ENTRE SEGOÏSTES ET SARKOPHAGES… chroniques de campagne électorale (2007)

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Chronique de campagne — 1.

J’entends ici et là dans les conversations, y compris chez des militants supposés avisés, l’étrange proposition selon laquelle Nicolas Sarkozy risque d’arriver au pouvoir. Cette terrible éventualité justifierait, si j’ai bien compris, un vote « utile » (je trouve que l’on n’a pas suffisamment développé le concepts de « vote décoratif », mais passons).

Où donc les personnes qui tiennent pareil langage ont-elles passé ces dernières années ? Aux Galapagos ? Admettons que la fréquentation prolongée des tortues géantes ralentisse (par mimétisme) les échanges neuronaux (sans parler de la poste) et affranchissons-les sans plus attendre : Nicolas Sarkozy EST au pouvoir !

Excusez-moi, c’est un peu brutal, je m’en rends compte, mais de toute façon vous l’auriez appris un jour ou l’autre.

Reconnaissons, à la décharge de nos émigrés récents, que l’intéressé lui-même, Nicolas Sarkozy donc, semble tout faire pour entretenir l’aveuglement schizophrénique de ses contemporains. Certes, il utilise sa charge de ministre de l’Intérieur pour voyager à l’œil et fliquer les conseillers de sa principale rivale, mais il se garde bien de mettre en avant une vérité qui n’a pas atteint les Galapagos : Sarkozy est le seul candidat qui a déjà appliqué son programme !

Ça pourrait être un argument de vente, il pense que c’est un défaut qu’il vaut mieux dissimuler. En effet, même les plus entortués de mes lecteurs l’ont compris : quand on a appliqué son programme à l’avance, on n’a plus de programme ! C’est comme le quatre heures : si vous le dévorez à trois heure de l’après-midi, y’en a plus !

Vous me direz que les Segoïstes non plus, n’en ont pas, de programme. C’est bien observé, mais primo : Les Sarkophages préfèrent mettre l’accent sur les différences avec les Segoïstes, plutôt que sur les points communs ; deuxio : Eux, les Segoïstes, font comme si c’était exprès (qu’ils n’ont pas de programme ! vous êtes lourds, aujourd’hui, je trouve). Ils font comme si on dirait que c’est les électeurs qui vont fournir le programme. Vous y êtes ? Comme si un pâtissier, par exemple, disait : «Euh, alors, vous faites chacun vos gâteaux préférés et on verra qui a le droit de se fournir chez moi». Voilàààà ! C’est a-b-s-u-r-d-e !

Il y aurait un programme fastoche à mettre en avant, du côté Segoïste. Quelque chose comme : « Je suis la meilleure candidate anti-Sarko, et je le prouve en promettant solennellement que j’abrogerai toutes les lois rédigées, voulues et soutenues par Sarkozy et ses petits camarades de droite » (pflaacht ! [bruit du crachat pour souligner que si j’mens j’vais en enfer]).

Question (attention, c’est plus difficile !) : Pourquoi Ségolène Royale ne promet-elle pas d’abroger la loi antiterroriste de 2005, les lois sur la prévention de la délinquance et contre l’immigration de 2006, les dispositions sur la vidéosurveillance et la biométrie, et tout ça, qui ferait un si bon programme, facile à comprendre (disons, même pour les amis des reptiles à carapace [si vous ne savez pas qu’une tortue est un reptile, je ne sais pas comment on a pu vous laisser accoster aux Galapagos…]) ?

Faites vos jeux, rien ne va plus. La réponse est la suivante : Parce que Ségolène Royale ne touchera pas à un cheveu, à une ligne, à un mot des textes de lois qui sont l’application du programme de Nicolas Sarkozy. D’ailleurs, pourquoi les Segoïstes reviendraient-ils sur la loi antiterroriste que les députés socialistes ont laissé voter par leur abstention ? Ils n’y toucheront pas. Ils en rajouteront même une couche, disons vers 2010 (cinq ans est un bon délai pour compliquer un texte délirant et aggraver un texte répressif).

Résumé : Aujourd’hui, nous avons appris que Nicolas Sarkozy est au pouvoir, qu’il a mangé tout son programme, et qu’il risque d’être fort dépourvu lorsque la bise sera venue ; que la tortue est un reptile à carapace et les Segoïstes des gens qui viennent voler la brioche des électeurs (« Qu’ils mangent des Wasa ! », aurait dit la candidate, selon des sources autorisées).

Peut-être y aura-t-il une prochaine leçon (mais ça n’est pas certain, voyez-vous).

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Chronique de campagne — 2.

Moi, ce que je préfère dans les campagnes électorales, ce sont les « ralliements ». Qu’est-ce qu’un ralliement, demanderez-vous ?

Un ralliement, c’est l’opération par laquelle Tartempion, dont vous connaissez à peine le nom (un chanteur ? un sportif ?), gâche l’équivalent d’une grosse souche de chêne en papier journal à déclarer solennellement que jusque-là il avait toujours pensé comme ceci, mais que là non, il a changé d’avis, même si ça doit surprendre sa femme de ménage et son basset.

Vous vous en tamponnez le coquillard ? Bien entendu, et moi aussi. Ça n’a pas d’importance. La valeur d’un ralliement ne se mesure pas à l’intérêt qu’il suscite, mais à l’amplitude (souvent microscopique vu les personnages considérés) du renoncement, simplement débile ou plus rarement crapuleux, qu’il manifeste.

Les ralliements les plus jouissifs sont ceux qui s’effectuent au « profit » d’une secte politique ultraminoritaire. Il y a la beauté du geste (sinon, ça peut s’appeler « Aller à la soupe »).

De temps à autre, un crétin déclare ainsi, dans L’Humanité, que bon d’accord on a dit beaucoup de choses sur les millions de victimes du stalinisme, mais c’est facile à dire quand on a tué personne et quand même le seul parti qui a son siège place du colonel Fabien, c’est quand même le PC et ça on peut pas lui enlever (sauf redressement fiscal particulièrement sévère !).

Celle-là, Renaud (le chanteur) l’avait faite, il y a quelques années.

La pathologie particulière du « rallié » ne tient pas à la débilité profonde de son argumentaire (à pleurer, en effet) mais au fait qu’il croit sincèrement que ça lui donne de l’importance de passer d’une connerie à une autre !

Le ralliement s’apprend. C’est comme le tango. Vous pouvez essayer chez vous.

Exercice. Récitez devant la glace de la salle de bains : « Pendant des années, j’ai acheté L’Officiel des spectacles, mais là, je sais que je vais en choquer certains, mais j’ai toujours assumé mes choix de vie, quelque soit le prix à payer, eh bien j’ai acheté Pariscope. On en pensera ce qu’on voudra, mais au moins j’ai ma conscience pour moi. »

Refaites-le, jusqu’à dire le texte sans rire.

Vous pouvez enrichir le texte et remplacer les termes « repères » (ici Officiel et Pariscope) par d’autres : coquillettes—spaghettis ; margarine—gel à l’eau (préférable si préservatifs) ; gauche—droite, etc.

Dans les ralliements récents, je note André Glucksmann (en allemand, son nom signifie littéralement « Homme heureux » ; on traduira ici par « ravi de la crèche »). Lequel Glucksmann explique, sans rire, que Sarkozy-la-rafle « est le seul [candidat] a s’être engagé dans le sillage de cette France du cœur [la France de Jaurès, un article que l’on nous demande beaucoup en ce moment] ». Si ! On a signalé trois décès par étranglement de rire dans les centres de rétention. Le secrétaire du syndicat Anneau a déclaré : « Ceux-là, au moins, on n’aura pas à les étouffer sous un coussin ! ».

Dans un registre plus modeste, un inconnu qui est, semble-t-il le frère d’une comédienne un peu moins inconnue, a rallié le Front national. Je ne signalerai même pas ce dérapage escargotique si l’auteur (un écrivain, paraît-il ; ça ne veut rien dire, je vous en parle en connaisseur !) n’avait déclaré : « Aujourd’hui, Karl Marx voterait Front national ! ».

Aujourd’hui, Karl Marx aurait 189 ans. Sans vouloir médire des personnes très âgées (j’en connais qui pètent le feu à des 90 balais), on peut craindre une légère altération des facultés mentales, passé 160 ans. Cette précision apportée avec tous les ménagements nécessaires, on peut reformuler ainsi le « ralliement par spiritisme » de M. Marx : « Aujourd’hui, les gâteux feraient bien de voter Front national tant qu’ils sont vivants ! »

Ça valait la peine d’être dit, non ?

Toutes ces âneries m’ont épuisé. Il est possible que je m’en remette, mais voyez-vous, ça n’est pas sûr.

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Chronique de campagne – 3.

Vous n’en avez pas marre de les entendre parler du travail ? Et la valeur travail par ci et la réhabilitation du travail par là… Qu’est-ce qu’ils y connaissent au travail (et au chômage donc…), au dégoût de l’exploitation, à l’envie d’être utile sans chef ni patron. Comment osent-ils mettrent des mots pareils dans leurs bouches ?

Si vous vivez à Paris ou dans sa région, je vous recommande d’assister à la projection du film Putain d’usine, réalisé par Remy Ricordeau à partir du livre de Jean-Pierre Levaray (d’abord publié par L’Insomniaque et récemment republié par Agone).

Levaray bosse en usine (du groupe Total-Elf-Fina ; AZF, vous voyez ?). Du coup, quand il parle du travail ça ne rend pas le même son que dans les propos des moralistes en chambre façon Sarkozy ou Jospin (le deuxième nommé tenait exactement les mêmes discours niaiseux sur le travail que le premier).

Projection de PUTAIN D’USINE, le MERCREDI 14 MARS, au CICP, 21 ter rue Voltaire, Paris XI ème

Entrée libre

Le film sera diffusé sur France 3 Nord-Pas de Calais, le samedi 17 mars, à 16h 20.

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Chronique de campagne – 4.

Dans Le Monde du 13 février 2007, Michel Onfray signait (avec Raoul Marc Jennar et Yannis Youlountas) un texte intitulé « Vive la rébellion citoyenne ! »

Texte halluciné et surprenant où les auteurs affirment notamment que « Le surgissement citoyen de ce mois de janvier [leur] rappelle celui contre le contrat première embauche (CPE) ». Ce qui montre qu’aucun d’eux n’a participé au mouvement anti-CPE

« Les moments que nous vivons sont passionnants. Nous sommes tout près de réussir », ajoutent les auteurs. Des goûts et des couleurs, n’est-ce pas, inutile de discuter. Tout de même : que les discussions vaseuses entre infragroupuscules et sous-courants pour promouvoir la énième « candidature unitaire », je comprends que l’on en sourit, mais de là à se « passionner »…

Pendant que les bovétistes essaient de dévoyer quelques dizaines de maires ayant plutôt promis leur parrainage à Besancenot, dans la plus pure tradition des magouilles de l’extrême gauche léniniste, Onfray franchi un cran dans le délire. Il menace, vous avez bien lu, de « voter nul » au second tour si Bové ne réunit pas les signatures nécessaires à sa candidature…

Le globe terrestre ralentit sa course, puis l’interrompt en hoquetant… Les oiseaux tombent en plein vol, comme des pierres… Les chiens hurlent à la mort, et dans les forêts les animaux fuient, éperdus, vers des contrées moins effrayantes…

Onfray va (peut-être) voter nul !

Non Michel, ne fais pas ça ! Pense à ta compagne, à ton pays, pense à nous !

Ne va pas gâcher une carrière prometteuse de libertaire médiatique par un geste de voyou !

Ah ça fait du bien ! Je ne dirais pas que c’est passionnant, non, mais enfin on rigole, et c’est toujours ça de pris.

Pensée du jour à méditer en contribution aux travaux de l’université populaire (n’hésitez pas à recourir au dictionnaire si le sens d’un terme vous est obscur) :

« “VOTER NUL” EST UN PLÉONASME »

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Chronique de campagne – 5.

Vous avez remarqué le nombre de faux livres qui paraissent en période électorale ? Les journalistes se passionnent pour la vie de Trucmuche, son enfance (déjà, petit, il exigeait un plus gros quatre heures que celui de ses camarades…), sa carrière (passage remarqué à la SOVADECO), ses amours (avec une présentatrice, non pas celle-là, l’autre…).

Si vous voulez donner l’impression d’être dans le mouvement alors que vous vous tamponnez le coquillard des élections et des candidat(e)s [vous connaissez l’histoire du mec qui colle des papillons avec le slogan « Un seul candida : Albicans » ; je ne vous la raconte pas, il faut avoir beaucoup vécu pour la comprendre]. Où en étais-je… Ah oui ! Donner l’impression ; précisément, il s’agit d’un livre, intitulé Précis d’anti-électoralisme élémentaire et sous-titré 120 motifs de ne pas aller voter.

C’est un recueil de citations puisées aux meilleures sources. De quoi réviser vos classiques et alimenter les discussions à la cantine.

(Un regret : l’absence d’index des noms propres, qui aurait facilité l’usage de ce petit manuel après première lecture.)

Précis d’anti-électoralisme élémentaire

Introduction de Raoul Vilette

Les Nuits rouges, 143 p., 10 €