UN RÊVEUR CAPTIF Magnifique opus de Barthélémy Schwartz (2012)

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J’ai rencontré Barthélémy Schwartz il y a une quinzaine d’années, à l’époque où la revue Oiseau-tempête, au collectif de rédaction de laquelle je ne participais pas encore, a publié mes premières contributions (des tracts). Par la suite, nous avons passé quelques centaines d’heures en réunions hebdomadaires et au téléphone.

À Oiseau-tempête, tout était longuement débattu : textes, dessins et autres contributions graphiques, que nous voulions davantage que des « illustrations ». Mais la touche finale de la maquette de la revue, nous la devions à Barthélémy[1], et c’est à elle (donc à lui) que la revue devait son allure et une bonne partie de son succès — sa cohérence, même ; parfois plus « visuelle » que réelle.

Barthélémy a publié dans la revue des dizaines de dessins et de collages , qui contribuaient à son originalité. J’ignorais alors qu’il avait, comme on le dit d’un criminel, « un passé » dans les marges de la bande dessinée, même s’il lui arrivera par la suite d’y faire des allusions.

En même temps que les éditions Ab irato poursuivent leurs activités, avec Ève, sa compagne, Barthélémy a lancé une nouvelle revue, intitulée L’Échaudée, qu’il place résolument dans la continuité d’Oiseau-tempête [2]. La filiation est certes justifiée par sa présence, et celle de certains « Oiseaux » comme Charles Reeve, et par l’esprit général de la nouvelle publication. Cependant, le fait qu’il ne s’agisse plus d’une revue « à collectif de rédaction », mais dirigée par deux personnes, entraîne nécessairement — à mes yeux du moins — un affaiblissement du contenu politique et de sa cohérence. Charbonnier (et charbonnière) étant maîtres chez eux, Ève et Barthélémy publient ce que bon leur semble, y compris de ses propres travaux en cours, ce qui peut donner lieu à quelques incongruités (je pense à une série de dessins empruntés à des BD militaires retravaillées, publiée dans le numéro un, dont il a convenu qu’elle aurait pu rester sans inconvénient dans ses cartons). Pourquoi m’attarder sur cet épisode ? D’abord parce qu’il est toujours préférable de montrer que l’écho donné à un travail ne s’apparente pas à un « copinage » niaiseux et dépourvu d’esprit critique. Ensuite, parce que L’Échaudée publie dans sa deuxième livraison[3] plusieurs pages de l’ouvrage que je souhaite évoquer ici, et dont le titre est celui du présent billet.

Il faut préciser que si c’est un service rendu à L’Échaudée de signaler sa parution aux lectrices et lecteurs, ça n’est pas nécessairement un service rendu au Rêveur captif, tant le format réduit de la revue par rapport au livre en « écrase » les dessins. Il faut impérativement feuilleter le livre en librairie.

J’ai écrit « dessins ». Il convient de préciser, pour autant que cela soit possible avec des mots, de quoi il s’agit. L’auteur utilise des procédés mixtes, combinant dessins, collages et photos, le tout en noir et blanc. S’agit-il encore de « bande dessinée » ? Voilà un débat qui ne m’intéresse guère, n’étant pas spécialiste, et convaincu par ailleurs que les formes les plus classiques (le roman, en littérature, par exemple) peuvent être subverties, voire dynamitées, sans perdre de temps à critiquer des étiquettes.

Dans la production romanesque, la dite « autofiction » donne le plus souvent des résultats assez pitoyables, pour ne rien dire des « confession » (J’ai vingt cinq ans et je baise mon prof de droit) et des « autoanalyses » (J’ai accompagné la mort de ma mère pendant six mois, bien qu’elle m’ait livrée au voisin du dessus entre l’âge de 10 ans et il y a six mois). Ici, l’exploration du rêve et par le rêve de la jeunesse de l’auteur en banlieue parisienne, de ses rapports avec son père, et avec les auteurs qui l’ont marqué nous emporte aussitôt. Pour évoquer et représenter les rêves dont il se sait captif, Schwartz use de toute la liberté et de toute la fantaisie du rêve lui-même, que les dessins et les collages servent merveilleusement.

L’Alice que nous devenons ne croise aucun lapin retardataire, mais les adultes et leurs discours terroristes sont largement aussi effrayants que la Reine ; quant au vol au-dessus des cités, il évoque davantage le 11 septembre que la fée Clochette…

Le Rêveur captif est aussi, et cela n’a rien d’accessoire, un objet magnifiquement édité par L’Apocalypse, peut-être trop cher (29 €) pour qu’on l’achète pour soi, mais idéal à offrir à quelqu’un que l’on aime. À défaut de vous rendre ce bienfait, on vous le prêtera.

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[1] Également auteur régulier d’articles.

[2] « Vous avez aimé Oiseau-tempête ? laissez-vous tenter par L’Échaudée ! »

[3] À peine sortie de l’imprimerie au moment où je rédige ce billet… Je n’ai pas eu le temps d’en consulter l’intégralité. Je recommande toutefois, sans plus attendre, un entretien fort intéressant avec Ken Knabb sur le mouvement « Occupy ».

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J’ai retrouvé, en classant quelques papiers, un inédit de Barthélémy, griffonné sur un coin de table pendant l’une des réunions d’Oiseau-tempête. J’ignore s’il l’a repris ailleurs. Je le donne ici (sans autorisation !).

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