Sur une « agression antisémite » (2004)

Deux jours après la prétendue agression, autrement dit le lendemain de la publication du texte ci-dessous sur mon site, la soi-disant victime avouait aux policiers avoir inventé son « agression ».

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C’était l’année dernière. Dans le métro, à la station Barbès-Rochechouart : un homme à la mise caractéristique des Loubavitch, secte juive traditionaliste, monte les escaliers au milieu d’une foule assez dense. Descend rapidement les marches à sa rencontre, un jeune homme de type maghrébin. À peine l’a-t-il croisé, il crie « Heil Hitler ! » Cela dure à peine plus d’une seconde. Sans doute les voyageurs qui n’ont pas remarqué le Loubavitch n’ont-ils pas compris pourquoi ce cri jaillissait. Aucune réaction; des demi-sourires sur deux ou trois visages jeunes et basanés.

Un tel incident était impensable il y a seulement dix ans. Limité — il n’implique qu’un individu — il peut néanmoins être considéré comme significatif de la chute d’un tabou portant sur le nazisme, volontiers évoqué au moins pour provoquer et blesser.

Agressions contre des jeunes porteurs de kippas, attentats contre des synagogues (s’il s’agissait du passage de militants athées à l’action directe, cela se saurait !), cris « Juifs assassins ! » lors de manifestations de soutien au peuple palestinien, les signes se multiplient d’un renouveau de l’antisémitisme, notamment via l’antisionisme[1].

Lorsque j’ai entendu, dimanche 11 juillet, le premier bulletin d’information sur une « agression antisémite » dans le RER, ma première réaction a été d’incrédulité. Non parce que l’incident est particulièrement choquant, du fait de la présence d’un bébé de 13 mois par exemple. Nous savons à quoi nous en tenir sur les capacités humaines à produire de l’horreur, notamment lorsqu’ils s’agit de mâles en réunion en position de force par rapport à une femme. Il se produit bien pire tous les jours et la presse de dispense de nous narrer par le menu tous les viols du jour, de femmes ou d’enfants.

Non. Ma réticence venait de ce qu’il s’agit en quelque sorte de l’« agression parfaite », si l’on entend par là un incident réunissant le maximum de caractéristiques susceptibles d’attirer l’attention des médias et de provoquer l’identification émotionnelle du public. Sans parler de sa quasi et magique concomitance avec un discours antiraciste du président de la République.

Ce qui rend l’affaire du RER peu plausible c’est qu’elle est surchargée symboliquement. Tout y est, au moins dans le premier récit que j’ai entendu (France Info et France Inter). Une jeune femme (et son bébé) est agressée par une bande, dont il est facile de deviner qu’elle est constituée de jeunes arabes et/ou noirs. Ils l’ont « prise pour une juive » nous dit-on. Ils l’ont menacée de leurs couteaux et tracé (on ne nous dit pas avec quoi) des croix gammées sur son ventre et ont tailladé ses vêtements et ses cheveux. Détail décisif : aucun voyageur témoin de l’agression n’est intervenu pour lui porter secours.

Avant de provoquer une indignation très légitime, ce dernier détail doit mettre la puce à l’oreille. Paradoxalement, le public adore s’entendre traiter de lâche. Il y a quelques années, la presse avait pareillement répercuté la mésaventure d’une jeune femme soi-disant violée dans le renfoncement d’une porte cochère à Paris, sans que les passants interviennent. Après une avalanche de commentaires moralisateurs, l’histoire se révéla inventée de toutes pièces.

Il est intéressant de comparer la première version de l’histoire du RER avec celle diffusée ce lundi 12 juillet par la presse (France Culture et Libération). Les commentaires se multiplient tandis que le récit lui-même se rétrécit. On ignore pourquoi la bande s’en est pris à la jeune femme. Ça n’est qu’après lui avoir volé ses papiers que l’un des agresseurs, lisant une adresse du 16e arrondissement, aurait déclaré qu’il n’y a là-bas « que des gosses de riches et des feujs » (je reconnais qu’ici la sottise de la remarque la rend très plausible). Comme l’écrit Libération, « L’agression bascule, du crapuleux vers l’antisémitisme. ». Les cheveux tondus ou taillés se ramènent à quelques mèches taillés au couteau (ce qui est certes, si cela a eu lieu, bien assez effrayant). Quant aux lâches voyageurs, il semble qu’ils se seraient trouvés à l’étage supérieur de la rame et que la jeune femme ait déclaré avoir été trop tétanisée par la peur pour appeler au secours.

Je parlais plus haut de surcharge symbolique. J’en vois une preuve supplémentaire dans le retournement auquel se livre un commentateur, Ariel Goldman, porte-parole du Crif (in Libération) : « Les cheveux coupés et les croix gammées dessinées rappellent les modes opératoires nazis. » Or, si cela rappelle quelque chose, ça n’est évidemment pas les modes opératoires nazies, mais au contraire le traitement réservée à des femmes (parfois des adolescentes) accusées à la Libération de collaboration avec les nazis, publiquement tondues, exhibées partiellement ou totalement nues et auxquelles on dessine des croix gammées sur le front, sur le dos ou les seins[2]. Des jeunes gens entre 15 et 20 ans, âge supposé des agresseurs, ont-ils ces images en tête ? J’en doute. Même si c’est le cas, il est inutile d’opérer un déplacement mensonger : les agresseurs, croyant stigmatiser une jeune femme juive, lui ont infligé le traitement que des résistants douteux, des mâles frustrés et des populations exaspérées ont infligées à des femmes supposée compromises avec l’occupant nazi. Plutôt que de déformer les faits pour les faire rentrer dans les moules idéologiques, il faudra les prendre en compte et les analyser tels qu’ils sont.

Dernière raison de douter d’un récit aux allures de rumeur — et dernière raison de s’inquiéter s’il est avéré dans les semaines qui viennent — : il me semble que les bandes de jeunes banlieusards ont plutôt tendance à se tenir à l’écart de ce qui évoque la maternité (landaus, marmots, couches…). Rappel de leur propre faiblesse (émotionnelle), de leur propre immaturité, la mère n’est peut-être pas respectée, mais elle est fuie. Si la haine de la femme donneuse de vie qui n’est autre qu’une forme de la haine de soi se manifeste maintenant par des agressions, publiques de surcroît et non seulement dans l’espace privé, contre des mères isolées, perçues comme un gibier vulnérable et une occasion facile de pratiquer la « reprise symbolique[3] », nous avons en effet bien du souci à nous faire.

Vraie dans tous ses détails, exagérée dans certains d’entre eux ou complètement inventée, l’histoire de cette agression a au moins une fonction d’analyseur du système spectaculaire : elle montre combien collectivement nous avons besoin de recourir au récit mythique, à la rumeur, à la fiction (plutôt qu’aux statistiques), pour prendre la mesure des maux qui gangrènent les rapports sociaux Et particulièrement les rapports sociaux de sexe, lorsqu’ils mettent en jeu, et en péril, les fondements symboliques et inconscients du rapport à soi et à l’autre.

Mettant en scène le sexisme et l’antisémitisme, tous deux bien réels, la légende noire du RER est peut-être un mensonge individuel : socialement, elle est un moment du vrai.

Paris, le 12 juillet 2004.

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[1] L’un et l’autre ne se confondent pas, mais le second peut dissimuler et véhiculer le premier.

[2] Lire à ce sujet La France virile, de Fabrice Virgili, Payot, 2000.

[3] Expression forgée par analogie avec celle de « reprise individuelle » qu’utilisaient les voleurs anarchistes.