivalent d’un cortège de 3,5km, on va dire 4 avec les remorques. On peut lire sur pas mal d’entre eux « tracteurs vigilants », le signe qu’ils sont prêt à venir sur la zad ou à entrer en action à coté de chez eux en cas de besoin, pour empêcher des travaux, défendre les champs et les maisons. Une trentaine de tracteurs rejoint le Pont Morand point de départ de la manifestation. Là-bas, dès 12h des cantines collectives accueillent les comités locaux arrivés de partout dans une soixantaines de bus. Pas mal de monde est logé chez des Nantais-e-s ou dans les villages alentours. Dès la veille, le local de Vinci était déjà recouvert d’une inscription et on voyait des personnes arpenter les rues de la ville avec des sac à dos et panneaux pour la manifestation. Lire la suite

UNE BELLE VOIX POUR UN «DERNIER CHAPITRE», le livre de Gérard Lambert-Ullmann

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l est des livres qui procurent un plaisir de lecture tranquille. On passe, sans sentir les pages tournées, de l’émotion au rire en éclat. Il serait peut-être raisonnable — ou bien une précaution de gourmet — d’en garder un peu pour demain. Mais on ne peut pas s’y résoudre. Pourtant la forme s’y prête, entre fragments, courtes nouvelles et aphorismes (un effet des moustaches nietzschéennes de l’auteur, sans doute), mais on ne va pas se forcer.

Un libraire parle des livres, de sa passion pour les livres et surtout, loin du rat de bibliothèque, pour la transmission des livres et de la littérature[1]. Un métier magnifique, Gérard Lambert-Ullmann en fait la réflexion à plusieurs reprises. Au moins tel qu’il le conçoit et l’a pratiqué, dix-huit années durant, dans deux locaux successifs, à Saint-Nazaire.

On reconnaît volontiers aux bistros une « fonction sociale » et même poétique, lieux de dialogue, et parfois de monologues savoureux, dont on oublie pour l’occasion qu’ils entraînent de fâcheux effets secondaires sur la santé (les bistrots, pas les monologues). Mais quels effets nocifs — sinon aux yeux des religieux de toutes latitudes — la lecture pourrait-elle induire ?

Que du plaisir. Que de la connaissance. Que de plaisants moyens de s’élever l’âme. Et c’est bien cela le rôle du « bon libraire » : aider les gens à s’élever jusqu’où leur curiosité les mènera (je vous recommande particulièrement l’historiette de la page 72). Or, sans conteste, Gérard Lambert-Ullmann est un bon libraire.

Celles et ceux qui n’ont jamais eu l’occasion de fréquenter la librairie Voix au chapitre (ou bien qui, Nazérien(ne)s et circumvoisin(e)s, l’ont sottement manqué), n’en douteront pas et découvriront de surcroît qu’il est aussi un écrivain. Nous savons, pour notre déception de lecteurs et lectrices, que les bons sentiments, même littéraires, ne font pas le bon écrivain. Je ne parle pas de celui qui obtient des « prix » ou qui s’esquinte les yeux à lorgner vers la postérité. Non, je parle de l’écrivain immédiatement accessible, qui chatouille d’une belle plume notre soif d’humour, de formules acérées et de tendresse (car nous aimons tout !).

Lambert-Ullmann écrivain sait un peut tout faire. Dans la vie aussi, d’ailleurs. Ça aide beaucoup, comme écrivain et comme être humain. Je ne sais même pas s’il pense à citer l’intégralité de ses activités : libraire, écrivain, traducteur, animateur de débats, chroniqueur de radio, réalisateur de télévision… Mais toujours, comme il est dit sur son site Internet, joliment intitulé Les Coudées franches « passeur ». (« Passeur, c’est un truc, il faut avoir le bac, non ? », me demande la facétieuse première lectrice de ce billet).

Je vous donne un avant-goût (p. 54) :

« Nous nous promenons sur la plage avec cet écrivain roumain. Regardant la mer, il demande : Vous avez des requins ici ?

Oui, beaucoup, mais il ne faut pas regarder dans cette direction.

Ah, bon, pourquoi ?

Chez nous les requins vivent à l’intérieur des terres. »

Avec ou sans bac, le passeur doit souvent lutter contre le courant. Or, le courant va plutôt dans le sens de la financiarisation (le mot est laid… et la chose donc !) de l’édition que dans celui de la production artisanale et des librairies de quartiers. Voix au chapitre a fermé après ce qu’il n’est pas exagéré d’appeler une héroïque résistance[2], puisqu’il s’agit bien de combat. Notre auteur n’en conserve ni aigreur ni ressentiment, mais une bonne et très saine colère, teintée d’une tendresse bourrue pour les victimes, les en-dehors, les marginaux, ceux qui n’étaient jamais entré dans sa librairie avant de savoir qu’elle allait fermer… et qu’elle allait leur manquer.

Il est plutôt rare, me semble-t-il, qu’une fois pris son plaisir de lecteur-lectrice, ou même en anticipant celui de la personne à qui l’on s’apprête à offrir un livre, on éprouve par-dessus le marché — et c’est bien le cas de le dire ! — celui d’aider (très modestement) à vivre un auteur dont on partage beaucoup de vues sur la vie et le monde.

Contraint de fermer boutique à Saint-Nazaire, Lambert-Ullmann a eu cette idée de vendre un livre, le sien, chez tous les autres libraires. C’est vachement malin ! Espérons que le succès de Dernier chapitre, démentant son titre, permettra à l’auteur de publier d’autres livres.

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[1] Seul regret que je signale en note parce qu’il ne gâche pas le plaisir pris à la lecture de ce livre : l’auteur-libraire ne parle que des écrivains/romanciers, de la littérature, et presque jamais d’autres livres, d’essais par exemple. Une séparation qui ne peut que navrer l’essayiste que je suis.

[2] J’entends sur France-Culture (fin novembre 2014) une jeune femme, membre d’une scoop qui vient d’ouvrir une librairie indépendante… à Saint-Nazaire. On évoque la seule présence d’un supermarché du livre. Pas un mot sur le fait qu’une librairie indépendante a tenu 18 ans dans la ville ! Je sais qu’invité(e) dans une émission, on vient pour parler de soi, mais effacer le passé, récent de surcroît, avec cette désinvolture !

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Gérard Lambert-Ullmann, Dernier chapitre, Éditions Joca seria, 103 p., 14 €.

CAMPAGNE CONTRE LES VIOLENCES FAITES AUX FEMMES. À Roissy: Silence, on tape ! (mars 2014)

Pour mémoire.
Mercredi 26 février 2014, zone d’attente de l’aéroport de Roissy-Charles-De-Gaulle. Six femmes honduriennes et nicaraguayennes se rendent dans le bureau de l’Anafé et racontent avoir été victimes quelques heures plus tôt de violences policières lors d’une tentative de renvoi forcé à destination de Mexico. Cette première tentative a échoué devant le refus du commandant de bord d’embarquer des passager.e.s dans de telles conditions.

Ces femmes apparaissent bouleversées, et souhaitent porter plainte. L’Anafé les assiste dans cette démarche et récolte leurs témoignages. Quatre d’entre elles sont examinées par le médecin intervenant en zone d’attente, et se voient délivrer un certificat médical attestant de lésions et hématomes multiples.

Devant la gravité des accusations, l’Anafé saisit immédiatement le ministère de l’intérieur de cette situation, et lui demande de surseoir au renvoi forcé de ces femmes dans l’attente qu’une enquête soit diligentée. Dès le lendemain, la police aux frontières (PAF) tente à nouveau de les refouler. Depuis, les tentatives de renvoi sont quotidiennes et le ministère de l’intérieur ne manifeste aucune réaction.

Mardi 4 mars, la PAF parvient à expulser deux d’entre elles : l’une d’elle aurait été menottée et bâillonnée, tandis que l’autre est renvoyée la veille de l’audience prévue devant le Juge des libertés et de la détention, et ne pourra pas faire valoir sa cause devant la Justice.

Mercredi 5 mars : les tentatives pour refouler les quatre femmes, toujours maintenues en zone d’attente se poursuivent, de même que le silence du ministère de l’intérieur. L’une d’entre elle est placée en garde à vue pour avoir refusé d’embarquer vers le Mexique, et sera finalement condamnée par le tribunal correctionnel à deux mois de prison et cinq ans d’interdiction du territoire français.

Au moment même où le gouvernement lance une campagne, conduite par la ministre des droits des femmes, pour « libérer la parole face aux violences et orienter les victimes vers les professionnels », ce slogan resterait-il lettre morte pour les femmes étrangères placées en zone d’attente ?

Face à la gravité de cette situation, nos organisations demandent au gouvernement :

-  de permettre à celles qui ont été expulsées le 4 mars de pouvoir, si elles le souhaitent, revenir en France pour soutenir leur cause devant la Justice, et de veiller à ce que celle qui a été condamnée puisse faire valoir ses droits en appel ;

-  de protéger d’un renvoi forcé les femmes toujours maintenues en zone d’attente de Roissy, dans l’attente que leurs plaintes soient examinées ;

-  de prendre toutes les mesures nécessaires pour que le droit à la protection contre les violences faites aux femmes soit également une réalité en zone d’attente ;

-  et, pour les personnes demandeuses d’asile, de garantir la présence en zone d’attente de référent.e.s sur les questions de violences liées au genre.

Les organisations signataires :

ACAT, ADDE, ANAFE, COMEDE, FASTI, Femmes de la terre, Femmes pour le dire, Femmes pour agir, Forum Femmes Méditerranée, GENEPI, GISTI,  Ligue du droit international des femmes,  Ligue des droits de l’Homme (LDH), Mouvement Français pour le Planning Familial, Mouvement Jeunes Femmes, Observatoire citoyen du CRA de Palaiseau, Observatoire de l’enfermement des étrangers (OEE), Osez le Féminisme, RAJFIRE, Revue Pratiques, Syndicat des avocats de France (SAF), Syndicat de la Magistrature (SM), Syndicat de la Médecine générale (SMG), SOS Sexisme.

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Anafé

21 ter rue Voltaire 75011 Paris

Tél/Fax : 01.43.67.27.52

Permanence juridique pour les personnes en zone d’attente : 01.42.08.69.93

Cartographie de l’anarchisme expliquée à mon père (mars 2014)

La maison d’édition canadienne et francophone LUX a entrepris la publication de petits livres de vulgarisation sur l’anarchisme, ce qui est une heureuse initiative qui mérite d’être saluée (pardon pour le cliché).

J’en ai lu deux que je vais évoquer en commençant par le dernier consulté. Celles et ceux qui me lisent depuis longtemps savent que je suis un piètre chroniqueur de livres, au sens où le plus souvent — sauf quand il s’agit de signaler une petite merveille comme Dernier chapitre de Gérard Lambert-Ullmann — j’ai tendance à prendre prétexte de la recension de tel livre pour aborder l’un des thèmes dont il traite, voire pour chicaner l’auteur sur un détail qui occupe un trois cent soixante-douzième de l’ouvrage. Autant vous le dire tout de suite, ça n’est pas moi qui vais changer…

J’ai pourtant fait un effort en rendant compte sur mon blog La Révolution et nous d’un autre livre publié par LUX, précisément écrit par l’un des auteurs du livre dont je vais parler, Francis Dupuis-Déri, à propos du concept de démocratie. Là je sens que mon effort se relâche ; l’âge, sans doute…

anarchie-explique-siteOr donc, Dupuis-Déri publie avec son père Thomas Déri, un livre intitulé L’Anarchie expliquée à mon père. Voilà qui nous change agréablement des sempiternels « …expliqué à ma fille », même si l’effet aurait été mieux ajusté avec une petite présentation pleine d’esprit. Là non, ça commence sec et rêche : « Comme disait déjà Bernard de Chartres au XIIe siècle ».

Le parti pris du dialogue fils-père est plutôt astucieux, même s’il aurait mérité un peu plus de légèreté dans l’exécution. Il s’agit de faire « passer » le maximum de références, de noms et de citations sans avoir l’air de les asséner aux lectrices et lecteurs.

Certes, mais c’est la loi du genre, chaque lectrice ou lecteur un tant soit peu féru(e) d’anarchisme aurait souhaité tel exemple plutôt que tel autre, omis tel penseur, pour mieux mettre tel autre en valeur, etc.

Tel quel, je ne doute pas que le bouquin, d’ailleurs d’une modestie sympathique, puisse éclairer et fournir en pistes de réflexions et de lectures un lectorat curieux.

Ça se gâte !

Page 34, Dupuis-Déri évoque l’anarchisme « officiel », celui qui se revendique comme tel (si j’ai bien compris). À propos de la France, il écrit :

« En France, il est porté par la Fédération anarchiste (FA), dont la première mouture a été fondée au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Elle dispose d’un journal, Le Monde libertaire, d’une librairie à Paris et d’une radio. D’autres organisations existent, comme Alternative libertaire (AL), sans compter les dizaines de collectifs autonomes ou le réseau des squats. »

La première affirmation — selon laquelle l’anarchisme serait en France « porté » par la FA — est ridicule. Il ne suffit pas de mentionner les « dizaines de collectifs autonomes », il faudrait préciser que le total de leurs membres est supérieur au 500 adhérent(e)s — et non pas nécessairement militant(e)s — de la FA. Accessoirement, tant qu’à citer AL, l’auteur pourrait aussi citer l’Organisation communiste libertaire (ou bien ça se sait jusqu’à Québec qu’ils acceptent des patrons lock-outers ?).

Mais l’essentiel n’est pas là. C’est dans une omission monumentale que réside la malhonnêteté de cette description. Pour Dupuis-Déri, littéralement, la Confédération nationale du travail (CNT) n’existe pas ! Or si une organisation a « porté » et pour mieux dire incarné le renouveau de l’anarchisme depuis l’an 2000, c’est évidemment la CNT (et pas du tout la FA, souvent incapable, lors des mouvements sociaux d’importance ces quinze dernières années de trouver un(e) vendeur/deuse pour diffuser le ML dans des manifs de 100 000 personnes). Dupuis-Déri ne peut évidemment ignorer l’existence de la CNT, même s’il peut en sous-estimer l’importance (signalons au passage que le nombre des adhérents de la CNT est entre 4 et 7 fois supérieur à celui des adhérents FA). Il a donc choisi de mentir par omission. Certes, on peut arguer du fait que la CNT est un syndicat anarcho-syndicaliste et non une organisation « spécifique », on peut même défendre un point de vue anti-syndicaliste, ce qui ne me choque nullement. On ne peut juste pas faire ce que Dupuis-Déri a choisi de faire. Le prenant en aussi flagrant délit de mensonge sur un point précis, je me demande ce qu’il en est du reste, sur des faits et des auteurs dont j’ignore tout. C’est l’inconvénient d’être malhonnête… Ça n’incite pas à la confiance.

Une remarque sur le fond, et avant de revenir sur les merveilleux jouets dont « dispose » la FA parisienne : le livre donne, une fois mis de côté l’omission scandaleuse sus-citée, une idée absolument bordélique de l’anarchisme. En partie justifiée, hélas. Ce serait un travail de longue haleine d’examiner la question de savoir si c’est bien cela le « mouvement anarchiste ». L’Auberge espagnole (sans la CNT ! ce qui est un peu fort). Ainsi rencontre-t-on à la page 188 la notation suivante :

« D’autres anarchistes, mais c’est plus rare, proposent l’asexualité, c’est-à-dire l’abstinence, pour ne pas dominer (pour un homme) ni être dominée (pour une femme). »

Vous imaginez la même phrase à propos de n’importe quelle autre tendance du mouvement ouvrier révolutionnaire ?

« D’autres trotskistes, certes minoritaires, ont carrément arrêté de niquer. “Je ne leur propose plus rien, nous déclare l’un d’eux, et elle me foutent la paix !” »

Non, hein ! Eh bien avec les anarchistes, ça passe. On les voit, ces malheureux(ses) « proposer » l’abstinence, c’est-à-dire notez le bien proposer une abstention, un non-agir (des anarcho-boudhistes ?).

Une tendance, rare d’accord, mais tout le monde a le droit de ne pas vivre, et l’addition de tous ces fêlé(e)s… eh bien papa, c’est l’anarchie !

Ayons une pensée émue pour le pauvre Sébastien Faure, partisan de la « synthèse » (dont s’inspire en principe la FA) entre individualistes, anarcho-syndicalistes et communistes libertaires (la « synthèse » étant en réalité une pénible cohabitation). Les anarchaféministes, on comprend ! Quelques chrétiens tolstoïens, passe encore ! Des naturistes vegan, OK ! Mais les j’nique-plus-j’m’en-vante, où voulez-vous les mettre ? (Euh, non chèr(e)s camarades, c’est un malentendu, personne n’avait l’intention…).

Ah ! une coquille à corriger si le livre connaît un retirage : p. 75, la DCRI n’est pas obsédée par une mouvance « anarcho-autonomiste » façon bretonnante, mais « anarcho-autonome ». Il y a sur ce blogue quelques bons textes à lire sur cette chimère.

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J’ai annoncé que j’allais revenir sur l’un des merveilleux outils dont « dispose » la FA, on va voir pour quoi faire, je veux parler du Monde libertaire. Un correspondant m’envoie un supplément gratuit (n° 48) au numéro 1732 de ce quinzomadaire, daté du 27 février 2014. Au milieu de contributions plus ou moins anodines ou même sympathiques, je relève les prestations remarquables de deux crétins. Le premier signe à la une un articulet qui cherche laborieusement à moquer J.-L. Mélenchon pour avoir viré un candidat de son parti, coupable d’avoir publiquement trinqué avec Yves Guéna. Le personnage sévit jadis au cabinet du premier ministre Michel Debré, fut plusieurs fois ministre du général de Gaulle, notamment de l’Information, puis des Postes et Télécommunications, chargé par Pompidou de mettre au pas les radios périphériques trop indépendantes du pouvoir en mai 1968. Bref une belle carrière d’ordure d’État. Sa description dans le Monde libertaire, quinzomadaire de la Fédération anarchiste :

« Yves Guéna, une personnalité respectée par tous à Périgueux, gaulliste, résistant, ancien président du Conseil Constitutionnel, nonagénaire. »

Page 5, maintenant, un galimatias[1] sans titre possible à distinguer, à propos de la censure d’un spectacle du triste Dieudonné, dont il nous est dit, sans rire semble-t-il, qu’il est « accusé d’antisémitisme ». « Accusé », tandis que M. Valls est « spécialiste du racisme anti-immigrés en général et anti-Roms en particulier ». Si M. Valls est tout cela, c’est donc, sous-entend le crétin, que Dieudonné est innocent. Le galimatias se clôt sur un clin d’œil complice à l’intention des ahuris qui croient défier un « système » en reproduisant le signe de ralliement des dieudonnistes, la « quenelle ».

Tout ça est minable, à gerber. Ça n’est pas la première fois, et ça n’est pas la dernière (vive la « synthèse » !).

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Ajout 1. (11 mars [mon papier a été mis en ligne le 9 mars 2014]). Un certain nombre de militant(e)s de la FA ayant refusé de diffuser le « gratuit » évoqué ci-dessus, en raison semble-t-il du seul article signé « Michel », les exemplaires ont été pilonnés. Les deux crétins, non.

Ajout 2. (15 mars). La FA a officialisé sa position par un communiqué dont je tire cet extrait : « Il s’agit bien évidemment d’une erreur, la personne ayant écrit cet article ne fait pas partie de notre organisation et ne représente pas davantage notre position politique. Nous allons rechercher collectivement la source de ce dysfonctionnement. »

Bonne chance !

Pas un mot sur l’éloge de Guéna. Il est vrai que son auteur est bien membre de la FA, lui.

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[1] Dont on peut lire une critique méritoire sur le blogue de Floréal.

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En voilà assez, changeons-nous les idées avec le second livre de cette chronique : Cartographie de l’anarchisme révolutionnaire, de Michael Schmidt.

couv-cartographie-siteL’auteur tient une gageure de même dimension que celle des Déri, résumer en moins de deux cent pages l’histoire d’un mouvement. Cependant, notez l’adjectif « révolutionnaire » dans le titre ! Si les anarchistes dont il est ici question sont abstinents, du cul ou de la bouteille, ils n’en font pas le ressort de leur action. C’est reposant.

Schmidt adopte, pour réécrire l’histoire de l’anarchisme la métaphore des « vagues » successives, la première vague de 1868 à 1894, la cinquième de 1990 à nos jours. Je ne suis pas complètement convaincu de la pertinence de cette métaphore, devenue un lieu commun à propos du féminisme par exemple, mais reconnaissons qu’elle permet de situer des périodes historiques sans être obligé de s’en justifier de manière trop rigoureuse.

On peut faire la même remarque à propos de ce livre qu’à propos du précédent : la nécessité de la concision entraîne des choix, par nature discutables. Mais l’ensemble est tenu et cohérent.

De plus, le choix de déplacer le regard, depuis l’Europe occidentale vers d’autres régions de la planète, Amérique latine, Antilles, Asie, Afrique, etc. est assez rare pour être signalé. Les pistes vers des documents en ligne sont nombreuses et permettent de prolonger utilement la lecture.

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Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Thomas Déri & Francis Dupuis-Déri, L’Anarchie expliquée à mon père, 240 p., 10 €.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Michael Schmidt, Cartographie de l’anarchisme révolutionnaire, 187 p., 14 €.