«CLAUDE GUILLON» : ANCÊTRES, AVATARS ET HOMONYMES. Réflexions ironiques sur l’«identité» (2009)

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n a beau ne pas être obsédé par les problèmes d’identité[1], se faire une idée raisonnablement modeste de son unicité, être informé du fait que l’attribution de prénoms obéit, comme tous les phénomènes culturels, à des modes, on a beau dis-je, on n’en ressent pas moins une légère surprise, mêlée d’une pointe d’agacement lorsque le hasard — démultiplié par Internet — vous met en contact avec des nouvelles de « vous-même » que vous ignoriez… Le lecteur indulgent comprendra que la longueur peu recommandable et le caractère laborieux de ce préambule tiennent entièrement au malaise qu’il évoque.

Certes, il y a des « Claude Guillon » excusés d’avance, par la consanguinité. Ainsi Claude Guillon (1885-1952), militant syndicaliste bûcheron, puis député socialiste de la Nièvre (voir sa notice dans le Maitron, et une autre sur ce blogue même) qui se trouve être mon grand-oncle paternel. Ce sont là des affaire de famille qui ne regardent personne. Nous mettons au monde autant de « Claude Guillon » que bon nous semble[2].

J’admets plus largement tous les « Claude Guillon » du canal historique. Ils ont vécu, ils sont morts ; ils ont bien gagné le droit à une homonymie posthume et sans conséquence.

J’en ai charitablement hébergé deux exemples en introduction de mon livre Pièces à conviction. Textes libertaires 1970-2000, ouvrage en quelque sorte autobibliographique, publié par Hervé Delouche chez Noésis-Agnès Viénot (2001).

L’un vivait au dix-septième siècle, Voltaire nous a conservé sa trace. L’autre au dix-neuvième siècle, l’ami Laurent Louessard, historien de la révolution de 1830 et des régicides me l’a signalé. Deux aimables prédécesseurs. Qu’on en juge :

 

« Les archives d’un petit coin de pays appelé Saint-Claude […] conservent la sentence et le procès-verbal d’exécution d’un pauvre gentilhomme, nommé Claude Guillon, auquel on trancha la tête le 28 juillet 1629. Il était réduit à la misère, et, pressé d’une faim dévorante, mangea, un jour maigre, un morceau d’un cheval qu’on avait tué dans un pré voisin. Voilà son crime. Il fut condamné comme un sacrilège. »

[Voltaire, Commentaire sur le livre des délits et des peines par un avocat de province, 1766, Ch. XIII ; Œuvres XXV, Mélanges IV, p. 559, édition Garnier, 1879.]

« Monseigneur, un procès-verbal de la gendarmerie de Saint-Symphorien de Lay, commune de cet arrondissement en date du 23 juin dernier signale le nommé Claude Guillon âgé de 25 ans, comme coupable d’avoir proféré des cris séditieux en répétant à plusieurs reprises un couplet d’une chanson dont le refrain était “Vive l’Empereur !” […] Cet homme était ivre, il ne pensait probablement pas à se rendre coupable car il continuait sans précaution son refrain devant la caserne des gendarmes. »

Le procureur du Roi près le tribunal de Roanne à Monseigneur le garde des Sceaux, le 30 juin 1828.

[AN BB 18 1162. En me communiquant ce document, Laurent Louessard souligne que le bonapartisme était souvent, sous la Restauration, le masque ou le refuge du sentiment républicain.]

 

Non, la sale engeance ce sont les « Claude Guillon » contemporains. Les avatars d’aujourd’hui. Des gens qui se promènent avec mon identité, dûment attestée par des papiers même pas falsifiés. « Guillon » étant un patronyme fort répandu en France (je vous épargne les « Guillou » et autres « Guyon », branches négligeables) et Claude un prénom abondamment distribué dans les années cinquante du vingtième siècle, ces bougres sont légions ! Lire la suite

Tarnac, ou de l’utilité douteuse des idiots (2009)

Gueule rouge

 

Faisant retour sur l’affaire de Tarnac[1], Laurent Joffrin, qui se qualifie lui-même d’« idiot utile » — selon l’ironique expression de Lénine — reproche à Éric Hazan, éditeur de L’Insurrection qui vient d’avoir avoué une « ruse tactique ». Il aurait reconnu son mépris du droidelhommisme auquel il a pourtant eu recours pour réclamer l’élargissement de Julien Coupat et de ses ami(e)s.

Si Éric Hazan avait procédé exactement comme le prétend Joffrin, il mériterait bien lui aussi l’épithète d’idiot, dont l’utilité serait sujette à caution. Faudrait-il pas être sot, en effet, pour saborder un outil politique supposé avoir prouvé son efficacité, alors que nul ne sait encore si l’affaire de Tarnac se soldera par un non-lieu, un procès, ou de nouvelles mises en examen. On imagine le fâcheux effet d’un tel retournement stratégique lors d’une audience. Pour ne rien dire des innombrables embastillements à venir, à propos desquels les protestations « démocratiques » ne recueilleraient que les sarcasmes des personnalités et journalistes auxquels elles s’adresseraient.

Or, dans le texte que reproduit d’ailleurs Joffrin dans le sien, Hazan exprime un point de vue assez différent :

« Pour retourner contre l’appareil d’État les armes qu’il pointait sur nous, nous avons fait appel dans nos interventions publiques au vieux fonds humaniste-démocratique de la gauche. Dans l’inquiétude où nous étions sur le sort de nos amis emprisonnés, nous avons eu spontanément recours à cet arsenal usé mais rassurant [Je souligne. C.G.], le mieux fait pour réunir des voix, des sympathies, des signatures. »

Davantage que l’aveu d’une stratégie cynique, c’est l’aveu d’une naïveté politique. D’une illusion devrais-je dire, et point dissipée au moment où Hazan écrit son texte, puisqu’il semble toujours penser que le registre démocrate est le plus efficace « pour réunir des voix, des sympathies, des signatures ». Jamais prouvé par rien, cet a priori dispense presque toujours les militants de rédiger leurs appels et pétitions sans recourir aux clichés, politiques et rédactionnels, qui viennent « spontanément » — c’est-à-dire dans une complète détermination culturelle — à leur esprit. Lire la suite

Eric Raoult — Marie Ndiaye : match de nuls (2009)

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Marie Ndiaye et Jean-Yves Cendrey son époux, tous deux écrivains, ont choisi d’aller vivre à Berlin. Voilà ce qui s’appelle un non-événement. Mais la première nommée a obtenu le prix Goncourt 2009. Du coup, Eric Raoult s’est intéressé à ses déclarations d’août 2009 (antérieurement, donc, au prix Goncourt).

Marie Ndiaye y jugeait sévèrement le gouvernement Sarkozy et sa politique à l’égard des immigrés :

« Je trouve cette France-là monstrueuse. Le fait que nous ayons choisi de vivre à Berlin depuis deux ans est loin d’être étranger à ça. Nous sommes partis juste après les élections, en grande partie à cause de Sarkozy, même si j’ai bien conscience que dire ça peut paraître snob. Je trouve détestable cette atmosphère de flicage, de vulgarité… Besson, Hortefeux, tous ces gens-là, je les trouve monstrueux. Pour moi ces gens-là, ils représentent une forme de mort, d’abêtissement de la réflexion, un refus d’une différence possible. Et même si Angela Merkel est une femme de droite, elle n’a rien à voir avec la droite de Sarkozy : elle a une morale que la droite française n’a plus[1]. »

Il ne s’agit pas de reprocher à l’écrivaine une langue relâchée, qui est celle de l’entretien à bâton rompu. Observons simplement les mots et notions auxquels elle fait spontanément appel : monstrueux (deux occurrences), snob, flicage/vulgarité, mort, abêtissement, refus, morale. Tous ces termes sont péjoratifs et désignent « l’adversaire », sauf deux. « Snob » est un élément autocritique ; la « morale » est le seul point de repère positif, présenté de surcroît comme discriminant entre Sarkozy et Merkel. Lire la suite

Michael Jackson est mort plus jeune que moi. Trop nul! (2009)

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i j’avais un blogue, je dis si, parce que en réalité, ça n’est pas un blogue que vous lisez là, pas au sens d’un journal alimenté plus ou moins quotidiennement par des textes courts et d’actualité. Bref ! si j’avais un blogue (rien ne dit qu’un jour, d’ailleurs[1]…) j’aurais réagi, non pas au décès de Michael Jackson, mais à l’ahurissant battage médiatique qu’il a suscité, suscite encore, et auquel je dois reconnaître que je participe ici même (après avoir néanmoins attendu, par décence, que le grotesque cercueil doré à l’or fin soit cloué et enterré).

On me dit que Jackson est le chanteur qui a vendu le plus de disques dans le système solaire. C’est le genre d’information quantitative et financière qui me laisse absolument froid (oh ! pardon ! Disons « indifférent »).

On m’assure qu’il avait une espèce de génie musical et chorégraphique. Je suis tenté de reconnaître mon incompétence en la matière. Le genre de musique que produisait le défunt me laisse… indifférent. Dans le genre, j’aime mieux Prince.

Que reste-t-il donc qui est supposé retenir mon attention et justifier l’hystérie planétaire et macabre et une Thema d’Arte ?

– Un garçon né noir de peau, qui essaie de devenir blanc.

– Un type qui consacre ses royalties à se faire refaire la façade (par des escrocs qui lui font un pif avec lequel il devait être impossible de respirer).

– Un vieux petit garçon, peut-être victime de harcèlement sexuel dans l’enfance, certainement exploité, et qui semble développer une fâcheuse tendance à la reproduction des situations traumatiques.

– Un drogué maladroit qui se fait injecter des saloperies dans les veines, en plus de celles qu’il avale, pour ne pas vieillir… et qui meurt bien avant le terme normal de sa vie d’homme riche occidental.

Au pire, c’est détestable ; au mieux, c’est pitoyable.

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[1] Mon esprit visionnaire se révèle ici une fois de plus. Note de 2014 (hep ! inutile de rebloguer frénétiquement, je plaisante).

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Plutôt que de communier sur Arte, je pense que je vais revoir Des Trains étroitement surveillés, un film du cinéaste tchèque Jiri Menzel. Hier soir, j’ai regardé Mon cher petit village. C’est drôle, frais, inventif, chaleureux. Un excellent antidote, que je vous recommande, au culte des morts-vivants.

L’«ÉCONOMIE RÉELLE» : UNE FICTION CAPITALISTE. Notes succinctes sur le peu de réalité de l’économie (2008)

 

 

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uel réel ? « Crise financière » oblige, on entend et on lit partout en cet automne 2008 qu’il faut — et qu’il suffirait de — « revenir à l’économie réelle ». La réalité ! Voilà qui sonne de manière rassurante. Quoi de plus intangible, de plus objectif que la réalité ?

Or, pour nous en tenir d’abord au vocabulaire, il se trouve que réalité vient de reellité (du bas latin realitas), qui signifie au XIVe siècle « contrat rendu réel[1] ». À notre époque de médias de masses, la réalité du monde — et particulièrement de l’économie, qui est sa « loi naturelle » — c’est le contrat social, rendu « réel » par l’absorption quotidienne de la vérité télédiffusée du monde. Autrement dit : à chaque fois que j’allume la télévision ou la radio, que je me connecte sur le site d’un journal, je suis supposé confirmer mon acceptation du contrat social[2]. On voit que loin d’offrir un support matériel solide, tout est fiction dans cette reellité : fiction, le contrat social ; fictions, les « nouvelles » médiatiquement distillées, et fiction le récit capitaliste des temps héroïques où l’on ne pensait qu’à produire pour le bien de tous.

 

Le réel capitaliste, c’est le travail exploité

Lisons le discours de Nicolas Sarkozy, président de la République française, le 25 septembre 2008. Quelle est la fiction qu’il bâtit ? Le monde enchanté du capital, revu par un Walt Disney plus niais que nature :

« La génération qui avait vaincu le communisme [qui ? où ? de quoi parle-t-il ?] avait rêvé d’un monde où la démocratie et le marché résoudraient tous les problèmes de l’humanité. […]

« Pendant plusieurs décennies, on a créé les conditions dans lesquelles l’industrie se trouvait soumise à la logique de la rentabilité financière à court terme. […]

« Mais ce système, il faut le dire parce que c’est la vérité, ce n’est pas l’économie de marché, ce n’est pas le capitalisme. L’économie de marché, c’est un marché régulé, mis au service du développement, au service de la société, au service de tous. […] L’économie de marché, c’est la concurrence qui réduit les prix, qui élimine les rentes et qui profite à tous les consommateurs. […]

« La crise financière [coupure dans la version du {Monde}] n’est pas la crise du capitalisme. C’est la crise d’un système qui s’est éloigné des valeurs les plus fondamentales du capitalisme, qui a en quelque sorte trahi l’esprit du capitalisme. Je veux le dire aux Français : l’anticapitalisme n’offre aucune solution à la crise actuelle[3]. »

Le directeur du Bureau international du travail (BIT) Juan Somavia ne dit pas autre chose, qui affirme : « Nous devons revenir à la fonction première et légitime de la finance, qui est de promouvoir l’économie réelle, de prêter aux entrepreneurs qui investissent, innovent, créent des emplois, produisent[4]. »

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Constatant qu’aux États-Unis, « le 1% le plus riche de la population gagne plus de 16% du revenu national, contre 7% après guerre », l’économiste Daniel Cohen conclut : « C’est une véritable perversion du capitalisme traditionnel[5]. »

Nous sommes donc invités à comprendre que le capitalisme des origines, fondamentalement bon (pour tous !), s’est ou a été perverti, probablement par l’avidité des banquiers et des traders. On trouvait bon qu’ils affirment dans les années 1980 « Greed is good », la cupidité est une bonne chose, mais la crise est là, qui montre que l’on s’est détourné de la production d’objets de consommation et de la finance qui lubrifiait les chaînes de montage pour tomber dans la «folie» des marchés (Sarkozy).

Il y a dans ce récit plusieurs mensonges historiques et théoriques, emboîtés comme poupées gigognes, que je vais tenter de distinguer les uns des autres.

 

Des fictions gigognes

On prétend que le fondement du capitalisme serait la production de biens de consommation.

C’est doublement inexact.

Tout d’abord, le fondement du capitalisme, son ressort si l’on veut, n’est pas la « production », mais l’exploitation du travail.

Notez que tout le monde s’y perd un peu. Ainsi un Alain Badiou, qui-sait-de-quoi-Sarkozy-est-le-nom, a oublié de quoi le capitalisme est fait : « La foule abasourdie […] voit passer des chiffres aussi gigantesques qu’obscurs et y compare machinalement les ressources qui sont les siennes, ou même, pour une part très considérable de l’humanité, la pure et simple non-ressource qui fait le fond amer et courageux à la fois de sa vie. Je dis que là est le réel, et que nous n’y aurons accès qu’en nous détournant de l’écran du spectacle […]. Il n’y a donc rien de plus “réel” dans la soute de la production capitaliste que dans son étage marchand ou son compartiment spéculatif[6]. » Ainsi, le réel capitaliste serait non pas l’exploitation du travail, mais la différences des fortunes, la pauvreté, ou le fait d’être à l’écart de l’économie.

En second lieu, la tendance du capitalisme a s’émanciper du «réel» tangible du procès de production (la chaîne de montage) est aussi vieille que l’essor industriel. Elle est décrite par Marx au milieu du dix-neuvième siècle :

« À mesure que se développe la grande industrie, la création de la richesse réelle dépend moins du temps de travail et du quantum de travail employé que de la puissance des agents mis en mouvement au cours du temps de travail, laquelle à son tour — leur puissance efficace — n’a elle-même aucun rapport avec le temps de travail immédiatement dépensé pour les produire, mais dépend bien plutôt du niveau général de la science et du progrès de la technologie, autrement dit de l’application de cette science à la production. […]

» Dans cette mutation, ce n’est ni le travail immédiat effectué par l’homme lui-même, ni son temps de travail, mais l’appropriation de sa propre force productive générale, sa compréhension et sa domination de la nature, par son existence en tant que corps social, qui apparaît comme le grand pilier fondamental de la production et de la richesse. Le vol du temps de travail d’autrui, sur quoi repose la richesse actuelle, apparaît comme une base misérable comparée à celle, nouvellement développée, qui a été créée par la grande industrie elle-même.

» Le développement du capital fixe [les machines] indique jusqu’à quel degré le savoir social général, la connaissance, est devenue force productive immédiate, et, par suite, jusqu’à quel point les conditions du processus vital de la société sont elles-mêmes passées sous le contrôle du general intellect, et sont réorganisées conformément à lui. Jusqu’à quel degré les forces productives sociales sont produites, non seulement sous la forme du savoir, mais comme organes immédiats de la pratique sociale ; du processus réel de la vie[7]. »

Cette tendance capitaliste (s’émanciper de la matière) peut être lue dans la financiarisation croissante, mais elle se traduit surtout dans la fiction d’un capitalisme purement marchand, sans fabrication ni usines (fabless en novlangue). L’idéal étant la « firme creuse » (hollow corporation), centrée sur les tâches les plus éloignées de la production matérielle (conception, commercialisation…) et qui délègue les autres à la sous-traitance, délocalisée en fonction du moindre coût de production[8]. C’est déjà une manière pour le système de s’imaginer une second life virtuelle, dans une espèce de quatrième dimension où le travail productif n’apparaît jamais. Cette « refondation » présente l’avantage d’avouer sur quoi elle repose : rien, du rien.

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Enfin, le système capitaliste lui-même repose sur une parfaite abstraction : la valeur, dont l’argent est le support, de plus en plus souvent immatériel lui-même, à l’heure des cartes à puces. Sans l’abstraction de la valeur, pas de capitalisme, pas de prétendue « économie réelle ».

 

La grenouille et le bœuf

La tendance du système capitaliste à ignorer les frontières date de ses origines. L’expansion géographique, que l’on nomme aujourd’hui « mondialisation », est déjà repérée par Marx comme constitutive du système. Dans le terme mondialisation, on peut entendre aussi l’inévitable limite du processus. Une fois que le système a gagné l’ensemble de la planète — c’est fait ! — que lui reste-t-il comme possibilités ? Chercher d’autres mondes habités ? Sans être écartée, la perspective n’est pas centrale. Il semble bien que sa réaction, au sens chimique, soit plutôt de se détruire lui-même, ou si l’on veut d’imploser. Peut-être est-ce là ce que vise le sociologue altermondialiste Immanuel Wallerstein, lorsqu’il déclare :

« La situation devient chaotique, incontrôlable pour les forces qui la dominaient jusqu’alors, et l’on voit émerger une lutte, non plus entre les tenants et les adversaires du système, mais entre tous les acteurs pour déterminer ce qui va le remplacer. Je réserve l’usage du mot “crise” à ce type de période. Eh bien, nous sommes en crise. Le capitalisme touche à sa fin[9]. »

La question qui est posée ici est celle de l’irrationalité constitutive du système.

Un Sarkozy essaie de faire croire que c’est «l’idée que les marchés ont toujours raison [qui] était une idée folle (discours du 25 septembre 2008).»

On peut qualifier cette idée de « folle », et elle a en effet prospéré, par exemple chez les dirigeants de l’Agence américaine de projets de recherche avancée pour la défense (Darpa). S’inspirant des spéculations sur les prix du marché pétrolier, les concepteurs prévoyaient d’offrir à des traders d’investir de l’argent sur un FutureMAP (Marché à terme appliqué à la prédiction). Les traders auraient intégré à leurs calculs les risques d’attentats terroristes, de guerres civiles, de coups d’État, etc. Le Pentagone aurait enregistré et « analysé » les tendances de ce nouveau marché. « Les marchés à terme ont prouvé qu’ils pouvaient prédire des choses comme le résultat des élections ; ils sont souvent meilleurs que les experts », affirmaient les concepteurs. Or, ce comble de la croyance imbécile dans l’économie comme lieu de production de la vérité, a été dénoncé en 2003 comme immoral et ridicule par l’opposition démocrate et la presse, et abandonné[10]. » Il est donc inexact de laisser entendre que seule la dite «crise financière» aurait servi de signal pour alerter les gestionnaires sur le caractère délirant de l’idée selon laquelle les marchés ont toujours raison. Il existe bien des modes de régulation mineure, de caractère politique et médiatique, qui cependant, et logiquement, ne remettent pas en cause le fonctionnement même du système.

Par contre, l’irrationalité constitutive du système capitaliste se lit dans son incapacité à prendre en compte des pans entiers du réel : la finitude de l’espace géographique disponible, le caractère épuisable et dégradable des ressources naturelles (pétrole, eau…), la fragilité des écosystèmes, etc.

La « folie » du système ne réside pas dans le fait que seuls 2% des transactions monétaires sont directement liés à la production, mais dans le fait qu’il faut procéder à une évaluation économique de l’activité des insectes pollinisateurs (153 milliards d’euros, soit 9,5% de la valeur de la production alimentaire mondiale) pour chiffrer le coût de l’emploi massif et systématique des insecticides industriels…

Comment aurait-on pensé à l’importance « économique » des abeilles dans la production alimentaire, puisqu’on ne les paye pas et qu’elles ignorent la grève ?

Tel a toujours été « l’esprit » du capitalisme.

Quant à la manière dont le capitalisme contemporain cherche à s’émanciper de la chair, du corps, j’y ai consacré une part importante de mon dernier opus Je chante le corps critique (H&O, 2008). Je me borne ici à y renvoyer le lecteur après quelques phrases de rappel.

Déclaré « obsolète » (démodé), le corps humain sera « augmenté », appareillé, « amélioré », de telle manière qu’on trouvera bientôt aussi peu de citoyens réfractaires aux exosquelettes (membres ajoutés) et aux micro-ordinateurs greffés qu’on en trouve aujourd’hui aux téléphones portables.

La fabrication — hélas bien avancée ! — d’un corps machinique auquel le vieux corps humain ne servira que de support est l’une des manières dont le capitalisme essaie de dépasser les limites biologiques et matérielles de l’humain.

C’est aussi la fin programmée de notre espèce.

Une broutille, en regard du formidable développement des secteurs de pointe : nanotechnologies, biométrie, robotique.

« La peur est la principale menace qui pèse aujourd’hui sur l’économie », fait dire à M. Sarkozy l’un de ses porte-plume. Il veut dire que la véritable crise qu’il redoute est une crise de confiance dans les « valeurs » de l’économie. Et il a raison. Vivement la crise !

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[1] Cf. « “Réalisme” et résignation », in Guillon Claude, Dommages de guerre (Paris-Prisitina-Belgrade-1999), L’Insomniaque, 2000.

[2] Le contrat social prend et prendra d’ailleurs de plus en plus la forme d’une espèce d’injonction thérapeutique : si je souhaite demeurer « en liberté », je dois accepter une exposition quotidienne aux «nouvelles» (et [accessoirement ?] aux ondes électromagnétiques). Le téléphone portable, via lequel je peux être connecté à Internet ou à des réseaux locaux, peut être considéré comme l’équivalent marchand et médiatique du bracelet électronique.

[3] La dernière phrase est probablement une tentative pour ramener à la raison les 13 pour cent d’électeurs qui, dans les sondages, se disent prêts à voter pour le candidat du Nouveau parti anticapitaliste à la prochaine élection présidentielle. Le Monde, 27 septembre 2008.

[4] Le Monde, 28 octobre 2008.

[5] Le Monde 2, 18 octobre 2008.

[6] Le Monde, 18 octobre 2008.

[7] Marx, Manuscrits de 1857-1858 (« Grundrisse »), Le chapitre du capital. VII, 3, Éditions sociales, 1980, t. II, p. 192, 193, 194. J’ai proposé de traduire le terme general intellect, qui figure en anglais dans le texte de Marx, par « intelligence sociale » ; Économie de la misère, La Digitale, 1999.

[8] Sur l’application de ces idéaux immatériels à la formation, cf. « Simulateurs de vol », Oiseau-tempête n° 10, 2003, repris in De Godzilla aux classes dangereuses, recueil de textes de Alfredo Fernandez, Claude Guillon, Charles Reeve, Barthélémy Schwartz, Éditions Ab irato, 2007.

[9] Le Monde, 12-13 octobre 2008.

[10] Je reprends ici l’essentiel d’une note de Je chante le corps critique. Les usages politiques du corps, H&O, 2008.

J’EMPORTE LE FEU ! À propos des centres de rétention (2008)

Le 22 juin 2008, après des mois de résistance quotidienne des sans-papiers «retenus», c’est le terme officiel, au Centre de rétention administrative (CRA) de Capture d’écran 2014-11-18 à 16.20.41Vincennes (en région parisienne), résistance contre leur détention, les brimades et violences policières et la volonté de les expulser hors de France, le feu éclate dans les bâtiments préfabriqués. La veille, Salem Essouli, malade et qui ne pouvait recevoir les soins nécessaires à son état dans le CRA, y était décédé.

Durant les six mois précédents, des militant(e)s avaient établi des contacts téléphoniques avec les retenus, tous des hommes, les femmes étant détenues à Paris. C’est l’essentiel de ces échanges qui est publié sous le titre Feu au centre de rétention par les jeunes éditions Libertalia.

Ces paroles de sans-papiers sont passionnantes à un double titre. D’abord pour qui veut connaître le détail de ce que l’on fait subir en son nom à des gens qui n’ont que le tort d’être étrangers et pauvres. Ensuite pour qui s’intéresse aux processus de mobilisation dans un milieu pour le moins défavorable. De ce point de vue, le centre de rétention est peut-être pire encore que la prison. Lire la suite

Siné milite contre la liberté d’expression! (2008)

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Dans l’espèce d’éditorial qu’il rédige en page deux de chaque livraison de Siné hebdo, ici dans le numéro 6, le dessinateur Siné récuse fermement le principe de la « liberté d’expression ». Fidèle à sa veine stalino-tiers-mondiste, l’humoriste présente la dite liberté comme un produit d’importation américain, ou plus précisément issu de « la constitution amerloque ».

Signalons aux jeunes lecteurs que ce principe est également garanti par les articles X et XI de la Déclaration [française] des droits de l’homme de 1789.

La liberté d’expression étant ainsi rangée, avec le Coca-cola, la CIA et le rock and roll, parmi les armes de l’impérialisme américain, on se doute qu’il est facile de la récuser. C’est d’autant plus facile qu’il s’agit, bien évidemment, de refuser la liberté d’expression aux méchants. Une liste non exhaustive est fournie : Franco, Hitler, Mussolini, Salazar, Staline, Pol Pot.

« Si on avait cloué la gueule quand il le fallait à » ces tristes individus, « notre monde actuel pourri aurait peut-être une moins sale gueule ! » conclut Siné. D’un point de vue historique, cette proposition est indiscutable, pour la bonne raison qu’elle n’a aucun sens… Prenons le cas du premier nommé : Franco. Il n’a pas manqué d’anarchistes pour tenter de lui clouer le bec, à coups de fusils pendant la révolution, à coup de bombes ensuite. Mais Siné mélange à plaisir deux niveaux d’analyse (si j’ose dire) : d’une part la réaction individuelle ou populaire face à un tribun fasciste ou à un apprenti dictateur, et d’autre part la position que l’on défend à l’intérieur d’un système de soi-disant liberté d’expression (la démocratie) sur le traitement à réserver à ses adversaires. Que recommande Siné rétrospectivement aux militants anarchistes espagnols, dont des milliers de camarades étaient prisonniers politiques sous la République ? Aller voir les dirigeants pour leur dire qu’ils s’étaient trompés d’ennemis : Nous, anarchistes, gentils ! Vous plutôt mettre en prison fascistes, très méchants, du genre à fomenter un coup d’État un jour ou l’autre. Hypothèse ridicule. Lire la suite