LE TEMPS DE VIVRE (2004)

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Par l’aigri, par l’amer, par le sucré,

L’expérience, le fruit présent, l’espoir

Me menacent, m’affligent, m’apaisent

 Giordano Bruno

Notre temps n’est pas le leur.

Leur temps est celui de la faute, de l’aveu, du châtiment ou du repentir : c’est le temps des prêtres et des geôliers. C’est un temps d’oubli, un temps sans histoire, un temps de registres morts.

Un jour ils viennent vous chercher ; ils vous entravent les mains ; ils disent que vous devez embarquer dans une machine à remonter le temps. Ils font comme s’ils pouvaient vous transporter tel[le] que vous êtes aujourd’hui dans un temps de vingt-cinq ans en arrière ; comme si vous étiez pareil[le], inchangé[e], transposable, décalquable, démontable et remontable…

Il n’existe pas de mots pour dire ce qu’ils croient qu’ils peuvent faire de vous.

À chaque fois qu’ils se servent du mot « espace », c’est pour réduire l’espace réel. Ils disent « espace de Shengen » et ils construisent une nasse. Ils disent « espaces de libre expression » pour annoncer que l’expression sera réglementée. Ils veulent que le monde entier ressemble à un hall d’aéroport ; zone duty-free pour les riches, zone de rétention pour les pauvres.

Et la même « justice », partout. Pas pour tous ! Non ! Partout : deux poids, deux mesures. De toute façon, ce sont eux qui ont construit les instruments de mesure : codes, chronomètres, sondages.

Ça n’est pas difficile à comprendre. L’Europe par exemple ; c’est un espace qu’ils construisent (qu’ils réduisent, donc) ; ils le mesurent avec leurs instruments (ceux qu’ils ont construits). Donc, plus il y a de pays en Europe et moins il y a d’étrangers dans le monde qui peuvent demander l’asile, par exemple à la France. Donc, plus l’Europe est grande, moins il y a d’asile possible dans le monde. Comme cela vise les pauvres, les militants et les artistes, cela s’appelle une harmonisation.

Ils ont décidé le « mandat d’arrêt européen ». C’est un instrument avec lequel ils pourront arrêter le temps et réduire l’espace des pauvres, des militants et des artistes sans asile partout dans l’espace qu’ils calculent. C’est une machine nouvelle qui demande quelques réglages. On y procède en usant d’exilé[e]s qu’on avait mis de côté dans un coin de l’espace. Comme un vieux chiffon ; ça n’est pas joli mais ça peut servir. Ils ont utilisé, sans anicroche, un Paolo Persichetti ; ils essaieraient bien un Cesare Battisti, une Roberta Cappelli, et quelques autres. À chaque fois, ils améliorent le système. Quand tout sera au point, ils n’auront plus qu’à faxer : « Machin Chose », et hop ! le lendemain, Machin remontera le temps jusqu’à une prison, plus loin en Europe. Quelle harmonie ! Quelle paix sociale ! Quelle démocratie ! Ils en ont les larmes aux yeux…

Pas la larme facile pourtant, ou alors se retiennent, par pudeur. Mais immense grandeur d’âme, ça oui, du côté du deuxième poids de la deuxième mesure qui, bientôt, partout. Libèrent un Papon par ci, un Patron par là.

Mais les quatre d’Action directe ? Non, pas ceux-là ! Pas le temps ! Pas dans les temps ! « N’a qu’à se passer de jogging ! » dit le magistrat d’une Nathalie Ménigon diminuée par deux accidents vasculaires-cérébraux. Déjà hors du temps. Pas de machine disponible, et pour remonter jusqu’où ?

Vous entendez ce qu’ils nous disent ?

Ils disent que Ménigon, Cypriani, Rouillan et Aubron doivent d’ores et déjà être considéré[e]s comme des cadavres !

Critiquant (en 1985) l’absurdité de la stratégie armée d’AD, j’avais qualifié ses militants de « bouffons sanglants* ». Je le rappelle ici à destination de certains soucieux pétochards qui se taisent par crainte de paraître approuver des actes commis il y a vingt ans.

Qui, aujourd’hui, sont les bouffons sanglants ? qui sont les assassins ? Sinon ceux qui condamnent des exilés politiques à l’extradition après vingt-cinq ans de vie en France, et à une mort en cage — longue et douloureuse — quatre personnes gravement malades. Un aliéné, une hémiplégique et deux cancéreux, pitoyable tableau de chasse pour une loi du talion qui n’ose pas dire son nom !

Rien n’est donné ou acquis dans le monde du « droit ». Il n’est rien que nous ne devions arracher ; y compris l’espace et le temps de vivre.

Paris, le 9 avril 2004

* Cf. « Contre AD et contre l’État », sur ce blog.