PUISQUE C’EST POUR LA BONNE CAUSE… À propos du Salon du livre libertaire (2006)

Des camarades m’ont fait part de leur surprise de ne pas voir mon nom figurer sur la liste des auteurs invités au Salon du livre libertaire de juin 2006…

Ni oubli ni censure ; j’ai été aimablement invité par les organisateurs et je leur ai fait part de ma décision de ne plus voir mon nom associé à la FA.

On se souvient peut-être que j’avais déjà pris la décision, après le Forum social libertaire et le refus d’un mien article critiquant l’attitude du service d’ordre des organisations libertaires, de ne plus publier dans Le Monde libertaire.

Précisons ici que le Salon du livre libertaire est bien organisé par la FA, via sa librairie et sa radio, même si elle préfère mettre en avant – et quoi d’autre d’ailleurs ? – ses infrastructures « culturelles ».

J’en viens au motif de mon présent refus : à l’automne dernier, la signature de la FA est apparue au bas d’un manifeste rédigé par des organisations de gauche et d’extrême-gauche (PC, LO, LCR, MJS, etc.), intitulé « BANLIEUES : LES VRAIES URGENCES ».

Ce manifeste comporte par exemple l’affirmation que « l’action des forces de l’ordre […] ne saurait être la seule réponse » aux émeutiers !

Ce texte (que l’on peut lire ci-dessous) est toujours disponible sur Internet, et sur pas moins d’une cinquantaine de sites ! (la vérification est aisée via n’importe quel moteur de recherches).

Pourquoi ?

D’abord parce qu’il s’est trouvé à la FA un crétin pour le juger excellent (pour une fois que la FA pouvait mêler sa voix à celle des « grands » !) et y apposer la signature de son organisation. J’ignore si cette démarche a fait l’objet d’un débat préalable ; le récit officieux des événements donne à penser que non.

Ensuite parce que la FA Paris s’est refusé à désavouer ce militant et à publier un démenti.

Lorsque j’ai signalé, à plusieurs reprises, à des militants de la FA que des libertaires s’étonnaient de cette étrange signature, il m’a été répondu :

-   que personne ne lit les textes sur Internet (je jure que je n’invente rien !)

-   que ce n’est jamais qu’un texte parmi d’autres…

-   que les autres communiqués de la FA sur les émeutes de banlieue (et qui exprimaient heureusement un autre point de vue) suffisaient à rétablir la vérité.

Autrement dit : Qu’importe que j’ai dit « noir », puisque j’ai aussi dit « blanc » ! Et qu’est-ce que ça peut faire que je sois de mauvaise foi, du moment que c’est pour la bonne cause…

Je ne veux rien avoir à faire avec une organisation qui juge sans importance d’être associée aux staliniens dans l’éloge de la police de proximité. On notera que même la LCR, signataire, a pris ses distances avec un passage du texte.

Je n’ai, comme on a pu s’en apercevoir, nullement « mené campagne » contre le Salon du livre libertaire, par ailleurs utile occasion de rencontres avec des gens ou des textes.

Les organisateurs ne me demandaient pas si j’y passerais faire un tour, mais si je voulais figurer parmi les auteurs qui s’associaient à l’initiative de la FA. C’est non.

À défaut d’une force militante révolutionnaire, la FA offre à Paris un « multiservice culturel » (radio, hebdo, librairie) qui n’a pas fini de pousser bien des libertaires à de petits « arrangements ». Qui n’a pas un texte en attente, qu’il verrait bien publié dans un hebdomadaire en quadrichromie ? Qui n’a pas une petite brochure ou une revue qui serait utilement diffusée à Publico ? Qui n’a pas de belles choses à dire sur tel sujet qui passionnerait certainement les auditeurs de Radio libertaire ?

C’est ainsi que la FA s’est constitué à Paris un sorte de clientèle politico-culturelle qui lui permet d’exister. Ce clientélisme a l’avantage d’atténuer voire de suspendre les critiques qui pourraient viser son confusionnisme théorique. Ainsi ces libertaires appliquent-ils sans y penser la « doctrine FA » : qu’importe que je publie dans une revue qui publie n’importe quoi, puisque c’est pour faire de la publicité à un livre (une revue…) qui, lui, se soucie de cohérence. Et qu’importe que la FA fasse n’importe quoi, puisque nous ne la fréquentons que comme on emprunte le métropolitain.

Fâcheuse habitude de la confusion et du double (triple, quadruple…) langage dont je souhaite me désolidariser.

PS. Je connais et j’apprécie certain(e)s militant(e)s de la FA, surtout en province et en banlieue parisienne, (je pense notamment à celles et ceux qui participent à l’Assemblée de Montreuil, laquelle a immédiatement affirmé son soutien politique aux émeutes). Ils/elles se désespèrent en vain d’épisodes tel que celui que j’évoque ici. Sans doute la difficulté de repartir de zéro pour construire une organisation qui serait, elle, révolutionnaire et anarchiste les retient-elle de quitter une FA incapable de reconnaître et de corriger ses bévues, même quand cinq lignes y suffiraient.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

BANLIEUES : LES VRAIES URGENCES (Déclaration unitaire)

mise en ligne le 14 novembre 2005 [C’est moi qui souligne deux passages C. G.]

On ne répond pas à une crise sociale par un régime d’exception. La responsabilité fondamentale de cette crise pèse, en effet, sur les gouvernements qui n’ont pas su ou voulu combattre efficacement les inégalités et discriminations qui se cumulent dans les quartiers de relégation sociale, emprisonnant leurs habitants dans des logiques de ghettoïsation. Elle pèse aussi sur ces gouvernements qui ont mené et sans cesse aggravé des politiques sécuritaires stigmatisant ces mêmes populations comme de nouvelles « classes dangereuses », tout particulièrement en ce qui concerne la jeunesse des « quartiers ».

Ce sont des années de politique centrée sur le tout sécuritaire qui sont en cause. Le sabotage des actions de prévention, l’asphyxie du monde associatif, la démolition de la police de proximité, la tolérance à l’égard des discriminations quotidiennes, notamment à l’égard des personnes étrangères ou supposées telles en raison de leur faciès, l’état d’une école qui ne peut réduire la ségrégation nous font mesurer aujourd’hui non seulement l’échec mais la redoutable nocivité de cette politique. Ce n’est pas seulement le langage du ministre de l’Intérieur, ce sont les actes de l’ensemble du gouvernement qui relèvent d’une logique d’apprenti sorcier.

Au-delà, c’est aussi l’incapacité des gouvernements successifs depuis des décennies à faire reculer le chômage massif, l’explosion de la précarité, la systématisation des discriminations racistes et territoriales, comme la politique d’affaiblissement des services publics et le recul des droits sociaux qui apparaissent en pleine lumière aujourd’hui.

Les violences sont auto-destructrices. Elles nuisent essentiellement à ceux dont elles dénoncent l’exclusion. Faire cesser les violences, qui pèsent sur des populations qui aspirent légitimement au calme, est évidemment nécessaire. Dans ce contexte, l’action des forces de l’ordre, qui doit s’inscrire dans un cadre strictement légal et ne pas conduire à des surenchères, ne saurait être la seule réponse. D’ores et déjà, nous devons ouvrir un autre chemin si nous ne voulons pas que se poursuivent ou se renouvellent les violences qui viennent de se produire. Seule une action collective permettra de définir les conditions d’une autre politique.

En premier lieu, nous n’acceptons pas que se poursuive l’état d’urgence. Recourir à un texte provenant de la guerre d’Algérie à l’égard, souvent, de Français descendants d’immigrés, c’est leur dire qu’ils ne sont toujours pas français. User de la symbolique de l’état d’urgence, c’est réduire des dizaines de milliers de personnes à la catégorie d’ennemis intérieurs. Au-delà, c’est faire peser sur la France toute entière et sur chacun de ses habitants, notamment les étrangers que le gouvernement désigne déjà comme des boucs émissaires, le risque d’atteintes graves aux libertés.

Nous affirmons solennellement que si ce régime d’exception devait être prolongé, nous mettrions en œuvre tous les moyens démocratiques dont nous disposons pour nous y opposer.

Nous souhaitons ouvrir une autre perspective que celle qui a conduit à l’impasse actuelle. Cela passe par la mise à l’ordre du jour de quatre exigences fondamentales : la vérité, la justice, l’égalité et le respect. Ni le recours à des procédures judiciaires expéditives, voire à une « justice d’abattage », ni le marquage de zones discriminées par une carte de l’état d’urgence ne sont conciliables avec l’objectif du rétablissement de la paix civile et du dialogue démocratique.

La République doit reconnaître, publiquement et par ses plus hautes autorités, que le sort de ces populations, les discriminations qu’elles subissent, sont de notre responsabilité collective et constituent une violation de l’égalité républicaine.

Cette exigence implique aussi que la vérité soit totalement faite sur les conditions dans lesquelles deux jeunes hommes sont morts à Clichy-Sous-Bois.

Restaurer la situation dans ces quartiers, c’est d’abord restituer la parole à leurs habitants. Des cahiers de doléance doivent être discutés, ville par ville, selon les principes de la démocratie participative entre représentants des habitants, associations, syndicats, élus locaux et représentants de l’État. Ils doivent être rendus publics.

C’est ensuite ouvrir une négociation collective, regroupant les mêmes participants, pour programmer des actions de rétablissement de l’égalité ce qui implique que la représentation nationale soit saisie d’une véritable loi de programmation et que cessent les mesures de saupoudrage ou pire encore les marques de mépris comme la transformation de l’apprentissage en mesure de relégation scolaire précoce. Une solidarité nationale authentique doit être au rendez-vous de la reconstruction du tissu social dans les banlieues.

C’est, surtout, mettre en œuvre, dans la réalité, une réelle politique nationale de lutte contre les discriminations et pour l’égalité des droits. Il doit être mis un terme sans délai à tous les discours insupportables et dévalorisants qui font des habitants de ces quartiers, des « racailles », des « barbares », des « sauvageons » ou des « fantassins d’un complot intégriste ».

Nous affirmons qu’il y a là une véritable urgence nationale : il faut substituer à l’état d’urgence policier un état d’urgence sociale, afin que les actes des gouvernants cessent de contredire la devise de la République.

Signataires :

Les Alternatifs, Alternative citoyenne, Association des Tunisiens en France, Association des citoyens originaires de Turquie (ACORT), ATTAC, ATMF, Cactus républicain/La gauche, CEDETIM-IPAM, CGT, Comité pour le Respect des Libertés et des Droits de l’Homme en Tunisie (CRLDHT), Droit Solidarité, Fac Verte, FCPE , Fédération anarchiste, FIDH, FSU, FTCR, GISTI, Les Oranges, Les Verts, LDH, Lutte ouvrière (LO), Mouvement pour une alternative républicaine et sociale (MARS), Mouvement des jeunes socialistes (MJS), Mouvement National des Chômeurs et des Précaires (MNCP), MRAP, PCF, Rassemblement des associations citoyennes de Turquie (RACORT), Réseaux citoyens de Saint-Etienne, Réformistes et Solidaires (Re-So), Syndicat des Avocats de France, Syndicat de la Magistrature, Union démocratique bretonne (UDB), UNEF, Union nationale lycéenne (UNL), UNSA, Union Syndicale Solidaires.

La LCR se joint à la démarche de ce texte, mais est en désaccord avec son quatrième paragraphe.