«SONDAGES» Archéo-dico 3. (1993)

Archéo-dico. Petit abécédaire fin de siècle des idées reçues à l’usage des générations passées, présentes et à venir.

 

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Ce texte est le troisième de la série « Archéo-dico » ; il a été publié par La grosse Bertha, n° 3, 1er décembre 1993.

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En société

Se plaindre qu’ils sont truqués. Mais ils donnent tout de même une photographie de l’opinion publique.

Contenu

Le bon peuple confond allègrement sondages, statistiques, et enquêtes. Ça arrange tout le monde. En fait, le sondage est une technique très particulière, à la fois ersatz et métaphore de la démocratie représentative. Si je procède à une enquête auprès de mes voisins d’escalier, je peux déterminer de manière fort scientifique que 20% d’entre eux estiment que j’ai plutôt une sale gueule, et dans une analyse plus fine, que 75% de mes voisins hommes se demandent ce que les femmes peuvent bien me trouver. Le sondage relève d’une autre méthode : on établit d’abord une carte de la population française, par âge, profession, couleur de cheveux, goûts érotiques, préférences politiques, etc. On sélectionne ensuite un « échantillon représentatif » où sont supposées figurer toutes les catégories de Français existantes, une sorte de modèle réduit à l’échelle. Partant du principe que tous les cadres mâles, âgés de quarante ans, avec deux enfants et une voiture italienne, votant à gauche, pensent de la même façon, les sondeurs n’ont plus qu’à interroger leur « échantillon » et conclure que 75% des Français se demandent ce que les femmes peuvent bien trouver à Claude Guillon.

C’est aussi simple, et aussi grotesque que ça.

Les journalistes sont gros consommateurs de sondages, ils en sont même très souvent les commanditaires. La notion abstraite d’échantillon leur est familière, eux qui ne cessent de parler « du » lecteur, entité mystérieuse et factice, mais d’autant plus commode. « Le » lecteur attend de nous… « Le » lecteur ne comprendrais pas que… « Les » Français pensent que…

Dans une dictature, mode d’organisation de la domination archaïque et de mauvais goût, l’inquisiteur manie la tenaille, les électrodes ou la camisole chimique pour réduire l’opposition des réfractaires aux dogmes proclamés par le pouvoir. Dans une démocratie, les sondeurs proposent aimablement chaque semaine aux citoyens leurs opinions du moment. Ce constant chatoiement d’idées, démultiplié par chaque tube cathodique, a pour fonction — comme le déclarait en 1981 Jean-Marc Lech, alors directeur de l’IFOP — de « remplacer des volontés beaucoup plus militantes ». Il s’agit selon une jolie formule du même d’assurer « la gestion des apparences ».

Voir également : Démocratie, Député, Communication.

 

Citation

– Le sondage n’est-il pas un perfectionnement du vote ?

– C’est surtout un perfectionnement dans l’art de faire croire à la démocratie. On prétend aujourd’hui mesurer scientifiquement ce qu’on appelle l’opinion publique. (…) Or les sondages, loin de recueillir “ce que pense le peuple”, tendent de plus en plus à recueillir le produit des stratégies de marketing politique qui ont pour objectif de changer non la réalité, mais l’opinion que les individus se font sur elle.

Interview de Patrick Champagne, chercheur de l’INRA, dans Le Monde (17-18 novembre 1985)