MAINTENANT ! (2005)

En quoi la libération des militant(e)s d’Action directe est une pressante nécessité

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La chambre d’application des peines de Douai a refusé, le 14 septembre 2005, pour la énième fois, la libération conditionnelle de Nathalie Ménigon[1].

On sait que l’état de santé de cette militante, qui a subi deux accidents vasculaires cérébraux, est très précaire, notamment du fait de sa détention. On sait que la prison détruit et qu’elle ne soigne pas celles et ceux dont elle a détruit la santé. De ce point de vue, la prison est un mensonge obscène sur la possibilité d’un « châtiment » qui se « limiterait » à la privation de liberté.

Ceci rappelé, disons que le présent texte ne se fixe pas pour tâche de ressasser les motifs d’ordre humanitaire ou idéologiques qui justifieraient la libération des ancien(ne)s militant(e)s d’Action directe. Ces motifs sont bien connus et d’ailleurs reconnus par un nombre croissant de personnes qui ne partagent aucun des objectifs d’Action directe ou qui partagent certains d’entre eux (« révolution », « communisme ») en désapprouvant l’assassinat politique comme moyen d’action, soit pour des raisons philosophiques, soit pour des raisons tactiques, soit les deux à la fois.

Au-delà d’une élémentaire opposition au traitement que l’on inflige à ces détenu(e)s « au nom de la société », le présent texte veut attirer l’attention sur le fait que leur libération ne présenterait que des avantages, y compris — à rebours des « inquiétudes » gouvernementales —celui de prévenir les réactions désespérées que ne manquerait pas de susciter le décès en prison de l’un(e) d’entre eux.

Lors des diverses procédures de ces dernières années, et encore en septembre dernier, il a été notamment reproché à Nathalie Ménigon son « manque de repentir ». On lui a également opposé le fait que la région Provence-Alpes-Côte d’Azur ou réside son futur employeur est une terre d’accueil pour des militants basques d’ETA ! Gageons qu’on objectera à Jean-Marc Rouillan, embauché par les éditions Agone, sises à Marseille, que la cité phocéenne est infestée d’indépendantistes corses… Ces niaiseries montrent que le gouvernement n’a trouvé, pour refuser l’élargissement des gens d’AD, ni argument juridique ni objection technique. Elles indiquent assez que seule la peur fantasmatique d’une reprise de l’action armée explique leur maintien en détention.

J.-M. Rouillan a accordé un entretien à La Dépêche du Midi (26 juillet 2005) dont j’extrais les passages suivants, éclairants à plus d’un titre (même si l’on doit toujours suspecter des distorsions entre propos tenus et propos rapportés) :

« Après notre amnistie en 1981, on nous a dit que nous avions recommencé. Mais nous avions juste repris notre place dans le combat. Aujourd’hui, les tribunaux disent qu’Action directe existe toujours. C’est de la pure folie. Ça n’existe plus depuis au moins seize ans. Ils confondent le mouvement de soutien révolutionnaire actuel avec l’organisation telle qu’elle a existé. Même l’histoire a changé. Nous avons lutté à l’époque du bloc communiste. Il n’y a plus d’organisation armée aujourd’hui. Il faudrait une vraie volonté pour refaire quoi que ce soit dans ce sens. »

Passons sur une maladresse d’expression qui tient au fait que le langage en usage dans l’appareil d’État et celui d’un militant se réclamant d’un courant communiste sont sémantiquement inconciliables. « Nous n’avons pas “recommencé”, dit en substance Rouillan, nous avons repris notre place dans le combat. » C’est évidemment la même chose au regard du code pénal.

Plus intéressante est la dénonciation du fantasme de la permanence d’Action directe comme organisation de lutte armée, prête à « reprendre sa place dans le combat ». Ici, Rouillan a raison : Action directe, c’est fini. S’ils étaient de bonne foi, ses contempteurs moralistes relèveraient ce qu’il y a dans ce constat d’autocritique de fait et de lucidité.

Les historiens — et les jeunes militants d’aujourd’hui seraient bien inspirés d’en faire autant — noteront la référence (soulignée par moi dans les propos de Rouillan) au « bloc communiste », expression commune aux journalistes et aux staliniens. On mesure ici à la fois l’importance positive qu’avait prise les dictatures staliniennes pour les militants d’Action directe, liés à la Fraction armée rouge allemande (RAF) à partir de 1985 (elle-même soutenue par l’Allemagne de l’Est), et l’espèce d’effarement dont on imagine comment il a pu saisir d’autant plus violemment des militants détenus, mis à l’écart du monde, et recevant dans une bulle d’isolement hostile la nouvelle de l’effondrement du mur de Berlin : « Même l’histoire a changé ! »

Rouillan semble, dans cette déclaration, lier la lutte armée à l’existence des régimes staliniens, en l’absence desquels « il faudrait une vraie volonté pour refaire quoi que ce soit dans ce sens ». Manière de dire que c’est inenvisageable, sauf à verser dans un volontarisme délirant, appelé à se fracasser la tête sur le mur de l’histoire, qui — même elle — a changé.

Du fait du choix que ses militant(e)s ont fait de pratiquer des exécutions, et des longues peines auxquelles ils/elles ont été condamné(e)s, Action directe peut incarner et épuiser aux yeux des jeunes d’aujourd’hui la définition de la « lutte armée » en France. Or, non seulement il n’en est rien, mais Action directe a regroupé au contraire autour de ce choix politico-tactique (les exécutions) une poignée de militant(e)s, tandis que de nombreux groupes et individus autonomes ont pratiqué, après 1968, des actions violentes, illégales et souvent « explosives », détruisant ou dégradant des biens, des moyens de communication ou de transport de l’énergie, et des cibles symboliques.

Pour aller vite, et l’on se reportera avec profit à la brochure Retour sur les années de braise. Les groupes autonomes et l’organisation Action directe (28 p., Toulon, mars 2005) cettesemaine.free.fr/textes.html, la majorité des militants, libertaires, autonomes ou ex-maoïstes dont certains se retrouvent par exemple en 1977 dans la coordination CARLOS (Coordination autonome des révoltés en lutte ouvertes contre la société), sont hostiles à la création d’une organisation permanente (ils préfèrent user de sigles différents suivant les actions menées), et surtout aux assassinats (exception : l’exécution de Tramoni, vigile de Renault qui avait abattu Pierre Overney, militant de la Gauche prolétarienne).

En octobre 1977, les militants des NAPAP (Noyaux armés pour l’autonomie prolétarienne) écrivent : « Nous avons tiré le bilan des pratiques politico-militaires étrangères qui mènent des combattants “spécialistes” à une lutte solitaire et suicidaire face à l’appareil d’État moderne. » Des organisations à forme de coordinations tel le MIL (Mouvement ibérique de libération), groupe franco-espagnol, antifranquiste et anticapitaliste, ou les GARI (Groupes d’action révolutionnaire internationaliste) s’autodissolvent, respectivement en 1973 et 1974, avec le souci — au-delà des difficultés de la lutte, de la répression, et des querelles intestines — d’éviter la spécialisation « qui devient hiérarchie de fait », comme l’écrivent des militants des GARI.

La coordination CARLOS, qui commet en 1977 une « nuit bleue antinucléaire » (série d’attentats coordonnés) se sépare au bout d’un an, à la fin de l’été 1978, sur le constat d’un désaccord politique de fond. Les quelques militant(e)s qui jugent nécessaires de passer aux exécutions (pratiquées en RFA, en Italie et en Espagne) vont créer Action directe, qui apparaît publiquement par le mitraillage de la façade du siège du CNPF (le MEDEF de l’époque), le 1 er mai 1979. Les meurtres du général Audran, spécialiste des ventes d’armes (1985) et Georges Besse, PDG de Renault (1986), ainsi que la répression qui s’ensuit, contribueront à isoler les militant(e)s d’Action directe de leurs « milieux politiques d’origine » (milieu libertaire, par ex.).

Il ne s’agit pas ici de glorifier la « bonne lutte armée », libertaire et méfiante à l’égard des avant-gardes, dont l’efficacité doit être discutée comme celle de toute autre stratégie. Il s’agit de souligner le caractère minoritaire du choix qui fut à l’origine de la création de l’organisation Action directe, choix qui entraînait nécessairement ses membres dans une logique de face-à-face avec l’État.

Les militant(e)s qui ont aujourd’hui entre 20 et 30 ans n’ont rien connu de l’époque d’activité du groupe Action directe. Ils ne retiennent à son propos que des abstractions tenant du fait divers et de l’idéologie : « meurtre d’un général marchand d’armes », « meurtre d’un patron ». Rendus quasi abstraits par le temps, ces meurtres sont plus facilement légitimés. Certes inutiles — personne n’en disconvient, et pour cause ! – ces actes sont en partie « sauvés » par leur légitimité supposée. Donnée une fois pour toutes (par l’idéologie), celle-ci serait hors d’atteinte de la critique. Elle est encore renforcée par la dignité de militant(e)s qui ne se sont pas reniés en prison. Sans doute, une telle force de caractère aurait-elle trouvé meilleur emploi dans les aventures d’une vie libre, mais n’importe : elle force le respect. Il est vain, même de la part d’adversaires politiques, de la leur reprocher.

Seule leur libération mettrait réellement ces militant(e)s en situation psychologique, culturelle et politique d’évaluer les modalités passées de leur engagement. Que les réflexions et les nouveaux engagements qui en procéderont ne puissent satisfaire des juges ou des ministres est très probable, et tout à fait hors sujet.

Pour l’heure, je m’inscris en faux contre l’idée que la digne obstination de ces militants éclaire positivement à postériori les meurtres qui leur sont reprochés. En effet, on peut accepter comme légitime un geste de révolte individuelle, même s’il est inutile, voire contre-productif (l’incendie du Reichstag, par exemple). Pour une organisation politique, le caractère inutile et contre-productif d’une action la rend illégitime. De plus, on ne réduit pas la portée d’un crime inutile en le qualifiant d’erreur stratégique (évaluation qui ressort assez clairement des déclarations de Joëlle Aubron depuis sa libération). Parti ou organisation ne sont pas « un camarade qui se trompe ».

Si son analyse, ses alliances et ses moyens d’action sont erronés, alors l’existence même de l’organisation est une erreur que ne « compense » ni la « bonne foi » des individus ni le recours à une rhétorique politiquement correcte (l’odieux marchand d’armes, le méchant patron).

J’ai milité contre la peine de mort lorsqu’elle existait (avant 1981). J’ai récusé toutes les exceptions proposées par ses partisans : assassins d’enfants, assassins de flics… Je ne considère pas que la peine de mort soit plus acceptable si décidée sans instruction, sans défense, sans avocat et sans garantie d’aucune sorte par une demi-douzaine de zozos qui n’imaginent pas d’autres moyens de s’adresser au peuple pour le « réveiller ». Certes, le meurtre ciblé (il n’est pas question ici de terrorisme) peut être un des seuls moyens d’action envisageables dans certaines situations historiques (occupation, dictature), ce qui ne signifie d’ailleurs pas qu’il soit efficace. Lorsqu’il exprime l’impasse d’un groupe de militants et non la situation d’un peuple ou d’une classe, lesquels n’ont pas de « représentants », même chargés de se sacrifier, je le juge inacceptable dans son principe.

Le bilan d’Action directe est accablant : deux morts, des orphelins, des vies gâchées (la leur, celles de leurs proches, celles des proches des victimes). Je peux comprendre la réserve de certain(e)s qui préfèrent atténuer ce bilan ou le passer sous silence à l’heure où au moins deux militantes d’Action directe sont en danger de mort (J. Aubron en liberté et N. Ménigon en détention), mais je la désapprouve. N’ayant jamais considéré les militant(e)s d’Action directe comme des camarades dont je partage le combat, même si des liens d’amitié anciens m’unissaient à Hellyette Bess (Cf. mon texte d’époque « Contre AD et contre l’État »), je ne me sens tenu à aucune réserve, et notamment pour des raisons sur lesquelles je vais insister dans la suite de ce texte.

 

Pathos et revival

Sans que cette conséquence ait été voulue par ses animateurs, la campagne pour la libération des militant(e)s d’AD leur a — presque mécaniquement — redonné une espèce de légitimité, légitimité d’ailleurs supérieure à celle qu’ils avaient acquise au moment où ils agissaient librement, dans l’isolement politique évoqué plus haut. Certes, c’est leur force de caractère qui attire la sympathie davantage que leurs actions passées. Par ailleurs, la nécessité de rédiger des communiqués, des pétitions, des appels, amène tout naturellement — la tendance militante au pathos aidant — à ripoliner le bilan d’AD. Ses militant(e)s se voient qualifié(e)s publiquement à plusieurs reprises, notamment par des militants anarcho-syndicalistes, de « prisonniers de la lutte des classes ». Un meeting parisien donne l’occasion, devant une assistance qu’AD n’aurait pas réunie il y a vingt ans, à quelques militant(e)s français et étrangers de justifier, certes rétrospectivement et à mots (à peine) couverts, les meurtres politiques, poliment applaudi(e)s par une salle remplie pour l’essentiel de militants libertaires et anarcho-syndicalistes pas du tout favorables par ailleurs au maniement du revolver ou du plastic.

Le communiqué, en 2004, d’un Collectif alsacien de soutien au militantes et militants d’Action directe illustre la manière dont la combinaison d’un certain nombre de thèmes, assez anodins chez les révolutionnaires, conduit à donner aux militant(e)s d’AD une place qu’ils/elles n’ont jamais eu en liberté[2] :

« Nous sommes aujourd’hui ici pour réclamer la libération des militantes et militants d’Action Directe, parce que le combat révolutionnaire et anticapitaliste vit toujours. La preuve nous sommes ici. Parce que l’État peut toujours nous enfermer, il ne fera jamais taire les colères que la misère provoque. Certes, nous avons eu des divergences avec la forme politique qu’a prise Action Directe en son temps. Mais malgré les années de détention, d’isolement, d’humiliation et de grèves de la faim, ils et elles n’ont jamais renié ni leurs idéaux ni leurs camarades. Ils et elles restent comme nous, des militantes et des militants anticapitalistes qui se battent pour un monde meilleur. […] Ce que nous avons à réaffirmer ici, c’est que l’histoire c’est l’histoire de la lutte des classes, et que les militantes et militants d’Action Directe sont les compagnes et compagnons d’un combat commun, et que notre arme aujourd’hui, c’est la solidarité. »

Autre exemple d’une nouvelle production de discours : en l’espèce le fait d’anciens militants maoïstes militant à la CNT, dont chacun peut reconnaître le style particulier dans un communiqué de l’union locale CNT de Béthune du samedi 19 février 2005 indiquant que les militants d’Action directe croupissent en détention « pour avoir porté très haut leurs idéaux anticapitalistes et anti-impérialistes [sic] ». D’autant plus haut qu’ils ont du sang sur les mains ? Je crois sans peine que les rédacteurs de ce texte ne pensent rien de semblable. Ils sont entraînés par leur propre rhétorique. Autre note d’ambiance : le revival inattendu, dans le même milieu, du folklore néo-résistancialiste des « maos » favorables à la lutte armée dans les années 70. « Nous sommes les nouveaux partisans, francs-tireurs de la guerre de classe », chante Dominique Grange devant des parterres d’anarchistes ravis.

Certes, il n’y a nul « complot terroriste » sous ces effets de manche et ces enfantillages ; il serait même absurde d’y voir l’indice d’un retour en grâce de l’« action directe » au sens étroit que cette expression a pu prendre en France à la fin du XIXe siècle, période dite « des attentats anarchistes ». Cependant, la conjonction de ces facteurs[3] constitutifs d’une relégitimation même involontaire des assassinats politiques, combinée à la très légitime exaspération de nouvelles générations militantes contre un système qui ne prône la non-violence que lorsqu’elle préserve ses propriétés, risque de (re)former un terrain idéologique sur lequel la nouvelle du décès en détention d’une militante d’Action directe pourrait avoir des conséquences dramatiques. On rappellera aux sceptiques oublieux la triste odyssée de Florence Rey et Audry Maupin. Même un flic ou un ministre devraient pouvoir comprendre que c’est précisément et paradoxalement à proportion de leur éloignement dans le temps d’avec Action directe et de la naïve ignorance qui l’accompagne que de jeunes militant(e)s seraient susceptibles de réactions violentes et irréfléchies.

Plus le temps passe et plus le risque s’accroît de voir Action directe, groupuscule minoritaire d’il y a vingt ans, s’inscrire dans l’histoire par une martyre, susciter une légitime compassion, une non moins légitime colère, et peut-être de maladroites émules. La libération de Joëlle Aubron, atteinte d’un cancer au cerveau, était un premier pas qu’il serait absurde de contredire par pusillanimité politicienne.

Il ne s’agit pas d’« humanité » ou de « justice », mais d’éviter le pire.

C’est maintenant qu’il faut libérer, sans exception, tous les militants et militantes d’Action directe et clore — par un geste que rendent possible la loi et la conjoncture politique — ce chapitre de l’histoire de l’extrême gauche française. En s’y refusant à nouveau, les autorités n’encourraient pas seulement le reproche de sacrifier la vie de N. Ménigon, elle feraient naître le soupçon d’une « stratégie de la tension » pariant sur les réactions violentes à son décès, qui permettraient de justifier et d’étendre encore des mesures dites « anti-terroristes ».

Paris, le 26 septembre 2005

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[1] En juillet 2007, Nathalie Ménigon obtenait un régime de semi-liberté, qui l’obligeait à passer toutes ses nuits en détention, ainsi que les week-end, sauf autorisations spéciales.

[2] On y ajoutera pour l’anecdote l’empressement de personnalités gauchistes (Arlette Laguiller, Alain Krivine…) à saluer publiquement et chaleureusement Joëlle Aubron, croisée au hasard d’un défilé.

[3] Tous de notoriété publique, je le souligne.