Handke, « témoin » gênant ou pas gêné ? (2006)

Un de mes lecteurs s’étonne de ne pas trouver mon nom au bas d’une pétition intitulée « Ne censurez pas l’œuvre de Peter Handke », signée par une vingtaine d’auteur(e)s, dont au moins quatre sont connu(e)s. Après tout, ne suis-je pas, certes à mon corps défendant, une espèce d’autorité en la matière ?

En effet, j’ai toujours affirmé mon opposition à toute espèce de censure, y compris lorsqu’elle vise des ouvrages à mes yeux détestables. Il ne s’agit pas d’un principe de morale abstrait mais d’une loi historique à laquelle on ne connaît pas d’exception : toute loi de censure utilisée contre tel ouvrage (que je déteste) sera utilisée quelque jour contre tel autre (que j’approuve ou dont je suis l’auteur). Il est impossible de déléguer à l’État l’exercice de la « censure philosophique » que je pratique comme tout le monde, chaque jour, comme lecteur de journal, militant, auditeur de radio, etc. C’est à moi et collectivement à nous de réfuter les textes dangereux, de rétablir des vérités, voire de couvrir de goudron et de plumes un empereur ou son valet.

Encore faut-il, et c’est l’un des enjeux de l’affaire Handke, se mettre d’accord sur ce que l’on nomme censure.

Peter Handke a -t-il vu l’un de ses ouvrages interdits par un arrêté du ministère de l’Intérieur ? Ou bien un jugement est-il venu interdire de facto la réédition d’un roman ou d’une pièce ? A-t-on mis fin aux représentations d’une pièce de théâtre pour offense aux bonnes mœurs ?

Force est de répondre par la négative à ces questions.

On sait que le directeur de la Comédie-Française a pris la décision de déprogrammer une pièce de Handke, après avoir appris que celui-ci avait assisté aux obsèques de Milosevic et y avait prononcé une espèce d’oraison funèbre dans un style paranoïaque fumeux (« Le prétendu monde n’est pas le monde »).

Les pétitionnaires en soutien à Handke devancent l’argument sur l’absence d’une censure à proprement parler et en étendent la notion. Suivons-les sur ce terrain :

«En réalité, la censure a déjà fonctionné bien avant cette déprogrammation qui n’est que l’aboutissement (provisoire) d’une mise au ban systématique exercée depuis quelques années maintenant à l’encontre de Peter Handke. Depuis qu’il a commencé à dénoncer la diabolisation des Serbes et à poser des questions sur la guerre civile yougoslave […] l’écrivain est traité par les médias comme un dangereux ennemi public qu’on peut insulter impunément et dont chacun peut déformer les propos à sa guise […].» (Le Monde, 4 mai 2006).

Il existe même, remarquent les signataires, « des librairies qui refusent d’avoir des livres de Peter Handke dans leurs rayons » !

On observe ici la niaiserie qui affecte nécessairement la critique parcellaire qui oublie de mentionner dans quel système prennent place les événements qu’elle vise.

Dans le système capitaliste, où le livre est une marchandise comme les autres, une première sélection s’opère parmi les produits-livres en fonction de facteurs divers: notoriété de l’auteur, puissance financière de l’éditeur, capacité à disposer ou non d’un diffuseur efficace, capacité à obliger ou non les libraires à recevoir les livres (envois dits d’« office »). Ce système marginalise d’emblée une majorité d’auteurs, dont les libraires n’ont même pas à « refuser » les livres : ils ignorent jusqu’à leur existence et n’ont de toute manière pas la place suffisante pour les ajouter aux productions courantes destinées au dit « grand public ».

On peut évidemment décider de rassembler sous le terme « censure » l’ensemble des ces mécanismes de régulation économiques et médiatiques, mais c’est dissimuler la cause essentielle et laisser croire que la volonté de censurer de tel ou tel pion joue un rôle décisif, quand elle est la plupart du temps marginale.

Bien entendu, dans un système où les journalistes sont tenus de traiter en priorité les livres édités par le propriétaire du journal qui les emploie, par l’éditeur de leur patron, celui de leur rédacteur en chef, puis le leur propre, il ne reste guère de place pour les ouvrages atypiques. Il sera d’autant plus facile d’écarter des ouvrages gênants ou non-conformes qu’il ne reste pas de place pour eux !

Elfriede Jelinek, apparemment persuadée de défendre la liberté d’expression, ne recule pas devant l’emphase et proclame que : « Quiconque empêche un artiste d’exercer son métier (et, partant, de présenter ses œuvres au public), commet un crime non seulement contre ce poète mais contre le public tout entier. »

Il faudrait plutôt dire, nous l’avons vu plus haut, que le système spectaculaire-marchand est, dans son entier et dans son fonctionnement quotidien, un crime contre la poésie comme il est un crime contre l’humanité. Une fois encore, que ce crime soit perpétré par des êtres de chair et de sang n’enlève rien au fait que c’est un système qui est en cause et non la décision individuelle de tel fonctionnaire de la pensée.

Il est bien possible en effet que des libraires et des journalistes boudent les livres de M. Handke. Ce phénomène infinitésimal ne peut être remarqué que parce que cet auteur a connu les succès de librairie et une grande visibilité médiatique.

Aujourd’hui encore, dans la position d’« auteur maudit » où ses défenseurs affirment sans rire qu’il se trouve, M. Handke bénéficie de deux tiers de page dans Le Monde du 4 mai 2006, avec photo et entretien et le lendemain 5 mai d’une page entière d’entretien, avec photo. Combien d’écrivains peuvent se flatter d’une telle attention?

 

Pose égyptienne

La pose de l’«auteur maudit».

 

À propos du Kosovo : « Bien-pensants » et fausse critique

Je ne crois pas que l’on puisse, à propos de la guerre du Kosovo, me situer parmi les « bien-pensants » que fustigent les amis de M. Handke ou parmi les porte-parole du « prétendu monde » qu’il est allé lui-même dénoncer lors des obsèques de Milosevic.

Il se trouve que j’ai publié sur ce conflit un livre intitulé Dommages de guerre sous-titré Paris-Pristina-Belgrade-1999, chez l’Insomniaque (mars 2000). Dans ce livre je récuse les mensonges éhontés de la « guerre humanitaire ». À ma connaissance, il n’existe qu’un seul autre livre critiquant la version officielle des pays occidentaux : Maîtres du monde? ou les dessous de la guerre dans les Balkans (coll., éd. Le Temps des cerises, 1999).

Faut-il préciser que l’excellent journal Le Monde s’est dispensé de signaler l’existence de Dommages de guerre à ses lecteurs ? Par parenthèse, je serais curieux de savoir combien parmi les soutiens présents de M. Handke ont résisté à la campagne d’intoxication émotionnelle et médiatique qui a annoncé les bombardements sur Belgrade ?

Revenons à l’acte politique délibéré qui a valu à M. Handke le boycottage de sa pièce par le directeur de la Comédie-Française. Il a tenté d’en minimiser la portée : « Le motif principal de mon voyage, c’était d’être témoin. Témoin, ni dans le sens de l’accusation ni dans le sens de la défense. » Or il faut être naïf ou d’une mauvaise foi toute stalinienne pour oser dire que « témoigner » aux obsèques de Milosevic, « à l’invitation de sa famille », pourrait être un acte « neutre ».

« Je ne sais pas la vérité, dit Handke aux obsèques. Mais je regarde. J’entends. Je sens. Je me rappelle. Je questionne. C’est pour ça que je suis présent aujourd’hui, près de la Yougoslavie, près de la Serbie, près de Slobodan Milosevic. »

Plusieurs années avant qu’Handke doive à ses prises de position pro-Serbes l’invitation de la famille de Milosevic, la publication de Dommages de guerre m’avait valu d’être contacté par les soutiens français d’un jeune homme venu de l’ex-Yougoslavie et qui sollicitait en France le statut de réfugié politique.

David était l’un des nombreux déserteurs de l’armée de Milosevic venus chercher asile ici. À sa manière, un témoin venu attester que « les Serbes » n’étaient pas une entité abstraite toute dévouée à la politique criminelle de nettoyage ethnique.

Un frère, qu’avec d’autres j’ai eu l’honneur d’aider dans la mesure de mes moyens.

Foin des réflexes de confréries. Je garde ma compassion pour les victimes — y compris Serbes — de la guerre des Balkans. Je réserve ma solidarité à celles et ceux qui se battent et risquent leur vie pour en conserver la dignité.

Salut fraternel à David et aux réfractaires du monde entier — je pense particulièrement au courage qu’il faut aujourd’hui aux objecteurs et objectrices en Israël !

Honte à ceux qui mettent leur plume au service des maîtres, fussent-ils morts ou déchus, et aux crétins qui les plaignent !