DROIT À LA MORT : M. BROSSAT ET LE FANTÔME DE LA LIBERTÉ (2010)

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L’article publié par Édouard Launet (Libération) dans lequel il met en parallèle mon livre Le Droit à la mort et celui de M. Alain Brossat, intitulé Droit à la vie ? a utilement attiré mon attention sur ce dernier. L’« angle » choisi par Launet est pertinent de son point de vue, puisqu’il lui permet de présenter dans un même article deux livres dont les thèmes se recoupent. Ces livres, écrit Launet, « nourrissent, au moins sur quelques pages, une sorte de dialogue ». La formule est d’une prudence bienvenue. En effet, si M. Brossat défend des positions antagonistes des miennes, c’est non seulement sans me nommer ou me citer, mais en faisant comme si elles n’existaient pas. Il montre néanmoins le bout de l’oreille, d’une manière que je préciserai dans la suite.

J’ai moqué, dans La Terrorisation démocratique (p. 76), la position « démocratique critique critique » exprimée par M. Brossat dans Tous Coupat, tous coupables à propos de la politique dite « antiterroriste » menée par le gouvernement Sarkozyste (après tous les autres, degauche compris). Il en donne un nouvel exemple dans Droit à la vie ? Hyper radicalité théorique (la montagne), suivie de la proposition d’un changement du personnel politique (la souris) dans Tous Coupat…. Hyper exigence théorique, immédiatement suivie d’une approbation des lois en vigueur dans son dernier ouvrage.

Dans une optique foucaldienne (de Michel Foucault) et à l’aide de matériaux présentés dans un désordre plutôt sympathique, M. Brossat entreprend de « déconstruire idéologiquement » le droit à la vie (selon la promesse de l’éditeur en quatrième de couverture). « Dans le champ de ruines du discours révolutionnaire, “la vie” apparaît comme cet élément protoplasmique, mou et inconsistant, destiné à se substituer hâtivement à l’ensemble des grands sujets déchus de l’action révolutionnaire. » (p. 208) Il a, à propos des grands mots de la tradition révolutionnaire, comme communisme, prolétaires ou conseils ouvriers, cette belle formule mélancolique : « On [les] voit gisant sur le sol du présent, comme une montgolfière abattue » (p. 207).

Reste à trouver de nouvelles sources d’air frais pour aérer nos rêves et d’air chaud pour nous élever au-dessus des ruines présentes et de cette « dictature de la vie réduite à la dimension du vivant organique » que l’auteur fustige.

Las ! Ce sont des boulets supplémentaires que M. Brossat nous attache aux pieds.

Et notamment lorsqu’il considère toute affirmation, aussi militante soit-elle, d’un « droit à la mort » comme une annexe du droit à la vie qu’il condamne (et nous avec).

Il se fait que M. Brossat pense et écrit à propos de la mort, comme la plupart des juristes, des médecins et des ministres. C’est évidemment son « droit ».

Exposé du problème (p. 228) : « Ce qui est en question, ce n’est donc aucunement le “droit à mourir” (tout le monde a le “droit”, ou plus exactement la liberté de mourir, de mettre fin à sa vie, dans nos sociétés, depuis belle lurette, c’est-à-dire depuis que le suicide a cessé d’être un crime exposant ceux qui se ratent à de sévères sanctions…) ; c’est bien plutôt celui de voir sa mort, quand on la souhaite, appareillée par les moyens de la médecine, de l’institution hospitalière et de l’industrie pharmaceutique, encadrée par la loi, bref soutenue et prise en charge par l’État. »

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Distribution géographique des suicides. 1925.

 

Ce qui est en question, mais M. Brossat ne s’arrête pas à d’aussi basses considérations, n’est aucunement l’identité entre la « liberté » que je souhaite exercer et l’idéal abstrait de la liberté que tel ou tel se forge dans son imagination. La question est de savoir 1) de quels moyens pratiques je dois disposer pour exercer ma liberté telle que je l’entends ; 2) si ces moyens sont à ma disposition ; 3) s’ils ne le sont pas, qu’est-ce qui m’empêche d’en disposer (loi, institution, etc.).

Notons que, dans un livre consacré à la déconstruction idéologique du « droit à la vie », on pourrait s’attendre à un parallèle avec les questions de la contraception et de l’avortement.

En effet, qui d’entre nous n’a pas plus ou moins « appareillé » sa bite (messieurs) avec un préservatif, faisant ainsi réaliser de juteux profits à l’industrie pharmaceutique et aux officines (sans même parler des scandaleuses conditions de travail dans les plantation d’hévéas) ? Qui d’entre nous n’a jamais utilisé (mesdames) une contraception chimique orale ou un stérilet, engraissant les multinationales du médicament (sans même parler des scandaleuses conditions de travail dans les mines de cuivre) ? Bref, lequel et laquelle d’entre nous n’a pas plus ou moins «appareillé», au sens où l’entend M. Brossat, son désir et ses étreintes ?

Notons que ces procédés anticonceptionnels, portés à une grande sophistication par l’industrie moderne, étaient connus dans leur principe et mis en pratique il y a belle lurette — grecque ou romaine.

Quant aux femmes, nous sommes au regret de constater que le plus grand nombre a tendance à délaisser l’aiguille à tricoter et la queue de persil, se pliant (au moins n’est-ce pas encore sans vergogne) à d’humiliantes procédures administratives qui les mènent tout droit à « l’institution hospitalière ». On voit mal comment les hautes exigences idéologiques de M. Brossat pourraient s’accommoder d’une aussi déplorable capitulation devant la pasteurisation de la vie et l’euphémisation du tragique, capitulation heureusement punie par de fréquentes et paradoxales infections nosocomiales…

Un tel argumentaire néglige le fait central que la plupart des personnes, malades ou bien portantes, qui se soucient du droit à mourir dans la dignité le font précisément pour conjurer le spectre d’une agonie « appareillée » et indûment prolongée.

Je n’ai pas relevé plus haut une expression de M. Brossat qui pour être peu précise est néanmoins charmante. Le suicide a cessé d’être un crime « depuis belle lurette[1] ». On aura reconnu la Révolution française, laquelle s’est nourrie, comme l’on sait, de références antiques.

Or M. Brossat en tient pour l’antique. Pour lui, c’est Athènes, Rome, ou rien.

« On a affaire [avec le pseudo “droit à la mort”] à une inversion très marquée de ce que pouvait être, sur cette question, une position de sagesse grecque ou latine […] (p. 229) L’idée même que le fait de s’administrer la mort à soi-même, dans les conditions et par les moyens que l’on aura soi-même choisis (les Grecs et les Romains étaient, de ce point de vue, infiniment moins bien pourvus que nous), puisse avoir une capacité ou une valeur démonstrative, en faveur de la liberté humaine, en faveur des vertus dont les humains sont le siège, est devenue totalement étrangère à la plupart de nos contemporains, dans les sociétés occidentales du moins. (p. 230) »

Que l’on veuille mourir, par désespoir ou pour devancer le terme d’une maladie incurable, en souffrant le moins possible et — souci maintes fois exprimé par mes lecteurs et lectrices — sans traumatiser ses proches par un spectacle sanglant, sans pour autant vouloir démontrer quoi que ce soit, voilà une idée qui semble étrangère à M. Brossat. Elle est peut-être trop simple.

Il est vrai que ces gens qui rêvent d’une nurse leur tendant un cocktail létal, tendrement bercés par un concerto de Chopin, semblent bien loin des rudes virilités antiques. On savait mourir en ce temps-là.

Il se trouve que cette antiquité-là sent la reconstitution de carnaval, même si elle se retrouve en effet dans certains textes philosophiques.

S’il avait pris la peine de lire (ceci est une figure de rhétorique), Suicide, mode d’emploi (1982) ou Le Droit à la mort (2010 ; première édition en 2004), au lieu de prendre comme cible et comme incarnation de la revendication d’un droit à la mort M. François de Closets (je jure que je n’invente pas), il saurait que la contradiction sur laquelle il argumente n’existe pas. Le suicide institué, octroyé sur décision d’une réunion de sages, est précisément une réalité grecque. En l’occurrence marseillaise, puisque la ville fut colonie grecque. Il est d’autres exemples dans l’antiquité. Il suffit de les chercher.

Lisons M. Brossat : « Comme le rappelait au printemps 2008 un professeur de droit, en plein débat suscité par l’appel lancé par Chantal Sébire visant à la reconnaissance de son “droit” à une mort médicalement assistée, ”le suicide n’est pas un droit, c’est une liberté civile” ». (p. 233)

Cette pitoyable obscénité, j’ai consacré un chapitre du Droit à la mort à la réfuter. Il s’intitule : « Pourquoi je n’ai pas “le droit” d’être libre ». Ne jurerait-on pas en effet, entre M. Brossat et moi, « une sorte de dialogue » ! Il existe, j’y viendrai.

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Distribution géographique des bègues. 1850 à 1900.

 

Je ne vais pas reproduire ici la démonstration du chapitre 2 du Droit à la mort, auquel je renvoie les lecteurs curieux. Je me contenterai de rappeler ce qui constitue le cœur de l’argumentation qu’épouse M. Brossat.

Lorsque le juriste démocrate, le médecin, le ministre et M. Brossat s’adressent au suicidaire ou à l’agonisant pour lui refuser les moyens pratiques d’exercer le droit qu’il réclame — la dose de tel médicament mortel ou un geste euthanasique —, que lui disent-ils ?

Ils lui disent ceci : « Dé-mer-dez-vous ! Vous êtes un citoyen, que Diable ! Et libre avec ça ! De quoi vous plaignez-vous ? Après soixante ans d’allocations, vous voudriez encore mourir assisté, c’est bien ça ? Mais comme c’est petit ! Vous n’avez pas honte ! Un héritier comme vous de la grandeur athénienne et de la Révolution d’il y a belle lurette ! Ressaisissez-vous mon vieux ! Je ne sais pas moi : apprenez à faire des nœuds, tâtez du saut à l’élastique, inscrivez-vous dans un club de tir… »

Puis ils s’en vont, ayant rédigé un communiqué ministériel, un arrêt de la Cour européenne des droits de l’homme (parmi lesquels il ne convient pas de compter le suicide, ah ! ça non !) ou un volume de la collection « Non conforme » au Seuil (mal nommée, en l’occurrence).

Et l’homme ou la femme reste là, avec son désespoir et ses métastases (tout ce qu’il peut s’offrir qui sonne grec), et cette « liberté » ricanante qu’on lui a jeté à la face comme une insulte. Une « liberté » privée de moyens et qui prive l’humain de moyens en le rappelant à des devoirs imaginaires. Une « liberté démocratique », qui endosse les arguties les plus répugnantes et les plus éculées des prêtres. Une « liberté » que l’on a envie de vomir.

 

Force reste à la loi

L’argument à prétention logique que l’on trouve le plus souvent dans la bouche des juristes est le suivant : Si le suicide était un « droit », alors le suicidant que l’on repêche dans la Seine ou dont on lave l’estomac à grande eau pourrait se retourner, juridiquement parlant, contre ses sauveteurs. Or ceux-ci sont contraints par le texte réprimant la non-assistance à personne ne péril… On ne saurait donc considérer que le suicidant a « le droit » de faire un geste que d’autres ont l’obligation de l’empêcher de faire. Ici, air satisfait du juriste pas peu fier de sa démonstration.

Brossat ignore cet argument, mais c’est pour en articuler un autre de même nature, et qui présente l’avantage d’être de facture récente : « Si, en effet, le suicide était un droit, alors la provocation au suicide ne saurait être un délit, ce qui conduirait aux dérives que l’on peut aisément imaginer.» (p. 233)

Et nous voilà plongés, sans préambule, en plein « dialogue » !

Il se trouve en effet que la dite « provocation au suicide » ne figure pas dans le code pénal depuis « belle lurette », mais depuis 1987, qu’elle signifie précisément le retour dans ledit code du suicide qui en avait disparu, lui, depuis belle lurette, c’est-à-dire depuis la Révolution française. Il se trouve également que la loi de 1987 visait explicitement dans son préambule des livres équivalents à Suicide, mode d’emploi (dont le dernier chapitre contenait des indications techniques sur le suicide par intoxication médicamenteuse) et qu’elle a permis, par un artifice juridique longuement analysé dans Le Droit à la mort de condamner l’éditeur de Suicide, mode d’emploi, alors même qu’une loi de 1987 n’est pas censée s’appliquer à un livre de 1982 en vertu du principe, dont les magistrats s’affranchissent lorsque ça les arrange, de la non-rétroactivité de la loi pénale plus sévère.

L’histoire ne dit pas si M. Brossat ignore tout simplement, ou s’il feint d’ignorer l’origine de la loi de 1987. En l’état, le lecteur lui-même ignorant du fait peut comprendre que la « provocation au suicide » (que M. Brossat ne relativise d’aucun guillemet ; c’est à ses yeux une notion limpide et légitime !) est réprimée de toute éternité par le droit pénal français. Ce qui vous donne une espèce de cohérence de belle allure à l’ensemble…

Or il n’en est rien et les considérations de M. Brossat sur ces « dérives que l’on peut aisément imaginer » sonnent comme une pitrerie. Il n’est nul besoin d’« imaginer » des « dérives », il suffirait, si seulement elles avaient jamais existé, de les constater, puisque l’idée même d’une répression de la « provocation au suicide » et même toute référence au suicide était absente du codé pénal entre 1791 et 1987.

Quelles « dérives » a-t-on constaté, lesquelles ont été déplorées par des juristes éperdus, des moralistes navrés, durant ces cent quatre-vingt-seize années ? À partir de quoi ? À quelle date ?

Aucune, jamais. C’est un épouvantail idéologique, de l’intox, du vent.

Brossat ne s’est pas davantage soucié de savoir ce qui a bien pu se passer depuis que la loi réprimant la « provocation au suicide » existe.

Là encore, cette question est traitée dans Le Droit à la mort (je suis navré d’avoir à rappeler si souvent que je publie des livres sur des questions sur lesquelles j’ai travaillé) : la loi de 1987 n’a servi qu’à condamner des éditeurs, des diffuseurs et le directeur du journal Le Monde. Les magistrats répugnent à l’utiliser dans des affaires «privées», considérant au contraire de M. Brossat que la « provocation » est une notion vague et malcommode (on lira la jurisprudence que j’ai réunie en se frottant les yeux). C’est donc bien une loi de censure, que nous avions dénoncée comme telle au moment de sa discussion, et que M. Brossat approuve.

Sous la plume d’un philosophe de formation marxiste qui se fait fort d’épingler les nouveaux dispositifs de contrôle social, l’approbation d’un dispositif de contrôle aussi vieux que l’imprimerie a de quoi surprendre.

Si M. Brossat s’intéressait au réel et non aux seules idées, il aurait pu se livrer à un critique des mouvements pour le droit de mourir dans la dignité (ce que je fais) ; il aurait découvert qu’ici et là dans le monde des militants pratiquent dans ce domaine l’action directe, comme nous-mêmes l’avons pratiquée en 1982, sans nullement attendre que l’État leur octroie quoi que ce soit.

Halte là ! Ne sont-ce pas précisément les « dérives » que M. Brossat « imagine » et contre lesquelles il invoque la loi ?

Voilà l’imagination au pouvoir. Mais c’est le pouvoir des institutions.

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[1] Expression paradoxale, remarquons-le au passage puisque lurette dérive d’heurette qui signifie une petite heure, tandis que l’on veut signifier « il y a déjà pas mal de temps ».

Nota. les deux cartes sont tirées de l’édition de 1925 du Larousse médical.