Michel Onfray ou «l’esprit de l’escabeau» (2010)

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Lettre sur le néant adressée poche restante à M. le directeur de la rédaction du journal Le Monde.

 

Monsieur le directeur,

Vous avez jugé opportun de publier dans votre édition datée dimanche 2 & lundi 3 mai 2010 un portrait photographique de M. Michel Onfray, professeur de philosophie en disponibilité, récemment embauché par vos soins comme « chroniqueur associé » (je cite la médiatrice du journal, dans la même livraison).

Votre quotidien a mérité de longue date une réputation de sérieux, parfois teintée d’un soupçon de rigorisme, que l’emploi de la photographie et de la couleur est venu depuis peu tempérer (je parle du rigorisme).

En deux mots comme en cent, vous n’êtes pas du genre à gaspiller les arbres pour y coucher des extravagances, encore moins si ces dernières sont imprimées en quadrichromie.

Aussi bien devais-je me rendre à l’évidence : si vous aviez décidé de consacrer le quart de la page 17 de votre numéro 20301 à un portrait de Michel Onfray, il devait y avoir de sérieuses raisons signifiantes à la chose.

Et ce d’autant plus, si vous me permettez une remarque qui pourra paraître empreinte d’aigreur à vos lecteurs [ceci est une figure de rhétorique], que nous n’avons pas été précisément privés de portraits de cet auteur depuis la parution de son pamphlet contre M. Sigmund Freud, psychanalyste viennois, hélas décédé avant d’avoir pu prendre connaissance de l’ouvrage qui l’accable.

Je noterai ici, ce qui n’est pas sans importance pour la suite, que M. Onfray apparaît presque toujours dans la même posture, face à l’objectif, la tête légèrement penchée en arrière, le regard un tant soit peu ironique, arborant un air que l’on pourrait qualifier sans exagération polémique de « satisfait ».

« Alors ! Qu’est-ce que vous trouvez à redire à ça ? » semble être la pensée qu’il nous adresse.

La découverte de la photo ci-dessus évoquée n’en est que plus étonnante, et je ne doute pas qu’elle aura traumatisé plus d’un admirateur ou admiratrice de M. Onfray.

Ce qui saute aux yeux d’abord est la mise en scène un peu saugrenue. M. Onfray se trouve en effet juché sur un escabeau de six marches, le postérieur posé sur la dernière, la jambe droite (me semble-t-il) repliée sur la cinquième, tandis que le pied gauche repose sur la troisième.

L’escabeau se présente, si j’ose dire, de trois quart face. M. Onfray se trouve de profil quand à son corps et tourne son visage vers l’objectif. D’un point de vue spatial, la composition est assez réussie.

La deuxième chose qui frappe le «regardeur», c’est la physionomie de M. Onfray. Où est la pose avantageuse et la crânerie que nous admirions récemment à la une du Point ? L’œil est torve, les commissures des lèvres tombantes dans un quasi rictus. Bref, le garçon fait une vraie tête d’enterrement !

Tout d’abord, pourquoi un escabeau ?

A-t-on voulu grandir l’auteur de Crépuscule d’une idole ? Aurait-on, littéralement, recherché une illusion d’optique ?

À moins qu’il s’agisse d’une métaphore : Perché au sommet de son échelle, M. Onfray annoncerait le beau temps… Mais comment expliquer, dans cette hypothèse, que le batracien affiche la mine du Droopy de Tex Avery (You know what ?).

N’y a-t-il pas là fâcheuse confusion des espèces et désastreuse contre-publicité pour l’hédonisme radieux dont M. Onfray s’est fait le chantre ?

Demeurons un instant dans le registre animalier cher à La Fontaine. Se pourrait-il que le cliché signé Stéphane Remael[1] soit le deuxième d’une série…

Supposons que lors de la première pose, M. Onfray ait joué à la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf… C’est une posture qui convient parfaitement à un personnage assez sûr de lui pour réviser la totalité du savoir humain (au moins en histoire, philosophie, et littérature), et s’attaquer à toutes ses idoles…

Sade ? un sadique. Marat ? un sadique. Freud ? un sadique-anal.

Et demain, à qui le tour ? Ce qui reste des rotules de Karl Marx fait entendre un bruit de castagnettes au cimetière de Highgate, à Londres.

On comprendrait qu’une telle expérience inaugurale (l’éclatement d’Onfray la grenouille) lui ait gâché l’humeur pour toute la séance de pose…

Bien entendu, on peut envisager des hypothèses plus prosaïques. À y regarder de près, l’escabeau est constellé de taches de peinture, sort d’ailleurs banal pour ce genre de meuble. Peut-être M. Onfray a-t-il tout simplement entrepris de repeindre son logis ? On ne saurait trop d’ailleurs l’encourager dans cette voie, au vu du mur qui sert de fond au cliché, d’un redoutable marron rouille lie-de-vin.

Peut-être l’a-t-on, à force de persuasion ou de précipitation, convaincu de s’asseoir sur un escabeau mal nettoyé, dont la tache, sur le plateau supérieur, est en train de gâter son pantalon noir ?

Comment savoir ? Tant de questions se présentent à l’esprit.

Tiens, je n’y avais pas songé jusque là… Il se pourrait que M. Onfray soit ici représenté, comme une divinité indienne, en « esprit de l’escalier » ? Il a oublié quelque chose de très important à dire sur Freud, vraiment le truc qui tue et… c’est trop bête ! De savoir qu’il a vendu, la première semaine, 14 000 exemplaires d’un bouquin ni fait ni à faire, ça lui ruine le moral… Il est furieux contre lui-même ! Pour un peu, il écrirait un livre pour se dénoncer lui-même comme charlatan… Mais là, non, il est simplement à la limite de la dépression. Quand la rédaction du Monde l’a contacté pour lui envoyer le photographe (Un quart de page, Michel !), il a d’abord refusé, par honnêteté intellectuelle et puis, de guerre lasse, il a accepté un rendez-vous. « Mais je vous préviens, je ferai la grenouille. C’est à prendre ou à laisser ».

On aurait bien aimé pouvoir être une petite souris et assister à la séance…

Mais j’y pense, voilà bien une autre hypothèse : la souris était présente à la séance. Quand Onfray l’a vue il est monté en hurlant sur escabeau. Ça n’est pas qu’il soit pleutre, oh non ! Un éléphant ne l’aurait pas impressionné, mais les souris, il y est allergique. Ce sont des choses qui ne se commandent pas. Du coup, à chaque fois que le photographe disait « Souris Michel ! Mais souris ! », il regrimpait dare-dare sur son perchoir. Ça a duré des heures, le photographe était au bord de la crise de nerfs ; heureusement qu’on peut effacer d’un clic les séries ratées.

Après tout, M. le rédacteur en chef, peut-être avez-vous choisi la photo la plus gaie !

Seulement voilà, comme la « Môme néant » de Jean Tardieu, cette photo a dit rin, a fait rin, a pense à rin. A existe hélas ! et sur un quart de page, mais a sert à rin.

Je préviens un reproche, un soupçon plutôt, qui n’aura pas manqué de vous effleurer à la lecture des lignes qui précèdent. Eh bien non ! je n’ai rien contre les escabeaux ! Il en faut. Il y en a de très bien. J’ai moi-même un bon escabeau dans mon appartement, sur lequel je monte de temps à autre, tout comme M. Onfray.

D’ailleurs, pour vous montrer à quel point ma critique est aussi éloigné que possible du ressentiment que stigmatisait Nietzsche (et dont M. Onfray a fait un gri-gri), je tiens à vous adresser des félicitations bien sincères à propos de l’embauche de l’esca Michel Onfray.

C’est une mesure commerciale pertinente : il manquait à votre quotidien un zest de vulgarité. Onfray vous l’apporte. Comptez sur lui pour révéler à vos lecteurs haletants que Freud comptait ses sous, que Marat était fils de curé et que Marx baisait sa bonne. J’espère que M. Onfray ne me tiendra pas rigueur de divulguer en avant-première une des informations qu’il se promettait de lancer à la face du monde dans son prochain ouvrage.

N’écoutez pas les petits esprits du microcosme parisien. La vulgarité est un art, Onfray un orfèvre, et vous M. le directeur, un bienfaiteur.

J’en donne la démonstration par l’exemple aux sceptiques qui se seraient égarés à lire la présente par-dessus votre épaule. Dans son magnifique éloge de Charlotte Corday (La Religion du poignard, Galilée, 2009), M. Onfray consacre un chapitre, le deuxième, à expliquer toutes les bonnes raisons qu’il aurait, lui Michel Onfray, d’assassiner Marat. Vous me direz : « Le contrat a été exécuté depuis belle lurette (comme dirait M. Brossat). À quoi bon y revenir ». Pardonnez-moi de vous le dire M. le rédacteur en chef, vous ne connaissez rien à la méthode historique !

Mais laissez-moi exposer mon exemple. Je cite : « Rappelons que le géniteur du futur Ami du peuple était… un prêtre sarde qui abjura pour entrer dans la vie civile. » (p. 21) Tout l’effet, voyez-vous, se trouve dans les points de suspension « était un prêtre ». Ces points de suite en annoncent une bien bonne… Le public de l’université populaire de Caen dresse l’oreille… Marat était fils… allez, je vous le dis… d’un curé.

Cet esprit gaulois, grivois juste ce qu’il faut pour soutenir l’attention. Cet anticléricalisme aux aguets, toujours décalotté, comme une bite de chien. C’est une « patte » que l’on reconnaît instantanément et qui ne manquera pas de vous attirer de nouveaux lecteurs (d’autant qu’ils ne connaîtront pas à l’avance le jour de publication de la chronique de M. Onfray).

En somme, il fallait une concierge dans votre belle construction quotidienne, vous l’avez. Même si pour l’heure (je reviens à l’énigmatique photo), elle est dans l’escalier.

Cette création d’emploi est particulièrement bien venue au moment où l’excellent Siné Hebdo annonce une cessation de parution, laissant sur le pavé nombre de talents. À ce propos, et puisque je vous vois dans d’aussi bonnes dispositions, je me permets d’attirer votre attention sur d’autres situations individuelles douloureuses. Je pense à Serge Quadruppani, Noël Godin ou Raoul Vaneigem. Ne pourriez vous leur dégoter une petite chronique, en «association» et par roulement, cela va de soi, un marchepied, un tabouret… Un nez de marche même ferait l’affaire.

Vous me direz que vous ne pouvez accueillir dans vos colonnes toute la misère (même intellectuelle) du monde et que l’effort consenti pour l’embauche de Michel Onfray ne doit pas être interprété comme un signe de faiblesse. Je vous entends M. le directeur et je m’en voudrais d’abuser davantage de votre temps et de votre bienveillance. C’est pourquoi je vous prie d’agréer sans attendre l’assurance de mes sentiments échevelés[2].

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[1] De l’agence Myop ; je ne serais pas étonné qu’il y ait dans cette dénomination une malice dont, cependant, je suis incapable de saisir le ressort.

[2] Vous qui avez des lettres, vous comprenez pourquoi.

 

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Au risque de passer pour atrabilaire, je profite de la présente pour adresser une remontrance à M. Thomas Wieder, auteur d’un article intitulé « Décodage » (page 16, face l’escabeau, vous ne pouvez pas vous tromper).

Je cite M. Wieder : « C’est l’époque [les années 1950-1970] où le freudisme s’imposa auprès des psychiatres américains. Et où il devint une référence incontournable pour nombre d’intellectuels, tels Jacques Lacan, Herbert Marcuse ou Wilhelm Reich. »

Je crains que M. Wieder n’ait décodé un peu fort.

Passons sur le qualificatif d’intellectuel appliqué aux trois personnages et à leur ordre d’apparition, approximations qui mériteraient pourtant le détour.

Je m’en tiendrai à W. Reich, dont il eut été plus simple de rappeler qu’il fut lui-même analyste, et militant politique (plus qu’« intellectuel ») dans l’Allemagne des années 1930.

Il est en tout cas impossible de suggérer que c’est à partir de 1950, que Reich prit le freudisme comme référence incontournable, puisqu’il est contemporain de Freud, l’a rencontré et critiqué longtemps avant.

Au risque de la caricature, on pourrait, à la rigueur, dire l’inverse : c’est dans l’après-guerre, que Reich a cessé de considérer le freudisme comme incontournable ou au moins comme indépassable.

En 1950, Reich n’a plus que sept années à vivre et il va les consacrer à des recherches fort éloignées de celles de Freud.