«SEXUALITÉ» Archéo-dico 2. (1993)

Archéo-dico. Petit abécédaire fin de siècle des idées reçues à l’usage des générations passées, présentes et à venir.

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Ce texte est le deuxième de la série « Archéo-dico » ; il a été publié dans La grosse Bertha, n° 2, 24 novembre 1993.

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En société

 Convenir qu’elle a une certaine importance dans la vie d’un couple. Selon les réactions de l’interlocuteur : ajouter un petit rire de gorge ou reconnaître au contraire que beaucoup de gens ont appris à s’en passer et ne s’en portent pas plus mal.

 

Contenu

 De même que, durant des millénaires, les humains ont construit des maisons, peint des fresques et cultivé des céréales dans l’ignorance du « travail », nul doute qu’ils ont entretenu depuis l’origine de fréquents « rapports sexuels ». On a coïté, violé, fait l’amour et rédigé des manuels érotiques en dehors de toute « sexualité ».

La sexualité n’est certes pas une découverte, c’est une invention, et elle est récente.

En 1877 encore, Littré ne cite le mot qu’à l’intérieur de l’article « sexualisme », dont il serait un équivalent. Ledit sexualisme ne désigne que les caractères sexuels des animaux et des plantes et nullement une quelconque « vie sexuelle ».

En fait, aussi étonnant et contradictoire avec l’expérience que cela puisse apparaître aux plus heureux de nos lecteurs, la sexualité n’existe pas !

À moins de considérer qu’elle n’existe que comme Dieu lui-même existe, à n’en pas douter : comme mensonge sur la (pro)création du monde et les rapports humains.

Ce qui prospère en revanche, c’est la sexologie. Contemporaine des débuts de l’industrialisation, elle marque une laïcisation de la production d’angoisse, jusque là domaine réservé de l’Église. Elle participe aussi d’un vaste mouvement hygiéniste. La médecine s’attaque aux épidémies, à la mortalité infantile, aux maladies vénériennes et à l’avortement. La vie amoureuse des masses sera pensée en termes de santé publique. Les médecins et les aliénistes prennent donc le relais des prêtres. Le mensonge de la sexologie consiste à faire croire à l’existence d’une activité sexuelle séparée, identifiable, codifiable, lieu particulier d’aliénation, donc de thérapie et de libération.

On sait que la preuve de l’existence du pudding, c’est qu’on le mange ! La sexologie s’appuie sur un postulat très voisin : la preuve que la sexualité existe c’est que vous ne bandez pas, Monsieur, et que vous n’éprouvez pas d’orgasme, Madame (même après stimulation clitoridienne minutée et titillation du point G constatée par huissier). C’est la preuve par la panne qui établit l’existence de la mécanique… et l’utilité publique des mécaniciens.

Le marché est immense : il y a en permanence cent millions de personne en train de copuler sur la planète, selon l’Institut mondial de la Santé. De plus, on croit savoir, grâce aux sondages (voir ce mot), dans quelle position et avec quel résultat. Ainsi nous révèle-t-on que 11% des Français baisent habituellement en moins de quinze minutes ; 15% des hommes et 31% des femmes s’ennuient en faisant l’amour, etc.

Chacun peut donc contempler dans le miroir de son hebdomadaire favori l’imagé déformée de sa solitude (« Profitez de l’été pour tout essayer » recommandait un magazine). Les femmes déclarent aux sondeurs qu’au plaisir, qu’elle n’éprouvent pas, elles préfèrent la tendresse (ou même la lecture ! 33%) qu’elles n’obtiennent pas davantage de leurs amants. Elle rêvait d’orgasme, il l’éprouve tous les jours; elle ne sait parler ni de ses désirs ni de ses frustrations, il n’a pas l’emploi de sa trouvaille. La prétendue « Révolution sexuelle » des années 70 les laisse plus honteux que jamais, et sans excuse. Pour cette misère, faussement baptisée « sexuelle », le SIDA vient rétablir la peine de mort.

Voir également : Amour, Femme, Vénérien.

 

Citation

« Les savants qui se sont mêlés du régime social et amoureux nous ont joué la même farce en amour qu’en politique; ils ont organisé le monde à rebours ».

Le nouveau monde amoureux, Charles Fourier.