Siné milite contre la liberté d’expression! (2008)

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Dans l’espèce d’éditorial qu’il rédige en page deux de chaque livraison de Siné hebdo, ici dans le numéro 6, le dessinateur Siné récuse fermement le principe de la « liberté d’expression ». Fidèle à sa veine stalino-tiers-mondiste, l’humoriste présente la dite liberté comme un produit d’importation américain, ou plus précisément issu de « la constitution amerloque ».

Signalons aux jeunes lecteurs que ce principe est également garanti par les articles X et XI de la Déclaration [française] des droits de l’homme de 1789.

La liberté d’expression étant ainsi rangée, avec le Coca-cola, la CIA et le rock and roll, parmi les armes de l’impérialisme américain, on se doute qu’il est facile de la récuser. C’est d’autant plus facile qu’il s’agit, bien évidemment, de refuser la liberté d’expression aux méchants. Une liste non exhaustive est fournie : Franco, Hitler, Mussolini, Salazar, Staline, Pol Pot.

« Si on avait cloué la gueule quand il le fallait à » ces tristes individus, « notre monde actuel pourri aurait peut-être une moins sale gueule ! » conclut Siné. D’un point de vue historique, cette proposition est indiscutable, pour la bonne raison qu’elle n’a aucun sens… Prenons le cas du premier nommé : Franco. Il n’a pas manqué d’anarchistes pour tenter de lui clouer le bec, à coups de fusils pendant la révolution, à coup de bombes ensuite. Mais Siné mélange à plaisir deux niveaux d’analyse (si j’ose dire) : d’une part la réaction individuelle ou populaire face à un tribun fasciste ou à un apprenti dictateur, et d’autre part la position que l’on défend à l’intérieur d’un système de soi-disant liberté d’expression (la démocratie) sur le traitement à réserver à ses adversaires. Que recommande Siné rétrospectivement aux militants anarchistes espagnols, dont des milliers de camarades étaient prisonniers politiques sous la République ? Aller voir les dirigeants pour leur dire qu’ils s’étaient trompés d’ennemis : Nous, anarchistes, gentils ! Vous plutôt mettre en prison fascistes, très méchants, du genre à fomenter un coup d’État un jour ou l’autre. Hypothèse ridicule.

En réalité, Siné utilise les dépouilles des Franco et Staline en fin d’article pour justifier sa position d’hostilité à la liberté d’expression, laquelle s’applique tout au long des deux premiers tiers de l’article à Dieudonné.

Il est possible que Siné se passionne pour ce triste sire, mais je suis plutôt enclin à croire qu’il y trouve une espèce de commode faire-valoir. En gros : « Voilà un type (Dieudonné) franchement moins sympathique (encore) que moi. En lui tapant dessus, je peux citer Le Pen (parrain du rejeton du précédent), j’y ajoute au forceps Faurisson, et même Alain Soral et Alexandre Adler [!!!] ».

Donc, suivez-moi bien : « Je n’hésite pas, sous le prétexte [effectivement sans intérêt] qu’il est noir de peau, à attaquer un guignol à la dérive, compromis avec l’extrême droite. Du coup je montre bien que je ne mérite pas les critiques de ceux que l’excellent Onfray désigne dans le même numéro sous le terme “brailleurs[1]” qui voient de l’antisémitisme partout. »

Siné devrait se relire, ou quelqu’un devrait relire ses textes (Vaneigem, par exemple, qui n’écrit plus rien depuis le numéro de lancement. Eh ben Raoul ! Tant qu’à finir dans le ridicule, assure au moins !). C’est le spécialiste de la phrase sur laquelle l’œil butte, qu’on retourne dans tous les sens, qu’on ne comprend pas et ça l’oblige à se draper dans sa dignité : « Comment, un type comme moi (qui appelle à la censure de Dieudonné !), vous me soupçonnez d’être encore plus con et glauque que j’en ai l’air. Ah le monde est bien méchant ! »

La phrase donc : Siné y parle de « l’attitude indéfendable de l’humoriste africano-bretonnant » [!]. « Je ne parle évidemment pas ici de son fameux « Isra..heil! » mais de sa conduite inqualifiable envers l’un de ses enfants [allusion au parrainage]. » Évidemment pas ! De quelle évidence s’agit-il ? Évidemment pas parce que vous lecteurs et moi Siné nous réprouvons d’un même sentiment l’outrance d’un tel propos, qui vise, classique procédé rhétorique de l’extrême droite à retourner contre l’adversaire l’insulte qui vous vise (ici : en fait, ce sont les juifs qui sont les nazis !). Ou bien : Évidemment pas, parce que étant pro-palestiniens, nous pensons tous et toutes que qualifier implicitement Israël d’État nazi ne pose aucun problème, ni sémantique, ni historique ni moral…?

Je ne suis pas tenté par l’activité qui consiste à organiser le Jugement dernier tous les quatre matins, ici pour déterminer qui sert à dédouaner qui, et dans quel but, dans l’aventure Siné hebdo. Je me borne à constater que Siné — viré par un patron de presse par ailleurs détestable, ce qui ne suffit certainement pas à le rendre, lui Siné, sympathique — pour des propos jugés à la limite (interne) de l’antisémitisme, récidive dans l’ambiguïté à la première occasion. Je me trompe peut-être, mais je ne suis pas certain qu’il y a là le même genre de provocation délibérée qu’il condamne chez Dieudonné. J’incline plutôt à croire qu’il glisse du côté où il penche… Il est très probable que le bougre, se regardant dans la glace de la salle de bains, se jure très sincèrement qu’il n’est pas antisémite. Cette prestation de serment une fois réitéré, il peut bien déconner tout à loisir et dans tous les registres. Qu’importe ce qu’il dit, comment il sera entendu, et ce que cela produit, puisqu’il est sûr de ce qu’il est.

Il est une catégorie encore moins bien lotie que les juifs (je parle des colonnes de Siné hebdo), ce sont les enculés. Non qu’il n’existe pas quelques groupes militants et quelques associations d’honnêtes commerçants gays, mais enfin rien qui pèse bien lourd dans les médias et les tribunaux. Voilà qui permet à Siné, qui vient juste de donner des gages de son anti-antisémitisme (la preuve ! il tape sur Faurisson), d’associer dans la plus pure et navrante beaufitude, les (néo)nazis, les dictateurs et les assassins de masse avec… « les enculés ».

« J’estime qu’on ne devrait pas laisser s’exprimer un certain nombre de fieffés enculés », écrit Siné. J’entends bien que l’humoriste ne prétend pas le moins du monde s’en prendre aux homosexuels, en tant que tels, lesquels ne s’enculent d’ailleurs pas tous, tandis que beaucoup d’hétéros oui. Mais laissons là ces subtilités hors de propos. Siné n’a rien contre les homosexuels, « évidemment pas », je suis sûr qu’il a même de bon amis pédés, comme d’autres reçoivent des juifs à leur table comme ils nous reçoivent vous et moi. C’est simplement que, pour lui, l’adjectif « enculé » évoque spontanément et résume la saleté morale, les comportements dégoûtants, le crime. Au point où nous en sommes, il serait peut-être instructif que Siné nous dise un jour, comme ça sans réfléchir, tout ce qu’évoque et suscite pour lui l’adjectif « juif ».

 

L’Officiel de l’esprit franchouillard

Avec l’éditorial du n°6, Siné hebdo confirme son statut d’Officiel de l’esprit franchouillard. Le dit esprit est aussi hétéroclite que l’ours de l’hebdomadaire. Il comporte d’abord « un côté anar ». Très important ! Dites : « J’ai toujours eu un côté anar, vous savez ! » Succès assuré sur les ondes de Radio libertaire ! Peu importe que vous ayez toujours été un stalinien pur jus, vos interlocuteurs ignorants croient que l’anticléricalisme et l’antimilitarisme que vous cultivez appartiennent à la seule tradition anarchiste, quand ils étaient le bien commun de tout le mouvement ouvrier à ses débuts. Goût de la provocation ensuite, et esprit de contradiction systématique (au besoin, moquez-les chez les autres). Ils peuvent amener à des acrobaties politiques, mais servent aussi d’alibi : « Au fond, Siné, vous êtes un provocateur ! » Ajoutez le goût de la bonne chère, du vin et de la gauloiserie : viande rouge, cirrhose, excès de vitesse, nicotine et gâteries. Nom de dieu ! On n’est pas du genre à se laisser emmerder par les moralistes ! Saupoudrez d’une bonne dose de misogynie et d’homophobie : « J’vous l’dis moi, faudrait leur clouer la gueule à ces enculés ! ».

Sachez surprendre : vous avez réussi à réunir, sur l’idée de la liberté d’expression qui vous est reconnue, un situationniste en retraite, un anti-philosophe médiatique, un feuilletoniste ultra-gauche, des comiques télévisés, un pitre de gauche, un libertaro-chomskyste, et j’en oublie… N’hésitez pas à prendre naïfs et opportunistes à contre-pied. Prononcez-vous contre la liberté d’expression ! Ça fait toujours un édito de bâclé. Dans le prochain numéro, réclamez donc l’organisation de la censure (publiez une première liste en pages centrales) ! Une autre fois, reposez la douloureuse question de la peine de mort… À la guillotine, les enculés ! Vous trouverez ainsi une large clientèle dans tous les camps politiques. « Ah ça, diront les imbéciles, tout le monde en prend pour son grade ! »

Qu’un excité vous saute à la gorge, votre réplique est toute trouvée : « Mais voyons ! c’était pour rire ! »

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Que des gens aussi divers[2] aient jugé bon de se rassembler en une aussi douteuse occasion et autour d’un pareil porte-drapeau mérite d’être compté au nombre des symptômes navrants de notre époque, et certainement pas comme une résurgence de l’esprit subversif.

Resteront-ils dans un hebdomadaire dont le directeur de publication récuse le principe de la liberté d’expression ? Parions qu’ils s’en trouvera d’assez niais pour le faire, au nom… de la liberté d’expression, pardi !

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[1] Dans un numéro précédent, Onfray qualifiait cette fois de braillards les de-gauche qui protestaient contre le fichier Edvige. Onfray est le seul à avoir vu des manifestations de rues contre ce fichier. Il est vrai qu’il ne manque pas une occasion de moquer les ânes (brailler vient de braire) qui pensent que manifester peut encore servir à quelque chose, sans même parler d’une révolution sociale, qui elle mène inéluctablement au totalitarisme ! C’est son côté « nouveau philosophe » un peu rance.

[2] Certains me sont connus et sympathiques (Maurice Rajsfus, par exemple) ; d’autres m’avaient semblé plus exigeants, ou plus habiles, dans leurs engagements…