ILS SONT «PIQUÉS», PIQUEZ-LES ! Campagne nationale pour un geste charitable par jour (2010)

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Jean Leonetti laissera son nom dans l’histoire comme initiateur de la loi de 2005 qui octroie le droit de mourir aux mourants[1]. Il a lui-même dirigé une mission d’évaluation de sa propre loi, qu’il a trouvé vraiment pas mal, bien même, non sans charre : intelligente, bien tournée, une peau de banane sous les pieds des gnangnans de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité, que du bonheur[2] !. Bref, Jean Leonetti est, à juste titre, un type content de lui.

Or un type content de lui ne résiste jamais à l’amicale sollicitation des amis qu’il connaît. S’il a pu nuire ici, il peut très bien nuire là. Et c’est ainsi que Jean Leonetti vice-préside le groupe UMP à l’Assemblée nationale, ce dont personne n’a rien à faire, et préside la Fédération hospitalière de France.

C’est à ce second titre qu’il était interrogé par Le Journal du dimanche du 4 juillet 2010, qui annonçait la mise en sursis, c’est-à-dire la fermeture annoncée de 54 services hospitaliers à travers la France.

Sans surprise, le brave Leonetti annonce qu’il s’agit « d’offrir une meilleure offre [sic] de soins aux patients ! ». C’est ce que dit La Poste, par exemple, à chaque fois qu’elle réaménage un bureau en diminuant le nombre de guichets.

Certaines déclarations de M. Leonetti méritent, avant de passer à la postérité, d’être détaillées.

Il commence par expliquer que « quand les médecins opèrent peu, le geste est moins sûr ». On pourrait rétorquer que lorsque les médecins opèrent trop, avec trop peu de personnels trop fatigués, leurs gestes sont moins sûrs aussi. Mais on n’hésitera pas à nous servir l’argument pour fermer des services dans les grandes villes. Pour l’instant, on nous parle des horreurs qui se déroulent dans la France profonde. Je cite :

« Cela fait des années que de jeunes chirurgiens ne se sont pas installés dans ces services. Faute de parvenir à recruter des praticiens au moment où les titulaires prennent leur retraite, ces établissements recourent à des médecins étrangers dont le diplôme n’est pas reconnu, ou bien à des mercenaires, certes très qualifiés, eux, mais qui restent seulement quelque temps et réclament des salaires faramineux. »

Chef-d’œuvre de la rhétorique libérale ! Ici ouvertement xénophobe. Détaillons.

N’importe quelle personne ayant été hospitalisée à Paris dans les vingt dernières années a pu vérifier ce que tout le monde sait : l’Assistance publique hôpitaux de Paris ne fonctionne que grâce à des médecins « étrangers ». Arrêtons-nous au passage sur cette expression, « médecins étrangers ». Elle articule la xénophobie en deux temps : elle y fait appel d’abord (« étranges étrangers », « louches », « origine inconnue », « compétences invérifiables ») ; puis elle la confirme (ils ne sont pas compétents, on va le voir dans la phrase suivante). Or, si leurs diplômes ne sont en effet pas « reconnus » (problème d’harmonisation administrative), cela ne signifie nullement que leurs compétences sont en cause, mais simplement que l’on peut les payer beaucoup moins que s’ils l’étaient.

Premier et double mensonge, donc : la situation présentée comme spécifique des petits hôpitaux de province et générale, et les médecins qui ne sont pas de nationalité française n’y sont pour rien. Ils en subissent les conséquences.

Deuxième envoi en deux rafales. a) on nous parle de « mercenaires » b) on précise que eux sont très qualifiés, sous-entendu « contrairement aux médecins étrangers » (voir plus haut).

Le terme « mercenaire » est évidemment péjoratif. Le Petit Robert donne : « Qui n’agit, ne travaille que pour un salaire. Vénal. Inspiré par la seule considération du gain. »

On sait que l’idée d’un « servie public » est obsolète. On devine que dans l’esprit de l’excellent M. Leonetti, il n’existe pas non plus de salarié(e)s. Salariés est un vilain mot, parce que l’on ne doit pas travailler pour de l’argent, mais pour en faire économiser à son employeur. De même qu’une infirmière est une sorte de nonne suréquipée, un chirurgien se doit d’être une espèce de missionnaire. On voit par là à quel point le capitalisme et l’extension de sa gestion à l’ensemble du système de santé a pour conséquence une dévalorisation du travail même, et y compris des rôles jadis les plus prestigieux (donc masculins). On rappelle à l’ordre moral — et on cherche à licencier — le chirurgien comme la boniche.

Le Journal du dimanche a la bonté d’éclairer ses lecteurs, dans un long encadré, sur « Le tabou des “mercenaires hospitaliers” ». Résumons : des médecins qui « viennent souvent d’Europe de l’Est ou du Maghreb », mais aussi des grandes villes de France, proposent leurs services à des hôpitaux dits de proximité pour assurer des gardes le week-end. « Des agences d’intérim se sont même spécialisées dans le créneau ».

Diable ! Voilà en effet un sacré « tabou » ! En somme, des médecins, profitant lâchement de la loi de l’offre et de la demande (dont on découvre qu’elle est connue jusqu’en Europe de l’Est et au Maghreb ! Quelle époque vivons-nous !), négocient sans vergogne leur rémunération avec les directeurs d’hôpitaux.

Le porte-parole de la Fédération hospitalière, convoqué pour soutenir son président, confie une anecdote qui fait frémir. « “Lorsque je dirigeais un hôpital, deux médecins travaillant la semaine au Maroc m’ont proposé un forfait annuel pour assurer l’ensemble de mes gardes du week-end”. Grands seigneurs, ajoute le JDD, ils prenaient les billets d’avion à leur charge ! » Euh ! oui ? Et donc ?…

Et donc, avant d’en arriver au comble de la dépravation (pourquoi pas la formation de syndicats et des négociations par branches ! ?) le plus simple est… de fermer les hôpitaux. CQFD (comme ont dit à Marseille).

Comme M. Leonetti n’en est pas à une contradiction près, il assure tranquillement une phrase plus loin, qu’il ne peut s’agir de faire des économies, puisque « le budget global de ces établissements est infime… » Ah ! Infime est fort bien trouvé ! Négligeable, donc. Il s’agit décidément de priver les patients de services hospitaliers de proximité. Non ? Alors quoi ? Restreindre l’activité de médecins de nationalité étrangère sur le territoire français ? Quel peut bien être le sens d’une telle absurdité ? L’annonce de mesures de restrictions visant tous les médecins dans la même situation, dans tous les hôpitaux. Craindrait-on que, harmonisation européenne oblige, l’AP soit contrainte sous peu de payer, on ose à peine l’écrire, au même tarif un médecin formé à Paris et un autre à Moscou, sous le prétexte qu’ils font exactement le même travail et rendent les mêmes services ?

Ou bien ces gens ne sauraient-ils plus du tout ce qu’ils disent et ce qu’ils font ? N’auraient-ils pas égaré en route leur logique comptable, répugnante certes, certainement incompatible avec l’idée d’un service public de santé, mais encore un peu « logique » ? De cet égarement, de ces incohérences, de ces impasses, on voit les exemples et les effets dans d’autres secteurs de la fonction publique, comme l’Éducation nationale. Elle est bien décidée à se débarrasser du plus grand nombre possible d’enseignants (et à mâter les autres), mais les réviseurs de programmes et de carte scolaire procèdent dans la plus grande confusion. Exemple : en 2010, un directeur de collège s’enquiert de la manière dont pourra être validée en fin de 3e la connaissance des « repères géographiques », en tant qu’élément du « socle commun de connaissances », ce que l’on appelait culture générale en vieux langage. Il apprend avec un étonnement sincère des enseignants d’histoire-géographie que l’enseignement de ces repères géographiques vient d’être supprimé des programmes de 6e, et replacé nulle part ailleurs. Même remarque et même étonnement sur le même sujet de la part d’un inspecteur chargé d’inspecter lesdits enseignants…

Que l’on m’entende bien. Je ne suis pas un admirateur inconditionnel de la médecine technicienne, et pas davantage un laudateur de l’éducation obligatoire. Une autre organisation sociale, délaissant le profit et la contrainte, découvrirait et redécouvrirait d’autres modes d’éducation et de prise en compte de la maladie et du corps souffrant. Il n’en demeure pas moins qu’au stade où nous en sommes de réorganisation du capitalisme, dite bien improprement rationalisation, l’acharnement désordonné contre ce qui reste du service public produit chaque jour une dégradation concrète des conditions de vie du plus grand nombre.

Il produit aussi, comme d’ailleurs les modes de management en usage dans les grandes entreprises (de services notamment), des ensembles complexes d’« injonctions paradoxales » qui amènent la démence (feinte ou réelle peu importe) des gouvernants à gagner les citoyens salariés. « Faisons des économies dans ces hôpitaux qui ne coûtent rien ! », « Évaluez ces connaissances que vous n’avez plus le droit d’enseigner ! » Il y a de quoi avoir le cerveau qui implose, et c’est ce qui arrive réellement à tant de salarié(e)s de France Télécom. Il y a de quoi au moins, être « désorienté », au sens psychiatrique. Or un monde à la dérive paraît d’autant plus délicat à sauver du naufrage.

On observera au passage que nos excellents maîtres n’éprouvent aucune difficulté, et sans regarder à la dépense, à acheminer jusque dans les plus lointaines provinces les équipes des « cellules de soutien psychologique » censées consoler les exploité(e)s licencié(e)s et dépressifs ou les escadrons de gendarmerie destinés à mettre au pas ceux qui se rebifferaient.

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[1] Mourir de faim et de soif, certes, mais que voulez-vous ? à la guerre [sociale] comme à la guerre [tout court].

[2] Je renvoie les lectrices et lecteurs intéressé(e)s à mon Droit à la mort, IMHO, 2010.