Permanente et tournante, c’est la nouvelle guerre mondiale ! (2003)

Texte publié en deux articles dans Le Monde libertaire (n° 1307, 13 au 19 février 2003 et n° 1308, 20 au 26 février 2003). Le premier reprenait le texte d’un exposé introduisant une réunion publique organisée par le groupe d’Ivry-sur-Seine de la Fédération anarchiste, le 4 février 2003.

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La guerre menée depuis dix ans en Irak par la coalition anglo-américaine va sans doute prendre dans les semaines qui viennent une ampleur nouvelle. Un cycle nouveau de conflits a commencé avec la première guerre dite « du Golfe », pour se poursuivre au Kosovo et en Afghanistan. Mode de régulation traditionnel des crises, la guerre connaît un emploi différent dans le système capitaliste moderne, non plus moment exceptionnel d’exacerbation de la violence et des replis nationalistes, mais état permanent, mode d’exercice quotidien de la domination.

 

NATURE DES GUERRES MODERNES

De la guerre du Golfe, en 1991, j’avais dit qu’il s’agissait de la première « guerre mondiale dans un seul pays ». La seconde a eu lieu au Kosovo et en Yougoslavie, en 1999 ; la troisième, en Afghanistan, après le 11 septembre 2001. On voit qu’il s’agit désormais d’une guerre mondiale tournante, dont le théâtre d’opérations se déplace de pays en pays, au gré des intérêts américains et des occasions qui leur sont fournies par des conflits locaux ou des actions terroristes.

On peut avancer l’hypothèse que la guerre suivante aura lieu en Iran, pays indiqué comme cible par Georges Bush dans son récent discours sur l’état de l’Union avant même la Corée du Nord.

Le 11 septembre 2001 a été un traumatisme, non seulement pour les victimes et leurs proches, mais pour tous les Américains et pour l’équipe Bush. Cependant, le complexe militaro-industriel, les pétroliers, le Pentagone et l’équipe Bush, ont compris le parti qu’ils pouvaient tirer de ce qui pouvait apparaître comme une défaite militaire et politique.

Jusqu’alors la guerre tournante devait se trouver des prétextes plus ou moins présentables. La guerre du Golfe a été décrétée « guerre juste » par François Mitterrand ; il s’agissait de libérer le Koweït. En 1999, dans les Balkans, c’est le concept de « guerre humanitaire » qui a été utilisé par les militaires et les publicistes démocrates. Il s’agissait cette fois d’abattre le régime de Milosevic et de répondre à l’apartheid et à l’épuration ethnique dont étaient victimes les Kosovares. Le 11 septembre a donné à George W. Bush un prétexte valable indéfiniment, et en tous lieux. C’est le joker du terrorisme.

Il pouvait annoncer devant le Congrès américain, et à la face du monde, que le nouveau conflit aurait pour théâtre la planète entière : « Ces terroristes tuent non seulement pour mettre fin à des vies, mais pour perturber et anéantir un mode de vie. […] Cette lutte [il parle de celle qu’engagent les USA] n’est pas celle de la seule Amérique. C’est une lutte de civilisation. […] Je vous demande de continuer à participer à la vie économique et de continuer d’avoir confiance dans l’économie américaine. [Il annonçait surtout] une longue campagne sans précédent. Elle pourra comprendre des frappes spectaculaires, diffusées à la télévision, et des opérations secrètes, secrètes jusque dans leur succès. […] Nous consacrerons toutes les ressources à notre disposition — tous les moyens diplomatiques, tous les outils du renseignement, tous les instruments des forces de l’ordre, toutes les influences financières et toute arme nécessaire de guerre — à la dislocation et à la défaite du réseau terroriste mondial[1]. »

Dans son récent discours sur l’état de l’Union, Bush a d’ailleurs donné des « nouvelles » de ces actions secrètes : « Plus de 3 000 personnes soupçonnées de terrorisme ont été arrêtées dans de nombreux pays. Et de nombreuses autres ont connu un sort différent. Elles ne constituent plus un problème pour les États-Unis ni pour nos amis et alliés. » Le Président de la nation la plus puissante du monde annonce ainsi publiquement que de « nombreuses » personnes ont été assassinées sur son ordre. On ignore si c’est à l’étranger ou sur le territoire même des USA.

En 2001, les dirigeants et les institutions européennes ont immédiatement emboîté le pas à Bush. Lionel Jospin, allait faire voter la loi Sécurité quotidienne, prélude au renforcement de l’arsenal répressif qui vient d’être obtenu par Sarkozy et Raffarin.

Jusque dans l’exaltation du patriotisme économique, Jospin copiait Bush mot à mot : « Lutter contre le terrorisme ce n’est pas seulement l’affaire des juges, des policiers, des services secrets, des États. Il y a aussi une réponse que peuvent donner les chefs d’entreprise, les investisseurs et les consommateurs. […] Il y a une responsabilité presque civique des chefs d’entreprise : ils doivent eux aussi résister à l’intimidation et soutenir l’activité économique. Faisons preuve, tous ensemble, de patriotisme économique[2]. »

De son côté, huit jours après les attentats du World Trade Center, la Commission des communautés européennes publiait une proposition relative à la lutte contre le terrorisme. Elle proposait de traiter comme terroristes, et donc par les dispositions judiciaires anti-terroristes d’exception, toute espèce d’activité contestataire, et plus précisément un grand nombre d’infractions de droit commun… « lorsqu’elles sont commises intentionnellement par un individu ou un groupe contre un ou plusieurs pays, leurs institutions ou leur population (la notion de population couvre toute personne y compris les minorités), en vue de les menacer et de porter gravement atteinte aux structures politiques, économiques ou sociales de ces pays ou de les détruire, elles doivent être considérées comme des infractions terroristes. »

Ces dispositions visaient notamment l’occupation ou les dommages causés à des lieux publics, des moyens de transports, des biens publics ou privés. La commission concluait : « Cela pourrait couvrir des actes de violence urbaine, par exemple. » On voit que ce qui s’est passé à Gênes, c’est-à-dire la mise en état de guerre d’une ville entière, l’utilisation de moyens répressifs violents, légaux et illégaux (détentions massives, tortures systématiques) est la traduction militaire concrète de cette détermination politique. On voit aussi en Chine que le régime post-maoïste a échangé son soutien formel à Washington contre la possibilité d’inscrire les séparatistes ouïgours sur la liste des groupes terroristes contre lesquels tous les moyens sont licites. On comprend facilement que le régime ne demandera l’autorisation de personne pour user de la marge de manœuvre supplémentaire qu’on lui donne pour réprimer les insurrections paysannes et le mouvement ouvrier en voie de reconstitution.

C’est ce que Colin Powell, secrétaire d’État américain, appelait, devant le Conseil de sécurité des Nations-Unies, le 20 janvier 2003, « tisser la lutte antiterroriste dans la toile même de nos institutions nationales et internationales ».

La guerre moderne, celle qui sert au système capitaliste à défendre son « mode de vie » — c’est-à-dire le mode d’exploitation et de domination qu’il impose au monde — se situe donc aujourd’hui en tous lieux. Pour le capitalisme, le rôle de l’ennemi — mais un ennemi est aussi un faire-valoir — a longtemps été joué par le bloc de l’Est. Il n’a plus aujourd’hui qu’une incarnation et un ancrage territorial aléatoire et transitoire. La paranoïa propre aux temps de guerre est désormais permanente. L’ennemi est partout, à l’extérieur comme à l’intérieur, en Irak et en Iran, comme dans les groupes anti-guerre qui défilent à Washington.

Cette guerre-là peut encore prendre les formes traditionnelles du bombardement (de l’Irak, par exemple), mais il peut y avoir guerre sans bombardiers, et même sans attentats… mais pas sans l’armée, qui patrouille dans les gares pour nous protéger des terroristes ! Nous assistons donc depuis le 11 septembre 2001, parallèlement à la guerre mondiale tournante, à la mise en place d’un état de guerre permanent mondialisé.

 

CAUSES ET SENS DU CONFLIT EN COURS

 

I. Continuité avec les épisodes précédents

Comme le conflit actuel est en partie le prolongement de la guerre du Golfe, et que beaucoup de vérités d’évidence, déjà connues ou soupçonnées à l’époque, sont aujourd’hui largement diffusées, chacun croit en savoir beaucoup sur les guerres modernes. Les analyses géostratégiques se rejoignent et se banalisent. Même l’ancien Premier ministre Raymond Barre déclare à la télévision : « Les États-Unis ne sont pas guidés simplement [sic] par des considérations économiques liées au pétrole. Ils veulent se constituer au cœur du Moyen-Orient une base solide dont ils auraient le complet contrôle[3] » Chacun a pu lire que l’Irak possède sur son territoire les deuxièmes réserves naturelles de pétrole, après celles de l’Arabie Saoudite. On sait un peu moins qu’il existe des accords d’exploitation du pétrole entre l’Irak, la France, la Russie et la Chine, accords suspendus par l’embargo, et qu’une occupation anglo-américaine remettra en cause. Ces intérêts français, et la manière dont ils peuvent faire l’objet de négociations pourraient expliquer la fermeté apparente de Chirac face à Blair et Bush.

En revanche, les mensonges concernant le conflit du Kosovo demeurent inentamés. Souvenez-vous, Marek Edelman, ancien dirigeant de l’insurrection du ghetto de Varsovie, nous disant, avec bien d’autres : « Pour la première fois, il s’agit d’une guerre qui ne vise ni la conquête d’un territoire, ni celle d’un pouvoir, ni la défense d’intérêts économiques. » En fait, les États-Unis et l’Union européenne s’étaient lancés plusieurs années auparavant dans une concurrence commerciale dont la préoccupation et la condition commune sont la création d’un protectorat européen dans les Balkans.

Les Occidentaux apportent « la civilisation » dans leurs bagages, c’est-à-dire la privatisation des entreprises, l’économie de marché, et même la TVA ! L’Union européenne se charge, et se vante, de former des ministres, des flics, des magistrats, et même des « leaders syndicaux » ! Contrairement aux niaiseries de la propagande « humanitaire », il s’agit bien de profits, et précisément d’assurer les moyens matériels et la sécurité de l’acheminement des ressources énergétiques (pétrole et gaz), depuis les régions d’extraction jusqu’au marché européen de l’Ouest, via des « Corridors paneuropéens », projet européen largement phagocyté par les USA. Les grandes institutions politiques et bancaires de l’Europe et des États-Unis y ont consacré d’importants crédits.

Parmi les différents corridors, on se souviendra que les VIII, X et IV se croisent en formant un triangle dont le centre se trouve précisément au Kosovo, région dont on nous disait qu’aucun responsable américain ou européen ne pouvait la situer sur une carte ! Or, le conflit actuel et les recompositions diplomatiques auxquelles il donne lieu ne sont pas sans lien avec la compétition néocolonialiste entre les USA et l’UE dans les PECOs (pays d’Europe centrale et orientale). La diplomatie US a réussi à débaucher un certain nombre de pays européens qui se sont opposés à l’axe franco-allemand et ont approuvé la politique de Bush en répétant son discours presque mot à mot. Certes, Washington engrange là les dividendes de son usage politique de l’OTAN, dont il a facilité l’entrée à d’anciens pays du bloc de l’Est. Mais il n’y a pas que cela.

La Bulgarie et la Roumanie ont annoncé qu’elles mettaient à la disposition des troupes anglo-américaines les ports de Burgas et Constanza, sur la mer Noire. Il se trouve que le port Bulgare de Burgas est un point d’arrivée du corridor de transport n° VIII, baptisé par la presse régionale « projet Clinton », tant les États-Unis y ont attaché d’importance et consacré d’argent.

Ça a été notamment l’œuvre de la Trade and Development Agency, agence fédérale pour le commerce et le développement, créée par Clinton en 1981 pour favoriser les exportations américaines. La TDA déclarait en 1999 avoir investi dans les quatre dernières années plus de 22 millions de dollars dans le Sud des Balkans. Il est bon de savoir que la TDA se flatte que, pour chaque dollar qu’elle investi, elle rapporte 32 dollars d’exportation US. Or la TDA a été très impliquée dès l’origine dans la conception du corridor VIII et elle a décidé en 1996 de financer spécifiquement les études de faisabilité des travaux de modernisation… des ports de Burgas et Constanza ! Il ne s’agit pas de vieilles histoires : les études ont été effectivement réalisés en 2000 et 2002.

Lorsque les dirigeants Bulgares et Roumains annoncent que les Américains sont les bienvenus dans leurs ports, ils ne font que décrire un état de fait. Le complexe militaro-industriel américain est déjà chez lui là-bas, et l’UE s’est fait damer le pion.

Sans rentrer ici dans le détail des innombrables plans et programmes d’« aide » lancés concurremment par les États-Unis et l’Union européenne[4], on peut remarquer que si cette dernière a mené dans la région une action de « recivilisation capitaliste » cohérente, elle n’a pu offrir une alternative crédible et commune aux offensives industrielles des USA. Les intérêts industriels nationaux divergents ont affaibli la portée de son action. On en a encore vu les conséquences dans les marchés de matériel d’armement emportés par les USA.

 

II. Illuminisme missionnaire et révisionnisme historique

Même si ce sont avant tout des intérêts économiques et géostratégiques qui sont en jeu, il n’est pas indifférent de se pencher sur le discours idéologique qui les enrobe. Dans ce domaine, l’administration Bush apporte une note religieuse archaïque, ridicule mais fort inquiétante, à ce qu’a été la doctrine Clinton. L’impérialisme se justifie par un délire de prédestination, que l’on peut résumer ainsi : Dieu a créé le monde, et particulièrement l’Amérique (comprenez : la maison Blanche, pas les Sioux) ; c’est Dieu qui bombarde l’Irak ; je suis son instrument béni.

S’adressant aux Irakiens supposés attendre les GI’s libérateurs, Bush déclarait : « J’espère que le peuple irakien se souviendra de notre histoire […]. Les États-Unis n’ont jamais cherché à dominer, à conquérir. Nous avons toujours cherché à libérer les opprimés[5]. » Gros éclat de rire dans les réserves indiennes et les ghettos noirs.

Dans son discours sur l’état de l’Union, le 28 janvier dernier, Bush part de considérations charitables dont il déduit le rôle militaire et missionnaire des États-Unis : « Les Américains [les citoyens] font preuve de compassion au quotidien, en rendant visite aux prisonniers, en fournissant un refuge aux femmes battues, en tenant compagnie à des vieillards isolés. […] Je vous demande de protéger les bébés au moment même de leur naissance et de mettre fin à la pratique de l’avortement thérapeutique en fin de grossesse. […] Le courage et la compassion, qui nous guide aux États-Unis, déterminent aussi notre conduite à l’étranger. […] Dans le monde entier, les États-Unis nourrissent ceux qui ont faim. […] Il nous faut aussi ne pas oublier notre vocation, en tant que pays béni, à rendre le monde meilleur. […] Notre pays peut guider le monde en sauvant des innocents d’un fléau de la nature [le Sida]. Notre pays guide également le monde en s’attaquant au fléau du terrorisme international et en y mettant fin. […] Nous avançons pleins de confiance, car cet appel de l’histoire est tombé sur le bon pays. […] La liberté que nous chérissons n’est pas le don de l’Amérique au monde, c’est le don de Dieu à l’humanité. […] Nous ne prétendons pas connaître toutes les voies de la providence, pourtant nous pouvons lui faire confiance, et placer tous nos espoirs en ce Dieu aimant qui est source de toute vie, et de toute l’histoire. Puisse-t-il [sic] nous guider aujourd’hui, et continuer de bénir les États-Unis d’Amérique[6]. »

On voit bien comment ce fanatisme, reflet du fanatisme islamiste adverse, peut alimenter des colères légitimes, et aussi l’antiaméricanisme, qui est l’internationalisme des imbéciles. Notons que, sous de fausses pudeurs, cet antiaméricanisme peut aussi être instrumentalisé en Allemagne et en France par des politiciens qui espèrent en faire le ciment d’un nationalisme local ou européen.

 

GUERRE ET MONDIALISATION

La guerre mondiale tournante permet d’atteindre des objectifs énergétiques et géostratégiques classiques. Le prétexte particulier de la fabrication d’armes de destruction massive permet, en outre, de menacer ou d’agresser des États gênants sur le plan géostratégique (qui ne se trouvent pas sous contrôle des USA ou dans la zone d’influence européenne), lorsqu’ils réussissent à maîtriser des technologies avancées, qui presque toutes peuvent servir à fabriquer lesdites armes.

Par ailleurs, l’état de guerre permanent décrété conjointement par les États-Unis et l’Union européenne me paraissent avoir pour fonction à la fois de réduire ou de contrôler certains effets négatifs — pour le capitalisme — de la mondialisation, et de contenir les mouvements antimondialisation dans une opposition réformiste-propositionnelle.

Il doit être clair tout d’abord que la mondialisation est inhérente au système capitaliste. Dans ses manuscrits de 1857-1858, connus sous le titre de Grundrisse, Marx écrivait déjà : « La tendance à créer le marché mondial est immédiatement donnée dans le concept de capital. Chaque limite y apparaît comme un obstacle à surmonter[7]. » Beaucoup de responsables capitalistes ou de démocrates critiques s’avisent aujourd’hui que certaines conséquences de ce mouvement constitutif du capitalisme lui posent de sérieux problèmes.

Prenons l’exemple d’un discours prononcé le 14 janvier 2003 par Richard Haas, directeur du personnel chargé de l’élaboration de la politique étrangère du Département d’État américain (c’est en somme le DRH du ministère des Affaires étrangères). Ce monsieur s’inquiète des conditions actuelles d’exercice de la souveraineté, et il voit dans les « effets négatifs de la mondialisation » le danger principal qui menace la souveraineté des États forts, comme les États-Unis.

Il entend par mondialisation « tous les liens et interactions politiques, économiques, sociaux et culturels qui raccourcissent les distances et rendent les frontières traditionnelles plus perméables. […] Une explosion de flux et de transactions transfrontières causée avant tout par des acteurs travaillant souvent en dehors du contrôle effectif des gouvernements nationaux. La mondialisation, ajoute-t-il, doit être réglementée. Les pouvoirs publics doivent faire preuve de la volonté politique appropriée et dégager les ressources voulues pour reprendre la maîtrise des flux transfrontières qui menacent leur bien-être et leur sécurité. »

On distingue, au milieu de déclarations charitables, que Bush développera dans son discours sur l’état de l’Union, le souci très cynique de gérer les contradictions du système, tant en ce qui concerne le contrôle des flux migratoires que l’atténuation de « l’impact déstabilisant des flux financiers rapides ».

Pour atteindre ces buts de nature apparemment différente, le capitalisme use en fait de moyens unifiés. Les mêmes nouveaux moyens policiers de contrôle des déplacements et des communications serviront, avec le supplément de justification de la lutte antiterroriste, à pourchasser les clandestins surnuméraires et à assainir le système financier et bancaire international. Rappelons d’ailleurs que les mêmes députés d’ATTAC qui réclament davantage de flics et de magistrats pour lutter contre les paradis fiscaux ont voté la loi Sécurité quotidienne.

Au moment où les états-majors des groupes « antimondialisation » revendiquent l’appellation d’« altermondialistes », on voit que les maîtres du monde sont eux aussi, par force et non par souci humanitaire, des altermondialistes. C’est d’ailleurs le piège dans lequel se trouve le mouvement anti ou altermondialiste, qui se félicitait bruyamment à Porto Alegre de son succès croissant, tant au point de vue du nombre de participants qu’il séduit qu’en ce qui concerne l’écho qu’il rencontre chez les politiciens : il se trouve menacé d’ONGisation accélérée[8]. Dès aujourd’hui boîte à idées du système, il se trouve cependant lui aussi aux prises avec de nombreuses contradictions, avivées en son sein par des minorités anticapitalistes.

En travaillant à incarner le seul altermondialisme possible à l’intérieur du système, c’est-à-dire un altercapitalisme, les tenants du système, à Washington et à Davos, font coup double : ils tentent de procéder à de nouveaux réglages de mécanismes socio-économiques et géostratégiques qui leur échappent en partie. Dans le même temps, ils coupent l’herbe sous le pied d’un mouvement contestataire planétaire qui incarne certaines de leurs peurs. Ils l’utilisent doublement — ce qui n’est pas exclusif de la répression sauvage ponctuelle[9] — en puisant dans son réservoir d’idées, et en paraissant être à l’écoute de groupes présentés par les médias du monde entier comme le nec plus ultra de la radicalité généreuse.

Il n’est pas dit pour autant que le système soit en mesure de gérer ces contradictions de manière satisfaisante. L’un des effet de l’état de guerre permanent décrété depuis le 11 septembre 2001 est de faire de ce qui était propre à l’état d’exception la règle commune et quotidienne. La généralisation de l’état d’exception, et des contraintes qu’il entraîne, suppose soit de disposer de moyens militaires et policiers considérables, soit de pouvoir maintenir constamment un esprit d’Union sacrée, donc de pouvoir convaincre la majorité des populations du bien-fondé d’une politique totalitaire (on peut bien évidemment panacher ces deux méthodes). Aucune de ces deux conditions ne sont et ne paraissent pouvoir être remplies.

Le mouvement anti-guerre qui se développe actuellement aux USA dépasse en ampleur celui qu’avait suscité, assez tardivement, la guerre du Vietnam. De plus, il ne se cantonne pas à une revendication pacifiste classique motivée par un souci compassionnel envers les populations Irakiennes bombardées. Il remet en cause les justifications mêmes avancées par l’administration Bush aux mesures d’exception. Plus important encore, il se situe également sur le terrain de la contestation sociale, dans un pays où le chômage, au plus haut depuis 8 ans, touche 8 millions 500 000 personnes, soit 6% de la population active. De plus, il ne rassemble pas que des radicaux blancs, mais des Américains d’origine latino ou africaine.

On peut penser que l’administration Bush est en train de dilapider une partie des bénéfices de l’après-11 septembre dans son propre pays, sans parler de l’opposition à sa politique dans d’autres régions du monde, y compris chez ses alliés les plus empressés comme la Grande-Bretagne.

Nous sommes donc dans une période de crise pour le système capitaliste, où les conséquences logiques de son propre développement deviennent des entraves à ce développement. L’impérialisme américain, qui se considère à la fois comme le moteur économique, le père nourricier, le gendarme et le directeur de conscience du monde, a cru pouvoir (ou a pensé ne pas pouvoir se dispenser de) rompre avec les modes de régulations démocratiques de l’exploitation et de la domination. C’était un pari logique, mais risqué et déjà en partie perdu. Assumant et surjouant le rôle de victime fragile du terrorisme, l’administration américaine a tombé le masque un peu rapidement, en annonçant publiquement qu’elle allait désormais faire légitimement ce qu’en vérité elle avait toujours fait, au grand jour ou en secret.

Nous ne sommes pas les seuls à dire que le capitalisme, c’est la guerre, le meurtre, et la mise en coupe réglée de la planète ! Nous ne sommes pas seuls à dire que guerre classique ou paix sociale signifient toujours la guerre aux pauvres. Aujourd’hui la Maison blanche et le Pentagone le disent aussi ! Ils ne le font pas par amour de la vérité, dans un but d’éducation, ou pour s’en repentir chrétiennement. Ils le font parce qu’ils pensent que c’est leur intérêt. C’est l’occasion pour les révolutionnaires, et singulièrement pour les anarchistes de s’adresser à celles et ceux qui s’opposent à la guerre ou à la « mondialisation ».

La mondialisation de l’état de guerre et de l’exploitation ne sont pas des « excès » ou des « accidents » du développement capitaliste, ce sont les manifestations mêmes de son développement. Nous ne sommes pas des « altercapitalistes » ; nous savons qu’il ne peut exister de « développement durable » ou « soutenable », pas plus qu’il n’existe de commerce « équitable », d’esclavage à visage humain, de guerre propre, ou de torture douce. Nous n’avons aucun intérêt à militer pour un retour en arrière vers des stades du développement capitaliste supposés plus policés. Le système, lui, va de l’avant et se transforme de manière dynamique. Il n’existe pas de machine à remonter le temps dont nous pourrions négocier l’utilisation avec ses propriétaires. Nous sommes contraints d’avancer nous aussi vers nos propres buts, l’abolition de l’exploitation capitaliste, du salariat, et la construction d’une autre société, où les relations humaines seront une richesse inépuisable, que personne ne pourra s’approprier par la force ou la surveillance électronique. La révolution est à la fois le but que nous poursuivons et le moyen que nous proposons. En effet, c’est le projet révolutionnaire — communiste et libertaire — qui rend possible tous les autres projets de transformation du monde et des rapports entre les humains.

Même si la mondialisation de l’état de guerre a des répercussions partout, depuis les couloirs du métro parisien et les cités de banlieue, jusqu’aux campagnes chinoises, la période actuelle n’est sans doute pas aussi défavorable qu’il y paraît à la popularisation de nos colères, de nos rêves et de nos projets.

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[1] Le Monde, 30 septembre 2001.

[2] Ouest-France, 27 septembre 2001 ; Le Monde, 28 septembre 2001.

[3] Le Monde, 31 janvier 2003.

[4] Voir Dommages de guerre, L’Insomniaque, 2000 et Oiseau-tempête, « Le Grand Jeu », déc. 2001.

[5] Site Internet du Département d’État, 16 octobre 2002.

[6] Site Internet du Département d’État. C’est moi qui souligne.

[7] Éditions sociales, t. I, p. 347.

[8] J’emprunte ce concept à Jules Falquet, « L’ONU, alliée des femmes ? », Multitudes, n° 11, hiver 2003.

[9] Y compris à Porto Alegre où la police a violemment réprimé une manifestation de 400 personnes, pour la plupart dévêtues, qui protestaient contre les brimades policières infligées à une jeune femme qui s’était douchée nue (!) dans le Camp de la Jeunesse du Forum social.