AVEC « CAÏN », LE MACHISME, ÇA ROULE! (2012)

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Nouvelle série policière (France 2). Nouvelle série française. Petit budget, petits effets.

Comment attirer l’attention ? Comment rivaliser avec Murdoch et Montalbano ? Ou — plus difficile encore — avec le lieutenant Kate Beckett de Castle ou Sarah Lund de The Killing (série danoise, comme son titre ne l’indique pas) ?

Bertrand Arthuys et Alexis Le Sec ont eu une idée : créer un personnage de flic handicapé, le capitaine Caïn.

Rattrapage express : Caïn est, dans la légende biblique, le fils aîné d’Adam et Ève, lequel tue son frère Abel, et devient ainsi le premier meurtrier de l’histoire légendaire chrétienne.

Nous avons donc affaire à un effet « comique ». Caïn le « meurtrier » symbolique traque les meurtriers… Vous y êtes ? Bon.

« Le flic avec un truc en plus ». C’est le slogan de la série.

Caïn est un type moderne, il boit et il se came. En tout cas, il l’a fait : suffisamment pour se casser la gueule en voiture. Résultat : circulation à vie en deux roues, celles de son fauteuil d’handicapé.

Jusque là…

Lisons maintenant la prose d’une journaliste du Monde, Christine Rousseau, dans le supplément « Télévisions » du quotidien de référence : « Voici un héros auquel les téléspectateurs devraient incontestablement s’attacher. Car, disons-le d’emblée, Fred Caïn a tout pour plaire. Malgré — ou à cause — de ses innombrables défauts[1]. »

Certes, la vie n’est facile pour personne, avec la crise, et tout ça. Quand on s’est tapé l’école de journalisme de Lille et qu’on a la chance de démarrer au Monde, même au supplément TV (détail qu’on n’est pas obligée de mentionner dans la conversation), on doit se dire qu’il y a une petite chance que les choses s’enchaînent au mieux par la suite et qu’il ne serait peut-être pas opportun de passer immédiatement pour la féministe-râleuse qui en veut aux mecs et dont le soutif sent le brûlé.

Donc Christine tartine à partir du dossier de presse aimablement fourni par la production. Elle prévient honnêtement que le harcèlement est chez notre nouveau poulet appareillé « une seconde nature », qu’il s’incruste chez son ex-femme et harcèle ses amants. Est-ce que ça pose un problème à la femme qui sommeille dans la journaliste ? Non, pas vraiment. La Belle au bois dormant ronfle comme une sonneuse.

Que voyons-nous sur l’écran ?

Un type infect avec tout le monde, plutôt beau mec, et particulièrement répugnant avec les femmes. C’est parce qu’il est… ? Allons, allons ! Faites un effort ! C’est parce qu’il est : « dragueur ». Faut tout vous souffler, alors !

Bon, il s’y prend d’une manière un peu curieuse, comme ça, au premier abord, mais c’est parce que c’est un mec qui a vachtement souffert dans sa chair et dans son cœur. En somme, il incarne l’Homme, car voyez-vous, dans tout Homme il y a un Alexandre le Grand que l’on a privé de dessert parce qu’il n’a pas appris sa récitation et qui en veut au monde en général et aux femmes en particulier (sauf [parfois] maman et sœurette).

D’ailleurs, nous apprend Christine, le Caïn est « mû par une rage tournée davantage contre lui-même qu’envers les autres ». Les autres seront ravis de l’apprendre…

Dans les deux premiers épisodes, les « pilotes » de la série, si j’ai bien compris, le flic à roulettes colle une claque retentissante sur les fesses d’une collègue médecin légiste ; il tripote le pied d’une très jolie veuve, qu’il soupçonne (à juste titre) d’avoir estourbi son époux ; il réveille son ex-femme la nuit et terrorise son amant du moment.

Commentaire de Christine, qui n’évoque pas les deux premiers faits, sans doute pour ne pas tuer le suspens : Caïn a des « manières iconoclastes ».

Ne vous attardez pas sur la connotation religieuse du terme, elle est probablement involontaire. Ce que Christine nous répète, parce que la prod le dit, ce que tout le monde veut que nous comprenions, c’est que Caïn est un anticonformiste.

Mal embouché, peu respectueux des lois et règlements en vigueur (mooooooon dieu, quel délicieux paradoxe !), misanthrope et misogyne : c’est donc un rebelle !

Où l’on découvre que tel ancien directeur du FMI et tel (autre) homme-tron(c) ont (enfin) soulevé le couvercle de la bienséance féministe/coincée qui pesait sur notre malheureuse société.

Tandis que Sarah Lund n’arrive pas à garder son copain, vu qu’elle bosse sans arrêt ; que Kate Beckett, traumatisée par l’assassinat de sa mère, ne se fait pas à l’idée de s’envoyer ce benêt de Castle ; que Murdock, genre catho coincé du cul, en reste aux regards langoureux ; qu’un Montalbano semble un quasi modèle de délicatesse masculine (quels traîtres hypocrites, ces ritals !), y’en a un qu’en a encore, c’est Caïn.

Comment réagit la médecin légiste à la claque sur les fesses ? Elle dit un truc du genre : « Si vous refaites ça une fois, je vous arrache les yeux à la petite cuillère ! ». Du coup, Caïn lui rétorque : « Si vous me répétez ça une fois, je vous épouse »…

Putain d’audace dans les dialogues, non ?

Dans la vraie vie, on bricole une loi sur le harcèlement au travail, aux fins de clouer le bec, et la queue (alouette !) aux minables satyres de bureau du genre de notre capitaine déconnant, et c’est ça la nouveauté française ! Le truc auquel vous devriez « incontestablement vous attacher ».

Quant à la suspecte, trop belle, et même un chouya trop noire pour être honnête, elle finit par lui sauter dessus. Et ils baisent, façon de vous faire comprendre (voir plus haut), qu’il en a toujours. Comme (nous sommes en France !), le plus répugnant machisme s’accommode avec grâce du sentimentalisme le plus dégoulinant, il s’avère que la salope éprouve aussi des sentiments, et qu’elle a tué son mari impuissant (lui !) par amour.

Vas y donc, qu’il lui dit Caïn, si t’es cap. Et il lui montre comment lui tirer une balle dans la gorge[2]. Et là, elle lui dit que l’autre elle l’aimait, alors que lui elle l’aime pas. Et ben, lui, il lui explique comment effacer ses empreintes de je ne sais quoi qui la met dedans et il dit à son chef qu’elle est innocente… C’est pas un personnage avec du relief et des contradictions et de la profondeur psychologique, ça ?

Notons que le crochetage de serrure est élevé par ce flic au rang de manie. Les concepteurs de la série pensent sans doute que c’est original (non ! Montalbano en fait autant). Vu les traits de caractère prêtés au personnage, on peut faire le rapprochement entre les femmes et les portes des maisons : c’est toujours fermé et c’est frustrant, donc peu importe comment on pénètre à l’intérieur, d’ailleurs vous verrez qu’on me remerciera après ! Le catéchisme du violeur.

L’affaire Strauss-Kahn avait été l’occasion d’une atterrante remontée de boue machiste et, insistant, blague minable après faux dérapage, sur l’équivalence entre désir, érotisme, harcèlement, contrainte et prostitution. Le tout égale CUL. Dont il semble que de récents « conformismes » de pétasses mal baisées empêchaient de parler librement.

Le phénomène a été analysé il y a déjà une vingtaine d’années aux États-Unis par Susan Faludi dans son livre Backlash, The undeclared war against women (Voir traduction en poche aux Éditions des femmes, 1993). Backlash, conservé comme titre français, signifie « réaction violente » ; on peut le traduire par « retour de bâton ». Bâton : une image qui convient aux phallocrates.

Avec la série « Caïn[3] », et avec, hélas, le soutien ahuri d’auxilliaires féminines, le retour de bâton s’affiche sur les écrans de télévision, avec une joli gueule, deux roues, la force du handicap surmonté — quelle insulte, au passage, pour des milliers d’hommes et de femmes qui, dans la même situation, préservent et leur dignité et celle des autres ! — et les couleurs trompeuses de l’indépendance d’esprit.

On savait que l’antisémitisme a été le « socialisme » de quelques imbéciles.

Ne laissons pas les médias mentir : le machisme est l’anticonformisme des minables.

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[1] Je ne doute pas qu’on puisse trouver (encore) pire ailleurs : j’ai autre chose à faire.

[2] Alerte ! Information sur les moyens de [se] donner la mort ; articles 223-13 à 223-17 du code pénal. Que fout le CSA nom de dieu !

[3] Récompensée au festival de Luchon !

 

Lingerie

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Une deuxième saison de la série suscita ce commentaire dans le supplément Décervelage du Monde.

Véronique Cauhapé écrit : « Le capitaine de police diablement hémiplégique et redoutablement séduisant, est de retour pour une saison 2 dans laquelle notre héros n’a rien abandonné de son ironie grinçante et de son humour noir. Disons-le tout net, cet homme cloué sur son fauteuil roulant et bourré de tant de défauts qu’il en devient charmant, est la première raison qui nous fera le suivre dans ses nouvelles enquêtes. Ces dernières, il les mène avec son lieutenant, Lucie Delambre […], beaucoup plus apte à se défendre contre les attaques caustiques de son « patron » que lors de la première saison. […] Ces deux-là se battent désormais à armes égales[…]. » Etc.

Bref, le macho excusé a désormais une faire-valoir un peu culottée. Il faut bien que le féminisme serve à quelque chose, hein !