LA BAUDRUCHE ET L’ÉPOUVANTAIL — Fable misérable (2014)

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n a beau ne pas disposer de réserves inépuisables de compassion pour les femmes qui (au-delà de l’âge de 16 ans) tombent des nues à la découverte des à-côtés vaudevillesques de la domination masculine, on peut comprendre que Mme Trierweiler ait été au moins autant choquée par l’inélégance de son présidentiel compagnon que par la nouvelle de sa disgrâce. Laisser la personne concernée découvrir la déplaisante nouvelle en allumant la radio…

Eh bien, vous n’y êtes pas ! C’était génial ! N’exagérons toutefois ni les mérites ni l’indignité de M. Hollande, il y a fort à parier qu’il n’y avait chez lui nulle préméditation. Simplement, peut-être, l’impossibilité très masculine et de renoncer à une « bonne fortune » et d’être honnête avec la femme de sa vie (du jour). Cela dit, le sens politique consiste à tirer parti de tout, au bon moment. Constatant que l’opinion publique ne semblait pas lui tenir rigueur de sa muflerie, M. Hollande a décidé de systématiser et d’optimiser le procédé. C’est ainsi que les députés socialistes ont appris, les uns à la télé, les autres à la radio, de la bouche du ministre de l’Intérieur (toujours volontaire pour crisper le maxillaire devant une caméra), quels seraient les résultats de leurs délibérations et de leur vote sur un projet de loi concernant « la famille ». Ces gens sont des professionnel(le)s endurci(e)s ; c’est sans doute pourquoi on n’a pas enregistré, à ma connaissance, le moindre arrêt maladie, la plus petite hospitalisation en clinique de repos. Tout au plus quelques grommellements, vite étouffés.

Quittons un instant le terrain dit « sociétal » : M. Hollande, qu’il croit sincèrement ou non à ses vertus économiques, a annoncé une espèce de « nouvelle donne » économique, qui relègue les aveux jospiniens sur le caractère évidemment non-socialiste de son propre programme au rang de baragouin jésuitique. Plutôt qu’un New Deal, c’est un coming out.

Rappelons-nous dans quelle histoire de la gauche sur le moyen et le court terme s’inscrit cet épisode tragi-comique. Depuis 1981, c’est-à-dire depuis le retour de la gauche aux affaires, seuls des demeuré(e)s peuvent douter que la social-démocratie française est consciente que sa mission historique consiste à gérer la modernisation capitaliste en combinant un savoir-faire « à la française » (éliminer le PC, éradiquer le vieux fond populaire anarchosyndicaliste) avec un zest de modernité sociétale nordique. C’est ce qui a commencé à être fait (la gauche a privatisé à tout va) ; cela a été dit (relisez Jospin). C’est aujourd’hui, si l’on peut dire, officiel.

Hélas, quoique convaincue de l’importance de son rôle historique la gauche social-démocrate française souffre, comme l’on dit aujourd’hui, d’un « déficit » de confiance. En elle-même. Aussi, à peine aux manettes, se met-elle à gouverner pour la droite. Non pas en tant qu’elle gère la modernisation capitaliste : droite et gauche font le même choix. Mais en prenant garde de ne pas effaroucher l’électorat de droite.

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Il a semblé un moment que M. Hollande souhaitait rompre avec cette stratégie complexée. Il a mené à bien l’ouverture du mariage aux personnes de même sexe, réforme présentant le double avantage de ne rien coûter (en terme de budget) et de le faire paraître un homme de gauche et de conviction, grâce à levée de boucliers de la droite ultra-catholique. Les manifestant(e)s de la dite « Manifestation pour tous » étaient bien la preuve bruyante, peut-être encombrante parfois, que M. Hollande est un président de gauche. C’était plutôt bien joué.

Changement de braquet, le coming out libéral est un coup de maître, on n’a aucune gêne à le reconnaître, n’attendant rien d’autre des politiciens que de la politique politicienne. Coup de maître donc, comme il était facile de le mesurer dans les jours qui ont suivi son annonce. Gardons bien présent à l’esprit qu’un président de gauche pense que l’électorat de gauche lui est captivement attaché. Il s’agit donc de s’arranger avec la droite et les patrons. El les voilà muets ou bredouillant, la carpette tirée sans douceur de dessous leurs pieds, ridicules, les quatre fers en l’air, regardant d’un air hébété leur programme libéral entre les mains du socialo… Ils n’étaient pas prêts de se remettre de celle-là !

Seulement voilà : désarmer la droite sur le terrain économique (et du même coup remplir la mission, c’est-à-dire faire tourner le système capitaliste) et l’affronter sur les questions de mœurs demande des nerfs solides.

Sans parler des fachos toujours heureux d’aérer leurs rangers, les jeunes cathos, prennent goût à l’odeur des lacrymos, aux cavalcades et à l’adrénaline. Ils accueillent les ministres avec des tomates, et se font même un peu cogner sur la gueule (après tout, ils payent des impôts comme tout le monde !), pour finalement protester contre les arrestations arbitraires (à mourir de rire !).

Or, d’une fermeté exemplaire sur la question dite du « mariage pour tous », l’exécutif a choisi de se dégonfler comme une vieille chambre à air à propos de son projet de loi sur la famille. Les réponses infantiles à propos de la « théorie du genre » (« on n’a rien à en dire puisque ça n’existe pas ! ») étaient déjà un signe inquiétant. Le Monde (daté du 5 février) tente d’expliquer à son (é)lectorat qu’il s’agit d’une « esquive » plutôt que d’un recul, ce qui n’aurait de sens que dans une configuration où les manifestations de la droite catholique et de l’extrême-droite seraient un obstacle. Or nous avons vu qu’elles sont un faire-valoir : tout le contraire.

Accessoirement, lesdites manifestations émanent d’une minuscule minorité de la population, et même de l’électorat français. Cette minorité, fermement contenue à propos du « mariage gay », se sent pousser des ailes aujourd’hui, ce qui la rendra d’autant plus pugnace lors d’échéances à venir.

Imaginons un instant ce qu’il en sera du débat sur les mesures concernant la « fin de vie ». La violence des extrémistes sera d’autant plus grande qu’ils savent leur positions battues en brèche dans toute l’Europe occidentale… Ils diront qu’on veut rendre l’étude de Suicide, mode d’emploi obligatoire au collège (en exhibant des polycopiés de sociologie ou de droit de deuxième année de licence). Ils diront qu’un programme euthanasique d’essai coûte déjà la vie à 150 000 personnes chaque année (inutile d’inventer le chiffre, c’est celui des « débranchements », donné par le ministre Douste-Blazy en 2004). Le gouvernement pourra multiplier les consultations, les commissions et les rapports, ça n’empêchera pas les cathos ultras de hurler au nazisme, et les néo-nazis et autres dieudonnistes de stigmatiser le complot sioniste.

Le Monde explique que c’est aujourd’hui l’approche d’échéances électorales, municipales et européennes, qui a motivé la « prudence » du chef de l’État. C’est le problème de la démocratie : tout est toujours à recommencer, on se trouve toujours situé avant une consultation, même au lendemain de la précédente.

Donc, résumons-nous : voilà un politicien socialiste qui endosse la vision du monde des patrons et, pour le reste, évite — surtout les années d’élection — de contrarier des gens qui n’ont pas voté et ne voteront jamais pour lui…

Étonnez-vous que des électeurs et électrices rêvent d’un coup de balai frontiste — c’est l’inconvénient de continuer à penser en électeur — ou laissent tomber, avec le bulletin de vote, toute perspective de participation à la vie de la cité ! Faut-il qu’ils soient bien naïfs, bien flemmards aussi, les électeurs de gauche, jamais lassés de se faire balader, pour ne pas révoquer à coups de pieds dans le cul un gouvernement qui paye une porte-parole qui a l’aplomb d’affirmer que si le projet de la loi sur la famille est passé à la trappe, c’est qu’il « n’était pas prêt » !

La jeune dame explique tranquillement que le parlement s’apprêtait à examiner un projet nullasse, bancroche, ni fait ni à faire, et que, ouf ! merci les cathos ! on s’en est rendu compte juste à temps ! J’en devine, dans les cabinets ministériels et au Parlement, qui ont dû tomber de leur fauteuil (à défaut d’avoir l’impression de tomber d’un gratte-ciel, comme Mme Trierweiler).

Capture d’écran 2014-12-01 à 15.24.38Après ce genre de « pantalonnade », pour citer une fois de plus Le Monde, lequel semble penser que la pantalonnade fait partie des risques honorables du métier politique (mais risque pour qui ?), et les suivantes que celle-ci annonce, que reste-t-il à la gauche pour espérer ne pas trop perdre les législatives, voire conserver l’Élysée ?

Il reste… Nicolas Sarkozy.

Une manif pour tous à lui tout seul.

Sarko, le recours. Lui, président de la République, on connaît. Et ça ne fait pas envie. Non parce que c’est un ami des patrons (Hollande est leur commissionnaire), mais parce que c’est lui. Voilà ce qui peut encore limiter la déconfiture de la gauche et ramener à elles des lambeaux d’électorat : un épouvantail avec une Rolex au poignet.

Vous me direz, et vous aurez mille fois raison, que l’histoire réelle ne s’écrit pas sur les plateaux de télévision, mais bien plutôt dans les luttes sociales. Mais comment imaginer qu’une telle médiocrité bonhomme, une telle désinvolture dans le n’importe quoi, ne contribuent à navrer, décourager, écœurer, plutôt qu’à susciter la révolte salvatrice ? Certains suggéreront peut-être que c’est là l’objectif visé. Je n’en crois rien. Nous avons affaire à des petits joueurs, capable de cynisme certes, et d’un joli coup en passant, mais dont le maximum de vision à long terme culmine dans le plan de carrière.

…Et comme bien l’on pense, à pareille fable il n’y a pas de morale.