Eric Raoult — Marie Ndiaye : match de nuls (2009)

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Marie Ndiaye et Jean-Yves Cendrey son époux, tous deux écrivains, ont choisi d’aller vivre à Berlin. Voilà ce qui s’appelle un non-événement. Mais la première nommée a obtenu le prix Goncourt 2009. Du coup, Eric Raoult s’est intéressé à ses déclarations d’août 2009 (antérieurement, donc, au prix Goncourt).

Marie Ndiaye y jugeait sévèrement le gouvernement Sarkozy et sa politique à l’égard des immigrés :

« Je trouve cette France-là monstrueuse. Le fait que nous ayons choisi de vivre à Berlin depuis deux ans est loin d’être étranger à ça. Nous sommes partis juste après les élections, en grande partie à cause de Sarkozy, même si j’ai bien conscience que dire ça peut paraître snob. Je trouve détestable cette atmosphère de flicage, de vulgarité… Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, je les trouve monstrueux. Pour moi ces gens-là, ils représentent une forme de mort, d’abêtissement de la réflexion, un refus d’une différence possible. Et même si Angela Merkel est une femme de droite, elle n’a rien à voir avec la droite de Sarkozy : elle a une morale que la droite française n’a plus[1]. »

Il ne s’agit pas de reprocher à l’écrivaine une langue relâchée, qui est celle de l’entretien à bâton rompu. Observons simplement les mots et notions auxquels elle fait spontanément appel : monstrueux (deux occurrences), snob, flicage/vulgarité, mort, abêtissement, refus, morale. Tous ces termes sont péjoratifs et désignent « l’adversaire », sauf deux. « Snob » est un élément autocritique ; la « morale » est le seul point de repère positif, présenté de surcroît comme discriminant entre Sarkozy et Merkel.

Il me paraît difficile d’imaginer plus profond « abêtissement de la réflexion », pour reprendre les termes mêmes de Mme Ndiaye.

Passons sur l’exil à Berlin. Partisan de la liberté de circulation et d’installation, je ne vois pas de raison d’en priver Marie Ndiaye et sa famille. Par ailleurs, que l’on préfère Barcelone ou Berlin à Paris m’est indifférent. Quant à présenter son déménagement comme un acte politique, je ne sais pas si c’est « snob », mais c’est niais.

C’est tout le contraire d’un acte à la signification politique, que Ndiaye prétend néanmoins lui donner. Si l’écrivaine souhaitait manifester son opposition à la politique de Sarzkozy, Hortefeux et Besson contre les immigrés, il ne manquait pas de moyens et d’occasions de le faire. Ici.

Avoir à se justifier d’une décision au fond assez peu glorieuse amène l’écrivaine… à dire d’autres bêtises. Puisqu’elle a choisi l’Allemagne, c’est donc que ses dirigeants sont « moins monstrueux » que les ministres de Sarkozy ? Oui ! Figurez-vous qu’Angela Merkel incarne la « morale », à laquelle le vulgaire Sarkozy a tourné le dos… Parce qu’elle s’habille mal ? Parce que sa montre n’indique pas les quartiers de la lune et coûte moins cher qu’une voiture ? On ne sait pas, mais la nouvelle que l’Allemagne réunifiée est le paradis des droits de l’homme immigré va passionner, parmi d’autres, les militant(e)s autonomes, antifa et féministes d’outre-Rhin…

On voit que c’est bien « la morale » qui est à la fois le pivot et le point faible de la critique du monde dont Marie Ndiaye est capable. En effet, la critique morale se prive des moyens de comprendre les mécanismes du système social, économique et politique. Elle juge (« monstrueux ») des individus, sans rien comprendre et sans rien dire du capitalisme dont ils sont les gestionnaires. Or, si l’écrivaine était cohérente avec la vision des choses qu’elle affiche, elle devrait entamer une rotation frénétique autour du globe, quittant le pays où elle se trouve aussitôt révélée la « monstruosité » de ses dirigeants, pour s’installer très provisoirement dans un autre, et ainsi de suite. La seule solution serait de jeter l’ancre hors des eaux territoriales… Gageons que le snobisme de Marie Ndiaye n’ira pas jusque là.

Mais la niaiserie moralisante humaniste ne se borne pas là. Répondant à l’énaurme provocation de Raoult[2] sur un fantasmatique « devoir de réserve » des écrivains appelés à « représenter la France », Ndiaye réplique : « Le droit de réserve (sic l’erreur figure dans la question des Inrocks ; elle se trouve reprise par des soutiens de Ndiaye et par Le Monde) ne s’applique qu’aux fonctionnaires de l’État, et je ne suis pas employé de l’État en ayant obtenu le prix Goncourt[3]. »

Mauvaise nouvelle pour les fonctionnaires ! Sale temps pour les instits réfractaires aux inspections et contempteurs des dernières circulaires délirantes de leur ministre ! Qu’ils ferment leur gueule les Erwan Redon, Alain Roche et Bastien Cazals ! Sont-ils nourris sur l’argent public, oui ou non ? Alors qu’ils se taisent ! Et fassent mieux ressortir par leur silence honteux l’éclatante liberté d’expression de l’écrivain…!

Tahar Ben Jelloun, figure de ce que Le Monde appelle la « république des lettres », en rajoute une couche : « L’écrivain n’est ni un diplomate ni un militaire. […] Leur vocation, leur devoir est de s’occuper de ce qui ne les regarde pas[4] » Et en effet, il ferait beau voir (comme disait Simone) qu’un militaire dénonce la torture par exemple !

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Pour celles et ceux qui s’intéressent, étant fonctionnaires, à la question de savoir s’ils sont effectivement tenus à un devoir de réserve politique, je recommande la lecture de cette fiche récapitulative précisément rédigée par un gendarme (quel scandale !).

 

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La présidente de l’Académie Goncourt, Edmonde Charles-Roux, y va de son coup de pinceau : « S’il est quelqu’un, dans la société, dont le devoir, quitte à déranger, est de s’exprimer en toute liberté, c’est précisément l’écrivain ! » Quant à l’ouvrière d’usine, au cariste ou au mécanicien fraiseur, soit ils travaillent pour l’État et leur silence et de droit, soit ils sont exploités dans le privé et il n’existent tout simplement pas. On se moque bien, dans la « république des lettres » qu’ils aient des opinions, une « vocation » ou des états d’âme. Ils ne sont même pas bon à servir de faire-valoir…

 

Que retenir de ce match de nuls ?

La gauche et la droite pratiquent depuis vingt ans la même politique de terrorisation — dont j’ai retracé la genèse historique et idéologique dans La Terrorisation démocratique (Libertalia, 2009) — devenue seule mode de gestion du système capitaliste. La protestation moraliste et humanitaire est incohérente et désarmée puiqu’elle ne peut se résoudre à dépasser le doublet exploitation capitaliste/démocratie représentative et qu’elle a récusé l’analyse des rapports de classes. Cocktail de caricatures — citoyennisme médiatique, légalisme républicain — le faux débat Raoult-Ndiaye l’illustre de manière comique en offrant comme modèle de la critique social le séjour linguistique, et comme seul choix de société, le choix entre deux variétés nationales de capitalisme.

Subjectivement, il existe sans doute de profondes différences entres les personnes qui se nomment Eric Raoult et Marie Ndiaye. Dans la réalité sociale, elles forment un couple, que l’on jugera « monstrueux » si l’on y tient : celui de la brutalité policière et de l’impuissance intellectuelle.

 

P. S. Le procès des inculpés de l’incendie du centre de rétention administratif de Vincennes devrait avoir lieu en janvier 2010. Nul doute que les écrivain(e)s qui « soutiennent » aujourd’hui Marie Ndiaye et qui n’auraient pas encore, à cette date, pris l’avion pour Berlin ou Los Angeles, auront à cœur d’user d’un peu de leur liberté d’expression pour réclamer l’acquittement de ces révoltés contre la politique Hortefeux-Besson.

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[1] Propos cités par Rue 89.

[2] Provocation implicitement raciste puisque dans ses déclarations postérieures à sa question écrite au ministre de la Culture, Raoult cite deux autres exemples : « Et maintenant, c’est moi qu’il faudrait condamner comme si elle n’avait rien dit. Même Yannick Noah et Lilian Thuram n’en ont pas fait autant qu’elle ! » (Le Monde, 14 novembre 2009) Autant dire : regardez ces Noirs qui se permettent de critiquer la France qui les tolère.

[3] Les Inrocks.com, 11 novembre 2009.

[4] Le Monde, 14 novembre 2009.