J’EMPORTE LE FEU ! À propos des centres de rétention (2008)

Le 22 juin 2008, après des mois de résistance quotidienne des sans-papiers «retenus», c’est le terme officiel, au Centre de rétention administrative (CRA) de Capture d’écran 2014-11-18 à 16.20.41Vincennes (en région parisienne), résistance contre leur détention, les brimades et violences policières et la volonté de les expulser hors de France, le feu éclate dans les bâtiments préfabriqués. La veille, Salem Essouli, malade et qui ne pouvait recevoir les soins nécessaires à son état dans le CRA, y était décédé.

Durant les six mois précédents, des militant(e)s avaient établi des contacts téléphoniques avec les retenus, tous des hommes, les femmes étant détenues à Paris. C’est l’essentiel de ces échanges qui est publié sous le titre Feu au centre de rétention par les jeunes éditions Libertalia.

Ces paroles de sans-papiers sont passionnantes à un double titre. D’abord pour qui veut connaître le détail de ce que l’on fait subir en son nom à des gens qui n’ont que le tort d’être étrangers et pauvres. Ensuite pour qui s’intéresse aux processus de mobilisation dans un milieu pour le moins défavorable. De ce point de vue, le centre de rétention est peut-être pire encore que la prison.

Pire pour les détenus eux-mêmes qui, victimes d’une mesure administrative (les Chinois ont l’habitude, me direz-vous, là-bas ce sont tous les nationaux que l’on peut enfermer sans jugement !) ne bénéficient même pas des relatives garanties liées aux procédures pénales. Pire aussi parce que la rotation des détenus, arrêtés puis expulsés, contrarie et la communication et la transmission des expériences de lutte.

S’ajoutent à ces difficultés la barrière des langues[1], la surveillance constante (caméras), le harcèlement policier, et le fait que le CRA de Vincennes était divisé en deux secteurs étanches, pour 286 places au total.

Le système a aussi ses contradictions, qui interdit stylos et papiers (ils servent à rédiger des plaintes et des pétitions) mais ne peut saisir les téléphones portables (on se contentera de couper les fils des cordons d’alimentation lors des fouilles des chambres…).

Il n’est guère «étonnant» que ces hommes se rebiffent, si l’on entend par là des mouvements sporadiques, le plus souvent individuels, de révolte violente contre tel abus particulièrement choquant. Il est plus étonnant, et pour ce qui nous concerne c’est un étonnement plein de satisfaction, que ces détenus parviennent à s’organiser, à se concerter entre communautés, à organiser des mouvements collectifs de refus des plateaux, de refus de rentrer dans les chambres, de refus d’être comptés, tous mode d’opposition communs aux prisons et aux camps, rendus ici très difficiles du fait d’une population changeante. Il est vrai que certains des retenus l’ont déjà été dans un passé plus ou moins proche, soit libérés, soit expulsés, puis à nouveau raflés après une nouvelle entrée sur le territoire et replacés en rétention.

L’action, à l’extérieur, des collectifs militants est aussi un facteur décisif, offrant à la fois une chambre d’écho et une «mémoire». Le livre Feu au centre de rétention (voir ci-dessous) est un jalon important de cette mémoire, constituée au fil des semaines, dans les échanges téléphoniques avec les retenus dont les témoignages sont reproduits.

Que ces hommes venus de fort loin parfois puissent, selon la formule habituelle aux racistes, «foutre le bordel chez nous» — comprenez qu’ils parviennent à tisser, non sans contradictions et sans heurts, des liens de solidarité contre l’arbitraire — est l’une des choses les plus réconfortantes qui nous soit donnée de voir en ces temps où les chiens du capital sont d’autant plus hargneux qu’ils sentent leur maître inquiet.

 

Les prolétaires du monde

Ces sans-papiers, qui sont-ils ? Il ont été raflés dans les transports en commun, près d’un foyer ou d’un chantier. Beaucoup d’entre eux sont salariés dans le bâtiment et la restauration. Certes, ils sont «sans-papiers», c’est-à-dire sans papiers valables et reconnus comme tels (ils ont pourtant une identité, une famille, une histoire), mais ce sont avant tout les prolétaires du monde. Sans eux, le récent mouvement des sans-papiers salariés l’a montré aux yeux de tous, Paris ne serait ni construit ni entretenu, ni non plus nourri. Observez que nous voici revenu à la parabole dont usait un humoriste des années 60 du XXe siècle — comme le temps passe lentement ! L’étranger qui venait «manger notre pain» et sournoisement prié de rentrer chez lui était… le boulanger du village. Ohé les bobos ! Il vous arrive de jeter un coup d’œil par le passe-plat lorsque vous dînez au restaurant ? Vous n’avez rien remarqué en cuisine ? Sous la toque blanche, les carnations vont de l’ivoire au noir bleuté, en passant par toute la gamme des chocolat et pain brûlé.

Comment ces couleurs pourraient-elle vous paraître «étrangères» ? Ce sont celles de l’ancien Empire français… Souvenez-vous : la mystérieuse Asie, la riante Afrique… L’Annam, le Tonkin, l’AOF… Qui pouvait douter, en ce temps-là, de trouver un boy en cuisine ?

Ne vous y trompez pas, je ne suis pas en train de chanter l’exploitation salariée des «bons» étrangers, qui leur feraient mériter d’être intégrés avec reconnaissance dans la communauté nationale. Je constate ce qu’aujourd’hui chacun sait : la justification pseudo économique de la chasse aux étrangers sans-papiers est un mensonge particulièrement ignoble, qui en rappelle d’autres point si anciens. Dans la réalité du monde capitaliste, le seul pour l’heure, les sans-papiers sont la frange la plus maltraitée du prolétariat ; ce qui signifie évidemment qu’un grand nombre sont chômeurs, attendant sur la place du marché (virtuel) que les négriers les embauchent. Les autres travaillent, poussent la bonne volonté jusqu’à payer impôts et taxes, et sont traités comme nous avons toujours traités les domestiques et les Nègres : ils suent au travail (d’ailleurs ils puent ; voyez le bruit et l’odeur), on s’en débarrasse quand ils gênent, le reste du temps on ne les voit pas.

D’où l’incohérence de la politique de «chiffre» exigé de la police par le gouvernement de Sarkozy : réclamer que l’on arrête de plus en plus de sans-papiers, c’est à la fois rendre visible — ne serait-ce que lors des rafles — des prolétaires que l’on ne veut pas voir, et désorganiser des secteurs entiers d’activité.

Certes, il y a d’autres volontaires sur la place du marché, tout prêts à prendre la place des expulsés, mais voilà ce qui crée réellement le fameux «appel d’air», régulièrement brandi comme menace, et non la régularisation massive, laquelle est un mode de régulation moins irrationnelle du marché du travail. Mais le capitalisme n’est pas un système rationnel[2].

Après cela, peut-on souhaiter aux prolétaires du monde de venir échouer sur la place du marché parisien ? Peut-on imaginer de réaliser une espèce de «charité (ou de solidarité) dans un seul pays» ? Sûrement pas. Je n’accuse d’ailleurs personne d’avoir en tête pareille naïveté.

C’est qu’aussi ces hommes et ces femmes, venus chercher ici le moins du pire, ont «leurs » gouvernants, «leur» bourgeoisie (qui pour être nouvellement riche n’en est que plus avide), «leurs» flics et «leurs» chiens policiers… On peut rêver qu’ils et elles puissent inventer «leur» révolution, qui serait, qui deviendrait «la nôtre», comme aujourd’hui nous pouvons dire que leur révolte est la nôtre. Que nous la faisons nôtre, sans en être le moins du monde propriétaires ou gestionnaires. À la vérité nous en sommes d’abord réconfortés et soulagés.

Il existe en France 27 centres de rétention administrative, compris celui de Vincennes qui rouvre en partie en cette mi-novembre 2008. En raison de la déplorable visibilité qu’elles contribuent à donner aux prolétaires qu’on y enferme, il est à prévoir que ces prisons seront autant qu’il est possible «délocalisées» aux frontières de l’Europe. Vous voulez des usines ? On ne détaille pas : trois usines, une prison.

En attendant l’externalisation définitive du travail ouvrier et donc des ouvriers eux-mêmes, il y aura d’autres Vincennes en flammes. C’est une conséquence honorable de la capacité des prolétaires à se révolter, et c’est une conséquence mécanique de l’imbécile et criminelle politique dite «de l’immigration et de l’identité nationale».

On se tromperait en croyant que l’incendie de Vincennes n’a eu que le mérite, déjà non négligeable, d’attirer l’attention publique sur la condition des sans-papiers retenus. Le collectif qui présente Feu au centre de rétention insiste au contraire sur le fait que la machine à expulser s’en est trouvée, en région parisienne au moins, enrayée pour plusieurs mois : moins de 10% des retenus présents au moment de l’incendie ont été expulsés, contre 50% en régime «normal». Parmi les 100 retenus transférés à Nîmes, 7 «seulement» ont été expulsés. Le nombre des rafles a significativement baissé dans les rues de Paris.

 

Donc : un, deux, trois Vincennes…

Une hypothèse, pour qu’il soit vraiment difficile de désigner des «coupables» — au moins 5 retenus de Vincennes ont été mis en examen pour une responsabilité supposée dans l’incendie, et placés en détention, dans de «vraies» prisons — sans parler des risibles accusations contre telle association ou une fantasmatique «mouvance anarcho-autonome», une hypothèse dis-je serait que l’incendie s’étende si vite à l’extérieur qu’on ne distingue plus un brasier d’un autre.

Je songe à Jean Cocteau, à qui l’on demandait quel objet il prendrait avec lui, obligé de quitter précipitamment une maison en flammes, et qui répondit : « J’emporterai le feu !»

Lumineuse résolution, qui marrie poésie et utilité pratique.

«Plein feu sur la noirceur des songes/ Plein feu sur les arts du mensonge/ Flambe perpétuel été / Flambe de notre flamme humaine/ Et que partout nos mains ramènent/ Le soleil de la vérité[3]

J’emporte le feu !

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[1] Laquelle barrière existe d’ailleurs aussi en usine, mais sans doute pour un nombre moindre de langues. On sait que la maîtrise répartissait harmonieusement les nationalités sur les chaînes de montage, un ceci, un cela, de manière à rendre difficiles les échanges.

[2] Voyez la vraie-fausse autocritique du Sarkozy : «L’idée que les marchés ont toujours raison [idée, que moi, Sarkozy, j’ai répandue, mais n’insistons pas là-dessus] était une idée folle.» Discours du 25 septembre 2008, Le Monde, 27 septembre 2008.

[3] Aragon, «Les Feux de Paris», in Les Poètes, 1960.

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Feu au centre de rétention. Janvier-Juin 2008. Des sans-papiers témoignent

Éditions Libertalia, 157 p., 7 euros.

Les bénéfices de la vente du livre sont intégralement versés aux retenus inculpés.