Régis Schleicher, un homme libre ! (2005)

Régis Schleicher, militant de l’organisation Action directe passait en jugement en novembre et décembre 2005 pour une tentative d’évasion de la centrale de Moulins en 2003, c’est ce que rappellait le quotidien Libération (22-23 octobre 2005) qui publiait un entretien avec lui dont sont extraits les passages suivants [Schleicher obtenait, fin août 2009, un régime de semi-liberté] :

 

— Et sur les actes d’AD, les assassinats commis après votre arrestation ?

— Pour M. Besse, là aussi et toujours, il y a la douleur des proches que le temps n’efface pas, les autres se satisfont d’autant mieux de sa mort qu’ils l’exploitent. Dans l’esprit de mes camarades, sa mort, cette action était censée, je cite « ralentir [la] marche de la recomposition bourgeoise et aggraver ses contradictions internes, et ainsi l’affaiblir dans la guerre des classes ». A vingt ans de distance, force est de constater que l’hypothèse que nous défendions a failli. A moins d’obnubilation, de cécité intellectuelle et d’incapacité à comprendre le mouvement réel des choses, il convient d’accepter que le mouvement révolutionnaire et le mouvement social nous aient donné tort. Alors, lutter, ou lutter de la manière dont nous et des milliers d’autres avons lutté, était-il une aberration, un « non-sens » ? Au plan de l’éthique, on a toujours raison de vouloir combattre l’injustice et l’oppression, la misère. Par ailleurs, notre engagement fut fonction de la connaissance, de l’expérience et du patrimoine qui étaient ceux du mouvement révolutionnaire, alors. Certains affirmaient que le pouvoir est au bout du fusil. J’adhérais à cette thèse. D’autres, qui la professaient, nous ont laissé l’assumer. Cela étant, indéniable est le fait que notre pratique a eu des conséquences terribles. De part et d’autre, la mort, le poids de l’absence, des existences brisées, la souffrance des proches. Le bilan humain est lourd. Dans tous les cas, la responsabilité des morts est la nôtre et dans « nôtre » il y a aussi mienne.

— Vingt-deux ans ont passé depuis votre incarcération, quel homme êtes-vous devenu ?

— C’est à mes proches qu’il faudrait demander. J’espère me montrer à la hauteur de leur confiance, de leur amour indéfectible, de l’espoir qu’ils fondent en moi. Je sais le caractère insoutenable que représente, pour ceux qui restent, la disparition d’un être cher. Je sais aussi que, contrairement à ce que j’ai moi aussi professé, le monde ne s’appréhende pas en termes manichéens, ni binaires. Car, à penser ainsi, on a toujours une « bonne raison » de vouloir supprimer son prochain. Cela étant, tout ce que je sais aujourd’hui, ce n’est pas la prison qui me l’a enseigné. Et, n’en déplaise à ceux qui me maintiennent enfermé, je demeure un militant communiste.

 

Je ne connais pas Régis Schleicher. Je ne l’ai jamais rencontré. Il est probable que nous avons des divergences graves sur un grand nombre de sujets. Il y a une autre différence entre nous, et de taille : il est privé de liberté, chaque jour, chaque nuit, chaque minute, depuis vingt-deux ans !

Et pourtant, à la lecture des lignes qui précèdent je me dis : « Voilà un homme libre ! »

Voilà un homme libre, capable d’une autocritique à la fois politique et philosophique portant sur ses actes passés. Non seulement ceux qui l’ont mené en prison, mais l’ensemble de sa manière d’alors d’envisager le monde, la vie et le combat.

Peuvent-ils en dire autant d’eux-mêmes, ceux-là qui exigent, avec des poses d’aumôniers, de Schleicher et de ses camarades un « repentir » ?

Ce sont les mêmes qui ont relâché Papon, déporteur de juifs et noyeur d’Arabes ! Quel « repentir » a jamais montré cet inoxydable assassin d’État ? Quel « repentir » l’appareil d’État et les industriels ont-ils affiché pour les morts d’Ouvéa ou pour les victimes de l’amiante ?

Dans ces bouches-là, l’exigence de repentir est une obscénité.

Obscénité encore, le procès bientôt fait à Schleicher pour sa tentative d’évasion. Comme si l’évasion, c’est à dire la liberté, n’était pas le réflexe naturel de toute personne détenue ! Même le renard ronge sa patte pour échapper au piège qui le retient prisonnier…

Ça n’est pas l’évasion qui est une idée choquante, c’est la détention ! Je ne m’attends pas à ce que des magistrats admettent cela. Il est bon que cela soit dit publiquement par certain(e)s d’entre nous qui avons le privilège d’être « dehors ».

À mes yeux, c’est bien un homme libre qui comparaîtra en novembre 2005 pour tentative d’évasion.

Cette procédure a servi, depuis 2003, de prétexte pour refuser à Régis Schleicher la libération conditionnelle à laquelle il a droit. Ce prétexte devient caduc.

C’est maintenant qu’il faut libérer Régis Schleicher, Nathalie Ménigon et Jean-Marc Rouillan.