«DÉMOCRATIE» Archéo-dico 1. (1993)

Petit abécédaire fin de siècle des idées reçues à l’usage des générations passées, présentes et à venir.

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Ce texte a été publié dans La grosse Bertha, n° 1 (d’une nouvelle série), 17 novembre 1993.

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En société

S’autoriser de Churchill pour affirmer qu’il s’agit du moins mauvais régime possible. Si l’interlocuteur demeure réticent, évoquer d’un ton vibrant d’émotion « les millions de gens qui sont morts pour elle ». Refuser par prudence toute comparaison avec d’autres dogmes ou idéologies ayant elles-aussi fait de nombreuses victimes.

Contenu

Quoique apparue en Grèce, où elle se comprend dès l’origine comme un bon mot sur le pouvoir d’une minorité, la démocratie est généralement considérée en Europe, et singulièrement en France, comme un produit typiquement régional. Les étrangers, faute de formation technique adéquate, s’en servent mal. Ils vous la bousillent en moins de deux, c’est de la confiture aux cochons.

Voyez l’Algérie : après trente ans de parti unique, de syndicat unique et de presse aux ordres, ces malheureux sont encore incapables de mener à bien des élections démocratiques. Les Algériens à la Seine, la rue d’Isly, les barbouzeries gaullistes, Mitterrand ministre de l’Intérieur, toutes ces horreurs auraient donc été supportées en pure perte ? On pourrait le croire puisqu’à la première occasion les « électeurs » Algériens votent pour les islamistes au lieu de reconduire le FLN au pouvoir (des gens que nous connaissions pour avoir eu l’occasion de les torturer dans nos commissariats ; il faut se replacer dans le contexte de l’époque ! d’ailleurs rien ne vaut la fraternité virile des adversaires d’hier pour tisser les liens diplomatiques de demain). Bref, disons les choses comme elles sont, ces gens-là ne sont pas mûrs ! Il a donc fallu interrompre le processus démocratique, dont le peuple faisait un aussi piètre usage, et confier la gestion de l’état de siège à l’armée.

Arrestations massives, torture, camps de détention, peines de mort, censure de la presse, comme dit Edgard Pisani : « la démocratie est à ce prix ». N’est-il pas consolant, d’ailleurs, de constater que toutes les leçons de la colonisation n’ont pas été oubliées ? !

L’espérance démocratique semble plus faible encore dans ces immenses contrées arriérées, abandonnées depuis plus longtemps à l’illusion pernicieuse de l’autodétermination. Alain Peyrefitte s’est livré à ce propos à une pertinente analyse de la situation chinoise (Le Figaro, 7 octobre 1993). Rappelant que lors du deuxième printemps de Pékin « les autorités chinoises ont laissé, en tergiversant sept semaines, la paisible manifestation étudiante dégénérer en émeute, puis en insurrection, il ajoute : Tel est le revers de notre belle médaille: la sensibilité démocratique. Parce qu’on n’a pas voulu rétablir l’ordre en attentant à la liberté d’expression, on se retrouve dans le cas d’attenter à la vie pour sauver ce qui reste d’ordre. »

Que cela est bien dit ! Et comme on sent que la leçon vise aussi bien la France où il peut arriver, au gré de l’Histoire et de ses bouleversements, que le pouvoir ait à se défier des revers de la médaille qu’il se décerne à lui-même, pour sa grande patience à tolérer une liberté d’expression, dont on ne sait jamais si elle ne risque pas de remettre en question les fondements d’un ordre dont il ne lui appartient que de critiquer les formes. Hélas ! Hélas ! Triste fatalité des maîtres qui les « met dans le cas » d’assassiner par faiblesse des centaines de personnes quand un peu de fermeté à temps n’eut réclamé que « des canons à eau ou des grenades lacrymogènes ».

Forte vérité que souligne là M. Peyrefitte. En effet, la démocratie, la liberté, la vie et la mort ne sont-elles pas affaire de temps ! et pour tout dire absolument relatives ! Ne l’enseigne-t-on pas aux enfants ? il s’en faut de peu que le carrosse redevienne citrouille et la lance à incendie char d’assaut… Un journaliste (chinois) l’a récemment appris à ses dépens. Il vient d’être condamné à la prison à vie pour avoir, en octobre 1992, vendu à un journal de Hongkong le discours que le secrétaire du PCC devait prononcer quelques jours plus tard. Conformément aux paternelles et démocratiques recommandations de M. Peyrefitte, une rapide et définitive mesure d’incarcération dispensera la police politique de l’exécuter sommairement pour récidive.

Voir également : Sondages, Député, Socialisme.

Citation

Le despotisme démocratique : l’État face aux citoyens (Tocqueville, De la démocratie en Amérique, ch. VI) :

« Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins (…) règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? (…) Dans ce système, les citoyens sortent un moment de la dépendance pour indiquer leur maître, et y rentrent. »