Le « Sâr Cosy » , architecte d’intérieur de la bourgeoisie (2007)

DE SARKOZY AU SÂR COSY

Joséphin Péladan, écrivain prolixe de la fin du XIXe siècle (1858-1918), féru d’ésotérisme catholique (il fonda l’ordre de la Rose Croix), s’attribua le titre de « sâr », dont il fit précéder son nom.

Sâr est supposé signifier « roi » en assyrien (ce que je ne saurais certifier) ; notons que c’est également l’abréviation en français banal de « son altesse royale ». Le Sâr Péladan fut la risée des caricaturistes et des satiristes[1], dont l’anarchiste Laurent Tailhade ne fut pas le moins acharné.

En s’empressant, à peine élu président d’une république qui avait tout de même raccourci l’ancien monarque et révoqué les privilèges, d’afficher son goût pour le confort et le luxe des puissants, Nicolas Sarkozy s’est attribué de facto le titre de « Sâr Cosy[2] »

En passant ses premières vacances estivales du quinquennat dans une somptueuse (quoique fort laide) villa américaine, dont le loyer astronomique a été payé « par des amis », le Sâr Cosy confirme son inclination.

« Invité par des amis », selon ses déclarations un tantinet embarrassées, le Sâr Cosy joue sur les mots (ce qui n’est pas antipathique en soi). On eût pu imaginer Nicolas et sa petite famille effectivement « invités », par exemple dans la villa que M. Halliday possède dans les environs de St Tropez. On supposera, sans s’être particulièrement documenté, que n’y manquent ni la piscine ni les chambres d’amis. Tout autre chose est de jouir d’un bien pour la location duquel un tiers a signé un chèque. Et quel chèque ! 43 580 euros pour quinze jours de location selon Le Monde (5-6 août 2007), ce qui représente un peu plus de 28 briques (ceci précisé pour celles et ceux qui, comme moi, calculent en argot ancien, méthode d’ailleurs efficace pour mesurer la hausse des prix liée à l’euro).

43 580 euros… À cette hauteur, on ne pense plus « invitation », mais plutôt commission.

On m’objectera que, d’une part, j’ignore si le Sâr Cosy n’envisage pas de porter cette somme dans la rubrique de sa déclaration concernant les revenus perçus à l’étranger (j’en conviens), d’autre part, que « commission » suppose « marché » ou « transaction » et que rien de semblable n’apparaît dans l’actualité récente.

À moins que nous ne soyez beaucoup mieux renseigné que moi…

 

Que fait donc le Sâr Cosy (quand il n’est ni en vacances ni devant une caméra) ?

Je ne m’intéresse pas ici aux intentions ou au caractère du Sâr (déjà évoqué dans le texte « Offense à des tas de chefs »), pas plus qu’à son hyperactivité ostentatoire. Je veux m’interroger sur ce que produit son action.

En effet, le « modèle » de société qui a la préférence de l’ancien ministre de l’Intérieur est bien connu. Il l’a déjà mis en pratique durant plusieurs années de pouvoir. On peut le qualifier de version autoritaire du capitalisme démocratique, ce qui, notons-le au passage, n’a rien de commun avec le « fascisme » que certains contestataires ont diagnostiqué ou prophétisé.

Dans la mise en place de l’appareil législatif, analysé sur ce blogue dans la rubrique « La Terrorisation du monde », mené sur un rythme effréné (déjà !), Sâr Cosy a pu vérifier pratiquement deux points importants : 1) la protestation a été rare et clairsemée ; 2) l’attitude du parti socialiste, principale force de l’opposition parlementaire, a montré que nombre de ses ténors ont des vues très proches de celles que lui, Sarkozy, défend.

La campagne menée par Ségolène Royal a confirmé cette impression, puisqu’au lieu de prendre le contre-pied des positions Sarkozystes elle en a proposé une décalque brouillonne. La suite a été plus éclairante encore. Le fait que le spécialiste de l’économie au PS ait pu passer avec armes et bagages chez Sâr Cosy n’éclaire pas tant l’absence de moralité du personnage que l’identité des programmes des deux formations. De la même manière, le soutien apportée par Sâr Cosy à la candidature de Strauss Kahn à la direction du FMI coupe l’herbe sous le pied à l’un des meilleurs gestionnaires capitalistes du parti socialiste.

Il fallait être aveugle — mais cette affection est hélas en constante progression — pour ignorer les positions politiques de ces gens (ajoutez Kouchner, Lang, etc.). L’internaute se reportera utilement à ce propos, sur ce blogue, au texte intitulé « L’avenir du capitalisme en France ». Il faut reconnaître, à la décharge de certains handicapés visuels, que Mitterrand a refait l’unité du PS, encore à la fin des années 1970, sur le thème de la « rupture avec le capitalisme ». Cependant, les années de pouvoir socialiste auraient pu dessiller les yeux. La « rupture » s’est transformée en une modernisation menée à la baguette (rigueur, privatisations, etc.).

Le paradoxe, qui pourrait bien causer la perte du PS, c’est que cette formation, qui a montré ses capacités de gestion du système, conserve une mémoire idéologique « socialiste » qui l’embarrasse au lieu de la nourrir.

Thème de manipulation pour Mitterrand (rénovation de la vieille SFIO, engagement de taupes trotskystes, neutralisation des staliniens), le socialisme est devenu prétexte à confessions tragi-comiques. Jospin avouant que son programme n’était « pas socialiste » et Royal qu’elle a défendu des positions auxquelles elle ne croyait pas : l’augmentation du SMIC, qui dans l’esprit de cette malheureuse est probablement le comble de l’extrémisme partageux…

En voulant neutraliser le PS (les staliniens étant déjà laminés du point de vue parlementaire) Sâr Cosy réalise ce que les socialistes ont incarnés, parfois sans se l’avouer, et sans jamais l’avouer à leurs électeurs : l’unification bourgeoise de la classe politique au service de la gestion capitaliste.

C’était également le sens de la candidature Bayrou, dont le seul intérêt (à court terme) était la perspective d’une défaite de Sarkozy. Une fois élu, ce dernier laisse encore moins d’espace à Bayrou qu’au PS, même si Bayrou peut espérer apparaître comme doublure (comme il en existe au cinéma) de son heureux rival, dans quelques années.

On comprend que le PS maintenu se plaigne des « débauchages » pratiqués par Sâr Cosy. Ils vident le parti, non de ses cerveaux, mais de son contenu politique affiché. Loin de constituer je ne sais quel scandale ou manifestation d’immoralité, ces manœuvres ont pour conséquence — bien au-delà de leurs motivations — une clarification politique à tout prendre bienvenue.

Dans un registre parallèle le Sâr Cosy a affiché sa volonté d’unification républicaine en offrant des postes, importants ou purement honorifiques, à des femmes d’origine maghrébine (récente ou lointaine, peu importe). Il ne s’agit plus de faire la même politique que le PS, mais de faire mieux que lui, par exemple en se payant le luxe de débaucher une de ses « créatures », Fadela Amara, présidente de l’association Ni putes ni soumises devenue « Sâr Cosette » d’honneur. Ici encore, peu importe qu’Amara soit une traîtresse ou une imbécile ; elle était manipulée/manipulatrice, elle le demeure… avec un hochet autour du cou.

Et c’est une fois de plus Sâr Cosy qui fait le ménage, envoie au rebut les vieux meubles (voyez les tronches de certains, à droite comme à gauche), met en valeur les collections du musée républicain (la décolonisation) et combine harmonieusement vieilles valeurs et gestion fonctionnelle de l’espace.

Le couple BHL-Dombasle s’est offert les services de la designer Charlotte Perriand pour rénover sa villa marocaine, la bourgeoisie française se paie (non sans réticences : c’est cher et parfois déroutant) ceux du Sâr Cosy pour mettre la maison aux normes de l’harmonisation capitaliste mondiale.

Évidemment, dans l’aile réservée au personnel, le confort est plutôt sommaire, et la vie — comme on dit au Medef — précaire.

Que voulez-vous ! À tout navire il faut des soutes et une salle des machines, tous les armateurs vous le diront. Ce qui compte, c’est que les cabines du pont supérieur soient spacieuses, les poignées de porte et les cendriers joliment dessinés.

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[1] On en trouve probablement un lointain écho dans la fameuse formule de Pierre Dac : « Le Sâr dîne à l’huile ».

[2] À l’intention des internautes ne pratiquant que l’assyrien, notons que cosy est un adjectif anglais signifiant « confortable », d’ailleurs passé tel quel dans la langue française.

 

 

 

Annexe

 

Les nouveaux scotchés

L’engouement de dizaines de milliers de personnes pour la représentante improbable d’un parti en décomposition, en principe discrédité par vingt ans de gestion capitaliste, a de quoi surprendre (et décevoir). Je ne serais pas étonné que les enquêtes sociologiques qui ne manqueront pas d’être faites à propos des nouveaux adhérents du PS révèlent une forte proportion de femmes et d’hommes passé(e)s par l’association ATTAC. La seule intuition positive des socialistes et de Royal dans cette affaire a été de monter la campagne de l’élection présidentielle comme une tournée de conférences-débats sur la taxe Tobin : parole donnée aux adhérents, réunions décentralisées, etc. Il est même probable (mais c’était facile à faire), que l’élection de Royal comme candidate était moins truquée que les consultations au sein d’ATTAC.

La critique du « réformisme radical » d’ATTAC a été mené depuis belle lurette (cf le dossier publié par la revue Oiseau-tempête). Pour autant, il n’est pas certain que les tendances attestées par le militantisme associatif style ATTAC et même le retour ou l’arrivée de milliers d’adhérents dans la vieille social-démocratie ne donnent que matière à désespoir. C’est en effet un nouveau goût pour la politique et pour des façons nouvelles d’en faire qui se manifestent. Certes, elles sont immédiatement phagocytées par les manœuvres des postaliniens d’ATTAC, utilisées par des politiciens de stricte obédience comme Royal, ou neutralisées par les désormais omniprésents « comités de quartier » ou « conseils citoyens ».

Le fait que des petits malins aient anticipé ces tendances pour les contrôler à leur profit ne signifie pas qu’elles appartiennent par essence au registre de la fausse conscience. Le succès d’ATTAC s’est construit sur la faillite des partis et organisations classiques, et l’offre d’un engagement nouveau empruntant aux traditions de l’éducation populaire et de l’enseignement mutuel. Les nouveaux scotchés du PS n’y sont entrés que sur la promesse de désigner directement la candidate du parti, en passant par-dessus ses clans (ce dont il ne s’est pas encore remis).