LA TOUR EIFFEL ET LA BROSSE À CHEVEUX (2010)

Capture d’écran 2014-11-10 à 16.44.08

 

uel rapport peut-il bien y avoir, se demande un lecteur interloqué[1] entre la tour Eiffel et une brosse à cheveux.

La première réponse possible, à laquelle nous nous arrêterons par confort, n’étonnera personne dans un système reposant sur l’abstraction de la valeur : le rapport est marchand.

Bref, il s’agit d’argent.

A-t-on bien mesuré, dans le flot d’informations quotidiennes, l’importance symbolique de celle que Le Point délivrait le 30 juin 2010 : la police intervenait ce jour dans un foyer de travailleurs immigrés, rue du Chevaleret (à Paris, XIIIe), dans le cadre du démantèlement d’un « trafic de statuettes représentant la tour Eiffel ».

Capture d’écran 2014-11-30 à 22.13.55

Ici la conscience nationale se révolte et proteste ; on a volé la tour Eiffel, et pas qu’une fois ! Le nombre des délinquants placés en garde à vue — pas moins de 29 ! — donne une idée de l’ampleur de l’affaire.

À l’heure où certains « États » de notre ancien Empire réclament insolemment la restitution des plus beaux fleurons de nos musées, sous le mince prétexte qu’ils auraient été dérobés sous la menace des canonnières, des étrangers en situation irrégulière débitent des milliers de tour Eiffel factices…

S’agirait-il d’une espèce de contrepartie grotesque des antiquités égyptiennes et de l’art nègre ?

Navrant esprit de revanche ! Déplorable dévaluation de la culture ! Scandaleuse atteinte au droit de propriété !

Dans quel monde vivons-nous !

Et que fait le gouvernement ?

Comme il va de soi, le gouvernement se paie et fait ses comptes.

Par malheur, une presse avide de sensationnel en publie les livres, semaine après semaine. Ainsi, Le Canard enchaîné du même 30 juin 2010 rappelle que M. Woerth[2], ministre du Budget et trésorier du parti majoritaire, fut nommé en 1987 par le président du conseil général Jean-François Mancel, directeur de l’Agence de développement de l’Oise (ADO).

À ce poste considérable, M. Woerth fut le commanditaire, auprès de cabinets de conseils privés, de plusieurs études, dont l’une portait sur la valorisation des « déchets et rebuts de pommes » (épluchures et trognons) et des « comportements face à la brosse à cheveux ».

Capture d’écran 2014-11-30 à 22.41.14

Tant de sujets à traiter…

Nous y voilà.

Certes, le rapport entre le département de l’Oise, les trognons de pommes et les brosses à cheveux ne saute pas immédiatement aux yeux. Cependant, aller imaginer je ne sais quelle subventions occultes à des entreprises finançant elles-mêmes les officines majoritaires serait une manifestation révoltante de populisme.

Aux esprits non prévenus, la vérité apparaît simple et nue :

Il n’y a aucun rapport entre M. Woerth et Mme Bettencourt.

Il n’y a aucun rapport entre 2 000 tour Eiffel à 50 c l’unité et un crédit d’impôt de 10 milliard.

Il n’y a aucun rapport entre un Malien venu à Paris nourrir sa famille en vendant des tour Eiffel « sous le manteau » (précision du Point) et un ministre qui veille, après ses prédécesseurs, à ne pas dévoiler les rapports entre la politique et l’argent.

D’ailleurs, il n’y a aucun rapport entre la politique et l’argent.

Il n’y a aucun rapport entre la tour Eiffel et une brosse à cheveux.

N’est-ce pas un signe bien affligeant de l’époque, que nous nous trouvions dans la pénible nécessité d’avoir à démontrer de pareilles évidences ?

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

[1] D’après les enquêtes sociologiques la lectrice est train de baigner le petit dernier ou de préparer le dîner.

[2] À l’heure où des centaines de policiers bouclaient le secteur de la rue du Chevaleret, les collègues de M. Woerth dénonçaient dans les médias la « chasse à l’homme » dont il était, selon eux, l’objet dans l’affaire Bettencourt. Et on dit que ces gens n’ont pas d’humour !