Pas de libération sans utopie amoureuse (2004)

Publié en ligne, ce texte a été repris sur plusieurs sites Internet, notamment Les Pénélopes, et dans la revue L’Émancipation syndicale et pédagogique (n° 6, février-mars 2005).

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Commentaires rapides à propos de l’appel à une manifestation contre les violences faites aux femmes, le samedi 27 novembre 2004 à Paris.

 

L’appel du Collectif national pour les droits des femmes indique la revendication que la manifestation défendra : « Ce que nous voulons, une loi-cadre qui prenne en compte toutes les sortes de violences faites aux femmes et aux lesbiennes à la maison, dans la rue, au travail, etc. Une telle loi n’est pas un rêve, les féministes espagnoles l’ont obtenue. Ce n’est qu’une question de volonté politique, ici comme dans toute l’Europe. »

Par où commencer ? Allons au plus simple : la revendication d’une « loi-cadre ». Une loi-cadre ! Qu’est-ce qu’on fait de ça ? On la pose sur la cheminée ? C’est un vieux problème de stratégie que je rappelle brièvement : ou bien l’on se bat sur ses revendications propres, irréalisables par le système, et il réplique par la répression et/ou par des réformes, ou bien on adopte une stratégie réformiste (une loi-cadre) et on n’obtient rien (ou parfois un cadre sans photo à l’intérieur).

La référence au cas espagnol est intéressante à plus d’un titre. L’appel dit que les féministes espagnoles ont obtenu une loi et ajoute : ce n’est qu’une question de volonté politique. Il me semble que les deux propositions sont LIONNE & LIONcontradictoires. Je veux bien croire qu’une partie des féministes espagnoles (et certainement pas les féministes) se réjouit de voir le gouvernement social-démocrate utiliser la cause des femmes pour se donner une image moderne et humaniste, mais c’est bien cette volonté (succédant à une grosse bourde de la droite à propos d’un événement, l’attentat de Madrid, que ni la droite ni la gauche ni les féministes n’avaient voulu ou prévu), cette volonté politicienne donc qui aboutit à la loi. Les actions des féministes contribuent sans doute à informer le public, elles fournissent des thèmes de « réformes de société » aux politiciens, mais il ne s’agit bien sûr pas de leur volonté politique à elles.

En clair : dire que ce n’est qu’une question de volonté politique revient à dire que le sort des femmes dépend de la volonté des hommes (politiques). C’est en partie vrai, mais d’autant plus que l’on se place dans la stratégie réformiste qui consiste à demander une loi, avec ou sans baguettes dorées autour.

La question s’est posée dès la Révolution française. Les femmes révolutionnaires ont participé, armées, à toutes les journées d’émeute. Elles ont milité activement dans toutes les sociétés populaires qui acceptaient de les accueillir. Le fait était d’abord si exceptionnel qu’il était mentionné dans le nom que se donnait, par exemple, la Société fraternelle des patriotes de l’un et l’autre sexe. Dès que les femmes ont essayé de faire admettre le fait acquis de leur participation citoyenne au cours de la révolution, en demandant par exemple qu’on leur distribue des armes et qu’on les entraîne à leur maniement, elles se sont heurtées au mur du double pouvoir machiste et bourgeois de députés qui entendaient mettre un terme à la révolution et renvoyer les femmes dans leurs foyers. Les militantes les plus avancées, par exemple les fondatrices de la Société des citoyennes républicaines révolutionnaires[1], n’ont pu sortir de l’impasse d’une légitimation bourgeoise et machiste de pratiques féminines autonomes (violence armée, création d’une organisation non-mixte). Leur club est fermé après que des provocateurs et provocatrices ont interdit physiquement une assemblée générale, le 28 octobre 1793, au cri de « Vive la République, à bas les révolutionnaires ! ». Il faut entendre l’ellipse : « À bas les [femmes] révolutionnaires ! », c’était en effet l’appellation courante des membres de ce club, qui avait rejoint le courant des Enragés. C’est tout un programme qui est contenu dans ce cri : en rester à la république telle qu’elle est — c’est-à-dire ne reconnaissant pour citoyens que les hommes —, mettre fin à la révolution, le tout en effaçant les femmes, jusqu’au mot !

Il ne s’agit pas, bien entendu, de porter un jugement moral rétrospectif sur les limites de ce qu’on pu dire et faire les femmes révolutionnaires d’il y a deux siècles. Il serait bon, en revanche (c’est bien le cas de le dire !), de tirer parti de cette histoire, fondatrice de la nôtre, et de ne pas renouveler à l’infini les mêmes erreurs.

Je reviens à l’appel, pour faire rapidement mention de l’embarras d’écriture des rédactrices, probablement soucieuses de ne pas paraître oublier les lesbiennes, supposées noyées dans la dénomination « femmes », et qui se trouvent du coup distinguées des femmes. Aux femmes et aux lesbiennes[2] !

Le texte d’appel se veut « réaliste », c’est en tous cas de cette manière que j’analyse l’affirmation selon laquelle la loi-cadre « n’est pas un rêve » (un ministre espagnol l’a fait). Qui rêve de lois d’ailleurs ? Sans doute manquons-nous de rêves, mais sûrement pas de lois.

On connaît l’argument machiste (franchement exprimé ou non) selon lequel si les femmes se laissent apparemment si volontiers frapper, tromper et mépriser, c’est « parce qu’elles aiment ça ». Parfaitement répugnante, l’hypothèse a l’inconvénient subsidiaire d’escamoter la question du consentement de tant de femmes, non pas à telle ou telle violence particulière, mais au système qui les engendre et les tolère. Or c’est bien, semble-t-il, de rêve qu’il s’agit, ou si l’on préfère d’utopie.

En effet, la grande faiblesse du mouvement féministe et du mouvement révolutionnaire est de n’être (plus) porteur d’aucune utopie amoureuse. On peut considérer que le séparatisme lesbien constitue une exception, mais il ne peut, par définition, prétendre à l’universalité. Nous sommes donc démuni(e)s en face d’un système qui entretient, lui, avec des moyens de persuasion à l’efficacité jamais atteinte dans l’histoire, l’utopie de la rencontre/amoureuse/romantique débouchant sur la formation du couple/exclusif/hétérosexuel (la variante homosexuelle est plus ou moins tolérée).

L’utopie de l’amour romantique prépare les femmes à considérer que la situation matérielle de domination dans laquelle elles se trouvent est soit sans inconvénient lorsque le bonheur partagé est sans nuage, soit due à une erreur dans le choix du partenaire, lorsque celui-ci se montre violent, jaloux, pervers et pingre. La femme qui se croit dans la situation de reconnaître une erreur de choix (qui existe aussi : elle s’est réellement mise sous la dépendance d’un immature violent) se fait donc le reproche, soit d’avoir mal choisi, soit pire encore d’avoir elle-même perturbé le déroulement du scénario amoureux (puisqu’« il » était « gentil » jusqu’à ce qu’elle parle de reprendre ses dîners du lundi avec ses copines de fac…). En l’absence d’une utopie de rechange, c’est-à-dire d’un autre imaginaire érotique et relationnel, en l’absence aussi d’une analyse matérialiste de la situation économique, sociale, et caractérielle de la femme dans le couple, on ne peut considérer les catastrophes de la vie amoureuse que comme relevant de la dite sphère privée, et surtout de la responsabilité personnelle.

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Sheila Kitzinger écrit, à propos de la transmission de cette utopie, qui passe certes par les magazines féminins, mais d’abord par les femmes elles-mêmes : « Une femme qui se dit “frigide, perdue, et désespérément seule”, bien qu’elle soit mariée, n’envisage pas moins de déclarer à sa fille : “Attends l’homme de ta vie. Tu sauras tout de suite que c’est lui.” […] Une autre, dont le mari passe son temps à lui dire qu’elle est grosse et qu’elle a des vergetures et qui déclare “avoir le moral à zéro” depuis la naissance de ses enfants, dit à sa fille que “la sexualité, c’est notre façon de mettre au monde de nouvelles âmes”. Une femme que son mari utilise “comme une poupée gonflable pour son plaisir” trouve pourtant le moyen de dire à sa fille que “la sexualité est l’expression d’un amour profond pour une autre personne et elle ne doit pas être gaspillée ni rabaissée”. Le rêve demeure intact, peut-être pour le salut de la mère, même si la réalité paraît souvent lui avoir appris exactement le contraire. Les femmes semblent pour la plupart ne pas vouloir ou ne pas pouvoir utiliser leur expérience personnelle pour savoir comment conseiller leurs filles. On dirait qu’entre les mères et les filles se perpétue une délicate toile de mensonge, tissée au fil des siècles, et que la femme adulte, n’ayant pas rencontré le prince Charmant, ou ayant constaté qu’il s’était vite retransformé en crapaud, veut à tout prix que sa fille vive l’histoire d’amour qui s’est révélée pour elle parfaitement illusoire[3]. »

Certes, il est autrement plus difficile d’imaginer d’autres rapports érotiques et affectifs que de dresser, par exemple, les plans d’une maison solaire et autosuffisante. J’éprouve cette difficulté comme tout le monde. Il est vrai aussi que du point de vue des femmes, toutes les expériences sont piégées et doivent être abordées avec une lucidité que l’état amoureux favorise rarement (cf. la critique a posteriori des expériences communautaires ou de l’idée d’amour libre qu’on pouvait humer dans l’air du temps des années 1970, lequel était tout de même plus respirable). Rien n’est donné, rien n’est acquis, voilà bien la seule règle de conduite, d’ailleurs commune au mouvement des femmes et au mouvement révolutionnaire.

Il me semble à la fois inévitable et souhaitable, néanmoins, de nous (re)pencher sur l’utopie pratique d’un nouveau monde amoureux, pour reprendre l’expression chère à Fourier, où d’autres manières de vivre et de satisfaire nos désirs, d’autres façons de nous rassurer les un(e)s les autres, d’autres liens entre le personnel et l’universel nous donneraient à nous et à l’humanité un horizon positif, une anticipation immédiatement vécue de bonheur — inutile d’aller jusqu’au paradis, restons sur la terre, qui est quelquefois si jolie… —, autrement plus désirable et plus enthousiasmante qu’une loi-cadre.

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[1] Sur Pauline Léon, cofondatrice de la société, voir Deux Enragés de la Révolution, Leclerc de Lyon et Pauline Léon, La Digitale, 1993 ; Notre patience est à bout. 1792-1793, Les écrits des Enragé(e)s, IMHO, 2009 et « Pauline Léon, une républicaine révolutionnaire », Annales historiques de la Révolution française, 2006.

[2] [Comme me le fait remarquer mon amie Do, mon étonnement procède de mon ignorance, à l’époque où j’écris ce texte, de l’affirmation de Monique Wittig : les lesbiennes ne sont pas des femmes. J’y reviendrai dans Je chante le corps critique (chap. V, p. 324).]

[3] L’Expérience sexuelle des femmes, Seuil, 1983, p. 214