SOT MÉTIER. À propos de prostitution (2003)

Ce texte, qui refuse le débat piégé entre « réglementarisme » et « abolitionnisme », a été publié dans le numéro 10 de la revue Oiseau-tempête (printemps 2003).

 

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« Je fais un sale métier, c’est vrai; mais j’ai une excuse : je le fais salement. »

Le Voleur, Georges Darien.

« La prostitution est un métier dû au déséquilibre sexuel de la société. »

Tract de prostituées parisiennes, juin 1974.

« C’est vrai, […] c’est un métier sale, le métier qu’on fait. »

Une prostituée[1]

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La question de savoir si la prostitution est un métier, et qui plus est « un métier comme un autre » (on sait qu’il n’en est que de sots, mais on ne manque jamais d’ajouter que celui-ci serait le plus vieux) avait été posée par la mobilisation de certaines prostituées au milieu des années 1970. Elle est revenue dans l’actualité, suscitant une abondante production théorique, journalistique et pétitionnaire, dont la caractéristique commune est la confusion. L’activité même des personnes qui se prostituent, et plus encore leurs mouvements revendicatifs épisodiques, interrogent en effet doublement les fondements de l’ordre social : qu’est que le « travail » ? qu’est-ce que la « sexualité » ?

On observe sur ces questions des rapprochements entre des analyses féministes et des vulgarisations psycho-philosophiques à la mode. On lira donc également sous la plume de la féministe Stéphanie Cordelier[2] et celle d’André Comte-Sponville dans Psychologies [3] l’affirmation que la prostitution n’est ni de la sexualité ni du travail. Je ne prétends pas examiner dans ce court article toutes les implications d’un questionnement porté à l’articulation sensible du corps intime et du lien social. Quant à la première dénégation, je me bornerai pour l’essentiel à l’écarter. Non seulement l’activité de la personne qui se prostitue est bien « de la sexualité », mais elle est l’incarnation parfaite de la « sexualité », considérée comme domaine séparé de l’activité humaine depuis le XIXe siècle occidental, scientiste et hygiéniste. Quant à la seconde dénégation, j’espère que son examen pourra permettre d’avancer quelques pistes de réflexion sur le travail. En effet, il semble que tant les mobilisations de chômeurs que celles des prostituées, et dans un registre différent celles des sans-papiers marquent un retour remarquable de la question du travail, à la fois objectivement posée et stratégiquement pensée, par des groupes qui sont situés à l’écart de la production (chômeurs), dont le travail productif n’est pas pris en compte (sans-papiers), ou encore dont l’activité n’est pas reconnue comme travail (prostituées).

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Se prostituer, est-ce un métier ? Tout travail est-il une prostitution ?

Se prostituer « c’est un métier parce que ça s’apprend, mais ce n’est pas un métier parce qu’on n’aimerait pas que sa fille le fasse » dit une militante associative[4], à qui l’on pourrait rétorquer que flic ou militaire non plus, on ne souhaite pas voir son enfant le faire. « La prostitution n’est pas un métier. C’est une violence », réplique un tract[5] qui rejette à la fois le système prostitutionnel et les lois Sarkozy. Les signataires revendiquent pour les personnes prostituées l’accès « à tous les droits universels [soins, Rmi, emploi, etc.] ». Or, c’est précisément en tant que « travailleurs(euses) du sexe » que les prostituées mobilisées réclamaient déjà dans les années 70 les mêmes garanties offertes, à tous en principe, par le salariat. Ce que les personnes prostituées n’ont cessé de dire, comme le disent aujourd’hui un certain nombre de « sans-papiers » durement exploités dans des secteurs comme le bâtiment et la confection, c’est : « Nous travaillons — beaucoup le plus souvent — et (pour ce qui concerne la prostitution) nous payons directement ou non des contributions importantes ; nous devrions donc avoir — en raison du travail que nous effectuons réellement et qui contribue à la richesse sociale — les mêmes droits que d’autres travailleurs. » De plus en plus, la prostitution est même présentée par les personnes qui la pratiquent comme un « service », de nature thérapeutique, dont l’utilité doit être reconnue.

L’affirmation que tout travail est une prostitution a servi la critique du salariat dans les années 1970 (comme l’assimilation mariage/prostitution avait servi aux anarchistes à critiquer le mariage). Elle pouvait s’autoriser d‘une lecture (rapide) de Marx, affirmant dans les manuscrits de 1844 que «la prostitution n’est qu’une expression particulière de la prostitution générale du travailleur[6]. » Cette instrumentalisation théorique et métaphorique de la prostitution a l’inconvénient de passer par un rabotage sémantique qui fait bon marché des nuances historiques. Il faut dire que les protestations modernes, réellement ou faussement naïves, sur le mode « Le corps humain n’est pas une marchandise » ne font qu’ajouter à la confusion. Lire la suite

«FANATISME»/«FANATIQUE» Archéo-dico 4. (1993)

Archéo-dico. Petit abécédaire fin de siècle des idées reçues à l’usage des générations passées, présentes et à venir.

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Ce texte a été publié dans le numéro 4 de La grosse Bertha (8 décembre 1993).

 

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En société

Tonner contre. Disputer si la sincérité est une circonstance atténuante. Si l’on a soi-même été membre du Parti communiste français, citer son propre cas en exemple.

 

Contenu

Un mollah iranien a lancé une fatwa contre l’auteur des Versets sataniques. Un cardinal français, J.-M. Lustiger, a déclaré en octobre 1988, après l’incendie criminel d’un cinéma du quartier latin qui diffusait La Dernière Tentation du Christ : « L’idée de ce film est une agression contre ce qui est sacré aux yeux des hommes. (…) Quand une société se permet de telles agressions [il parle toujours du film, et non de l’incendie qui fit 14 blessés], elle déclenche des mécanismes aveugles. »

L’un s’est conduit en odieux fanatique, l’autre n’a fait que réagir en honnête catholique dont les convictions ont été heurtées.

Nota : les convictions sont de petits organes externes, particulièrement sensibles chez les croyants. Par dérision, ceux-ci accusent les athées de n’en pas avoir. C’est une calomnie. L’athée a des convictions (par exemple, il croit en l’homme et en l’école obligatoire), mais les siennes sont rétractiles. Selon les meilleurs spécialistes, la taille des convictions est de peu d’influence sur le plaisir féminin.

Mais, objecteront les optimistes, les évêques français s’écartent du fanatisme puisque le mot ne figure même pas dans l’index de leur Catéchisme (1993). Le mot, non, mais la chose ? Lisez plutôt : « Il arrive même que, par une mystérieuse hostilité vis-à-vis de Dieu (dans laquelle le croyant peut déceler la présence de l’Adversaire) des hommes et des femmes cultivent une véritable haine du Seigneur ». L’Adversaire ! Il faut pas moins que Satan en effet pour inspirer une aussi mystérieuse hostilité, dans laquelle la suave odeur de chair brûlée qui flotte des bûchers cathares aux déclarations d’un Lustiger ne saurait entrer pour rien.

Reconnaissons au fanatisme l’intérêt de mettre en lumière la furieuse imbécillité de ceux qui se proclament, contre lui, les apôtres musclés de la tolérance. En 1989, quand débuta l’affaire des foulards, Debray, Finkielkraut et consorts appelèrent à l’ordre d’avant 68 : « La confusion actuelle entre discipline et discrimination ruine la discipline. » Dans un récent numéro de Globe, on pouvait lire à la fois un article moquant le collège américain où l’on interdit les « Doc Martens » comme pompes néo-nazies et un édito appelant à l’« union sacrée », façon 1914, contre l’intégrisme qui menace la démocratie (voir ce mot).

Récemment, à Blida (Algérie), le bruit a couru que le port du voile serait obligatoire dans le secondaire. Le jour dit, toutes les réfractaires sont venues en mini-jupes. Si, s’inspirant de leur exemple, des collégiennes françaises venaient en classe un foulard sur la tête, mais le cul à l’air, on verrait profs laïques et pères mollahs leur donner la chasse de conserve, au nom de la même morale.

 

Citation

« Pour quant à mes vices : impérieux, colère, emporté, extrême en tout, d’un dérèglement d’imagination sur les mœurs qui de la vie n’a eu son pareil, athée jusqu’au fanatisme, en deux mots me voilà ».

Sade (lettre, septembre 1783).

 

«SONDAGES» Archéo-dico 3. (1993)

Archéo-dico. Petit abécédaire fin de siècle des idées reçues à l’usage des générations passées, présentes et à venir.

 

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Ce texte est le troisième de la série « Archéo-dico » ; il a été publié par La grosse Bertha, n° 3, 1er décembre 1993.

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En société

Se plaindre qu’ils sont truqués. Mais ils donnent tout de même une photographie de l’opinion publique.

Contenu

Le bon peuple confond allègrement sondages, statistiques, et enquêtes. Ça arrange tout le monde. En fait, le sondage est une technique très particulière, à la fois ersatz et métaphore de la démocratie représentative. Si je procède à une enquête auprès de mes voisins d’escalier, je peux déterminer de manière fort scientifique que 20% d’entre eux estiment que j’ai plutôt une sale gueule, et dans une analyse plus fine, que 75% de mes voisins hommes se demandent ce que les femmes peuvent bien me trouver. Le sondage relève d’une autre méthode : on établit d’abord une carte de la population française, par âge, profession, couleur de cheveux, goûts érotiques, préférences politiques, etc. On sélectionne ensuite un « échantillon représentatif » où sont supposées figurer toutes les catégories de Français existantes, une sorte de modèle réduit à l’échelle. Partant du principe que tous les cadres mâles, âgés de quarante ans, avec deux enfants et une voiture italienne, votant à gauche, pensent de la même façon, les sondeurs n’ont plus qu’à interroger leur « échantillon » et conclure que 75% des Français se demandent ce que les femmes peuvent bien trouver à Claude Guillon.

C’est aussi simple, et aussi grotesque que ça.

Les journalistes sont gros consommateurs de sondages, ils en sont même très souvent les commanditaires. La notion abstraite d’échantillon leur est familière, eux qui ne cessent de parler « du » lecteur, entité mystérieuse et factice, mais d’autant plus commode. « Le » lecteur attend de nous… « Le » lecteur ne comprendrais pas que… « Les » Français pensent que…

Dans une dictature, mode d’organisation de la domination archaïque et de mauvais goût, l’inquisiteur manie la tenaille, les électrodes ou la camisole chimique pour réduire l’opposition des réfractaires aux dogmes proclamés par le pouvoir. Dans une démocratie, les sondeurs proposent aimablement chaque semaine aux citoyens leurs opinions du moment. Ce constant chatoiement d’idées, démultiplié par chaque tube cathodique, a pour fonction — comme le déclarait en 1981 Jean-Marc Lech, alors directeur de l’IFOP — de « remplacer des volontés beaucoup plus militantes ». Il s’agit selon une jolie formule du même d’assurer « la gestion des apparences ».

Voir également : Démocratie, Député, Communication.

 

Citation

– Le sondage n’est-il pas un perfectionnement du vote ?

– C’est surtout un perfectionnement dans l’art de faire croire à la démocratie. On prétend aujourd’hui mesurer scientifiquement ce qu’on appelle l’opinion publique. (…) Or les sondages, loin de recueillir “ce que pense le peuple”, tendent de plus en plus à recueillir le produit des stratégies de marketing politique qui ont pour objectif de changer non la réalité, mais l’opinion que les individus se font sur elle.

Interview de Patrick Champagne, chercheur de l’INRA, dans Le Monde (17-18 novembre 1985)

 

 

«SEXUALITÉ» Archéo-dico 2. (1993)

Archéo-dico. Petit abécédaire fin de siècle des idées reçues à l’usage des générations passées, présentes et à venir.

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Ce texte est le deuxième de la série « Archéo-dico » ; il a été publié dans La grosse Bertha, n° 2, 24 novembre 1993.

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En société

 Convenir qu’elle a une certaine importance dans la vie d’un couple. Selon les réactions de l’interlocuteur : ajouter un petit rire de gorge ou reconnaître au contraire que beaucoup de gens ont appris à s’en passer et ne s’en portent pas plus mal.

 

Contenu

 De même que, durant des millénaires, les humains ont construit des maisons, peint des fresques et cultivé des céréales dans l’ignorance du « travail », nul doute qu’ils ont entretenu depuis l’origine de fréquents « rapports sexuels ». On a coïté, violé, fait l’amour et rédigé des manuels érotiques en dehors de toute « sexualité ».

La sexualité n’est certes pas une découverte, c’est une invention, et elle est récente.

En 1877 encore, Littré ne cite le mot qu’à l’intérieur de l’article « sexualisme », dont il serait un équivalent. Ledit sexualisme ne désigne que les caractères sexuels des animaux et des plantes et nullement une quelconque « vie sexuelle ».

En fait, aussi étonnant et contradictoire avec l’expérience que cela puisse apparaître aux plus heureux de nos lecteurs, la sexualité n’existe pas !

À moins de considérer qu’elle n’existe que comme Dieu lui-même existe, à n’en pas douter : comme mensonge sur la (pro)création du monde et les rapports humains.

Ce qui prospère en revanche, c’est la sexologie. Contemporaine des débuts de l’industrialisation, elle marque une laïcisation de la production d’angoisse, jusque là domaine réservé de l’Église. Elle participe aussi d’un vaste mouvement hygiéniste. La médecine s’attaque aux épidémies, à la mortalité infantile, aux maladies vénériennes et à l’avortement. La vie amoureuse des masses sera pensée en termes de santé publique. Les médecins et les aliénistes prennent donc le relais des prêtres. Le mensonge de la sexologie consiste à faire croire à l’existence d’une activité sexuelle séparée, identifiable, codifiable, lieu particulier d’aliénation, donc de thérapie et de libération.

On sait que la preuve de l’existence du pudding, c’est qu’on le mange ! La sexologie s’appuie sur un postulat très voisin : la preuve que la sexualité existe c’est que vous ne bandez pas, Monsieur, et que vous n’éprouvez pas d’orgasme, Madame (même après stimulation clitoridienne minutée et titillation du point G constatée par huissier). C’est la preuve par la panne qui établit l’existence de la mécanique… et l’utilité publique des mécaniciens.

Le marché est immense : il y a en permanence cent millions de personne en train de copuler sur la planète, selon l’Institut mondial de la Santé. De plus, on croit savoir, grâce aux sondages (voir ce mot), dans quelle position et avec quel résultat. Ainsi nous révèle-t-on que 11% des Français baisent habituellement en moins de quinze minutes ; 15% des hommes et 31% des femmes s’ennuient en faisant l’amour, etc.

Chacun peut donc contempler dans le miroir de son hebdomadaire favori l’imagé déformée de sa solitude (« Profitez de l’été pour tout essayer » recommandait un magazine). Les femmes déclarent aux sondeurs qu’au plaisir, qu’elle n’éprouvent pas, elles préfèrent la tendresse (ou même la lecture ! 33%) qu’elles n’obtiennent pas davantage de leurs amants. Elle rêvait d’orgasme, il l’éprouve tous les jours; elle ne sait parler ni de ses désirs ni de ses frustrations, il n’a pas l’emploi de sa trouvaille. La prétendue « Révolution sexuelle » des années 70 les laisse plus honteux que jamais, et sans excuse. Pour cette misère, faussement baptisée « sexuelle », le SIDA vient rétablir la peine de mort.

Voir également : Amour, Femme, Vénérien.

 

Citation

« Les savants qui se sont mêlés du régime social et amoureux nous ont joué la même farce en amour qu’en politique; ils ont organisé le monde à rebours ».

Le nouveau monde amoureux, Charles Fourier.

 

 

«DÉMOCRATIE» Archéo-dico 1. (1993)

Petit abécédaire fin de siècle des idées reçues à l’usage des générations passées, présentes et à venir.

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Ce texte a été publié dans La grosse Bertha, n° 1 (d’une nouvelle série), 17 novembre 1993.

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En société

S’autoriser de Churchill pour affirmer qu’il s’agit du moins mauvais régime possible. Si l’interlocuteur demeure réticent, évoquer d’un ton vibrant d’émotion « les millions de gens qui sont morts pour elle ». Refuser par prudence toute comparaison avec d’autres dogmes ou idéologies ayant elles-aussi fait de nombreuses victimes.

Contenu

Quoique apparue en Grèce, où elle se comprend dès l’origine comme un bon mot sur le pouvoir d’une minorité, la démocratie est généralement considérée en Europe, et singulièrement en France, comme un produit typiquement régional. Les étrangers, faute de formation technique adéquate, s’en servent mal. Ils vous la bousillent en moins de deux, c’est de la confiture aux cochons.

Voyez l’Algérie : après trente ans de parti unique, de syndicat unique et de presse aux ordres, ces malheureux sont encore incapables de mener à bien des élections démocratiques. Les Algériens à la Seine, la rue d’Isly, les barbouzeries gaullistes, Mitterrand ministre de l’Intérieur, toutes ces horreurs auraient donc été supportées en pure perte ? On pourrait le croire puisqu’à la première occasion les « électeurs » Algériens votent pour les islamistes au lieu de reconduire le FLN au pouvoir (des gens que nous connaissions pour avoir eu l’occasion de les torturer dans nos commissariats ; il faut se replacer dans le contexte de l’époque ! d’ailleurs rien ne vaut la fraternité virile des adversaires d’hier pour tisser les liens diplomatiques de demain). Bref, disons les choses comme elles sont, ces gens-là ne sont pas mûrs ! Il a donc fallu interrompre le processus démocratique, dont le peuple faisait un aussi piètre usage, et confier la gestion de l’état de siège à l’armée.

Arrestations massives, torture, camps de détention, peines de mort, censure de la presse, comme dit Edgard Pisani : « la démocratie est à ce prix ». N’est-il pas consolant, d’ailleurs, de constater que toutes les leçons de la colonisation n’ont pas été oubliées ? !

L’espérance démocratique semble plus faible encore dans ces immenses contrées arriérées, abandonnées depuis plus longtemps à l’illusion pernicieuse de l’autodétermination. Alain Peyrefitte s’est livré à ce propos à une pertinente analyse de la situation chinoise (Le Figaro, 7 octobre 1993). Rappelant que lors du deuxième printemps de Pékin « les autorités chinoises ont laissé, en tergiversant sept semaines, la paisible manifestation étudiante dégénérer en émeute, puis en insurrection, il ajoute : Tel est le revers de notre belle médaille: la sensibilité démocratique. Parce qu’on n’a pas voulu rétablir l’ordre en attentant à la liberté d’expression, on se retrouve dans le cas d’attenter à la vie pour sauver ce qui reste d’ordre. »

Que cela est bien dit ! Et comme on sent que la leçon vise aussi bien la France où il peut arriver, au gré de l’Histoire et de ses bouleversements, que le pouvoir ait à se défier des revers de la médaille qu’il se décerne à lui-même, pour sa grande patience à tolérer une liberté d’expression, dont on ne sait jamais si elle ne risque pas de remettre en question les fondements d’un ordre dont il ne lui appartient que de critiquer les formes. Hélas ! Hélas ! Triste fatalité des maîtres qui les « met dans le cas » d’assassiner par faiblesse des centaines de personnes quand un peu de fermeté à temps n’eut réclamé que « des canons à eau ou des grenades lacrymogènes ».

Forte vérité que souligne là M. Peyrefitte. En effet, la démocratie, la liberté, la vie et la mort ne sont-elles pas affaire de temps ! et pour tout dire absolument relatives ! Ne l’enseigne-t-on pas aux enfants ? il s’en faut de peu que le carrosse redevienne citrouille et la lance à incendie char d’assaut… Un journaliste (chinois) l’a récemment appris à ses dépens. Il vient d’être condamné à la prison à vie pour avoir, en octobre 1992, vendu à un journal de Hongkong le discours que le secrétaire du PCC devait prononcer quelques jours plus tard. Conformément aux paternelles et démocratiques recommandations de M. Peyrefitte, une rapide et définitive mesure d’incarcération dispensera la police politique de l’exécuter sommairement pour récidive.

Voir également : Sondages, Député, Socialisme.

Citation

Le despotisme démocratique : l’État face aux citoyens (Tocqueville, De la démocratie en Amérique, ch. VI) :

« Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins (…) règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? (…) Dans ce système, les citoyens sortent un moment de la dépendance pour indiquer leur maître, et y rentrent. »

SPÉCIAL M’AIGRIR. Le terrorisme normatif contre les femmes (2003)

Ce texte a été publié dans le « Hors série » n° 23 du Monde libertaire (10 juillet au 10 septembre 2003).

 

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Je m’aigris

Elle s’aigrit

Nous maigrissons

 

 

Comme à l’approche de chaque été, les couvertures des magazines chargés de diffuser les normes de la féminité recommandent de nouveaux régimes amaigrissants. Il s’agit pour les femmes de pouvoir se dénuder partiellement sur les plages sans faire injure au format corporel dominant. Dans le même temps, les publicités exhibant des pièces d’anatomie féminine (seins, fesses…) se multiplient encore par rapport à la profusion habituelle. On voit des morceaux de femmes partout : sur les Abribus, dans le métro, sur le « mobilier urbain »…

J’illustrerai ici brièvement l’hypothèse que la fonction de répression et de contrôle idéologique des femmes de ces campagnes récurrentes est première, même si leur rôle d’incitation commerciale ne peut être nié.

Les industriels du prêt-à-porter, qui ne produisent pas pour une centaine de snobs fortunés, se sont d’ailleurs avisés récemment qu’ils s’adressaient à des femmes dont ils ignoraient les mensurations réelles, qu’ils ont entrepris d’évaluer par une enquête nationale. Les femmes sont aujourd’hui plus grandes, et leurs seins plus lourds qu’il y a trente ans. Le modèle dominant caricature la première donnée et ignore la seconde. Les mannequins sont recrutées, après casting mondial, parmi des filles présentant, d’un point de vue statistique, des anomalies physiques : longueur des jambes par rapport au tronc, notamment. Il s’agit de présenter à l’ensemble des adolescentes et des femmes un modèle que l’on sait hors d’atteinte.

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Outre la presse féminine, une nouvelle production spécialisée dans le terrorisme normatif est apparue récemment : Light, Savoir maigrir… Cette dernière revue publie par exemple un dossier sur « Les méthodes les plus efficaces pour vaincre la cellulite[1] » : liposuccion (chirurgie), lipotomie (injection de sérum physiologique et traitement aux ultrasons). L’article est illustrée d’une part de photos en couleurs de jolies filles minces à la peau dorée, d’autre part de clichés hideux, flous et jaunâtre, qu’on dirait tirés des archives d’un camp d’épuration ethnique. Quelle impression peut retirer une femme « moyenne » d’une telle lecture ? Elle peut bien se priver de manger ou passer sur le billard, elle restera bedonnante et fripée, bien loin des lumineuses apparitions de la page d’à côté. Dans une livraison antérieure[2], le magazine publiait un article faussement mesuré, intitulé : « L’opération de la dernière chance : l’anneau gastrique ». Une femme y témoigne qu’elle a choisi cette opération, alors qu’elle sait que son obésité (réelle) était consécutive à un traumatisme (séparation d’avec ses parents à 11 ans). « Dès la première année, dit-elle, j’ai perdu 61 kg. Aujourd’hui, j’ai une pêche d’enfer, un moral d’acier et j’ai décidé de fonder cette association pour conseiller les gens souhaitant ou s’étant fait opérer. […] J’explique aux gens que la gastroplastie doit rester une aide et n’est pas une solution miracle. » Comment douter que pareille évocation fasse au moins rêver beaucoup de femmes, très éloignées de l’obésité, mais confrontées à l’échec (d’ailleurs annoncé) de tous les régimes ? Croit-on que la crainte de la souffrance, des effets indésirables ou de dépenses absurdes soit dissuasive ? C’est sous-estimer l’effet du terrorisme normatif. Des milliers de jeunes chinoises aisées se font opérer des jambes[3]. On coupe les tibias ; on installe des broches métalliques et des écrous que l’on tourne ; si tout se passe bien l’os se reconstitue. Au prix de six mois d’immobilisation, de risques très élevés de complications, et de 1 150 €, les patientes peuvent espérer gagner 10 cm. Dans les townships sud-africains, des centaines de femmes recourent à la ligature temporaire des mâchoires, effectuée par un dentiste, pour s’empêcher de manger, dans l’espoir (d’ailleurs déçu) de maigrir enfin[4].

 

Le modèle pornographique

Régimes amaigrissants et implants mammaires, on persuade aux femmes qu’elles gagneront dans les tortures endurées un sauf-conduit érotique, comme on gagnait, par un pèlerinage, des indulgences pour le paradis. Si elles souffrent et modifient leurs corps, elles deviendront désirables comme elles le souhaitent, c’est-à-dire « pour elles-mêmes », dans la plus niaise et schizophrène des confusion romantique. Il était logique que d’obscénité en obscénité, de nez en sein et de sein en croupe, ce terrorisme atteigne le sexe génital. Aux États-Unis se développe une chirurgie « esthétique » du sexe féminin : réduction des petites lèvres, rembourrage des grandes lèvres, liposuccion du mont de vénus, recréation de l’hymen, lifting du capuchon du clitoris, et même « amplification » du point G au collagène[5]. Le chirurgien de Los Angeles qui a lancé la Design Laser Vaginoplasty explique que ses patientes fortunées viennent le trouver avec, comme modèle, des magazines pornographiques où les femmes ont des sexes de jeunes adolescentes, lèvres discrètes et glabres. Ce modèle infantile — que l’on peut interpréter comme une généralisation de l’érotisme pédophile, par ailleurs dénoncé jusqu’à l’obsession — puise aux sources des fabricants d’angoisse médicale : les lèvres développées étaient supposées trahir des habitudes masturbatoires. Aux États-Unis encore, ce modèle à la fois et contradictoirement esthétique, érotique, et pudibond est imposé chaque année à deux mille bébés de sexe féminin, dont le clitoris est jugé trop proéminent (connotations mêlés : laideur et excès sexuel[6]). Il sera chirurgicalement amputé ou replié. La journaliste du New York Times Natalie Angier, qui cite cette information, remarque que les États-Unis disposent bien d’une loi interdisant l’excision, mais seulement pour motif religieux… On voit quelle haine sauvage du corps et du sexe féminin se perpétue sous couvert d’érotisation laïque et marchande de la société.

 

Le corps marchand comme cadavre

Au XVIe siècle, des villes comme Arras s’entourent d’une ceinture de cadavres ou de morceaux de corps de supplicié(e)s, fixés sur des pieux ou accrochés aux arbres. Parmi les victimes, nombreuses sont les sorcières. Il s’agit le plus souvent de paysannes qui vaquent au lavoir, aux fours banaux, autour des puits et fontaines, connaissent la médecine des plantes et assistent les femmes en couche… heurtant ainsi le pouvoir ecclésiastique. Cadavres ou quartiers de cadavres sont autant d’enseignes de l’ordre : « Baliser les frontières de restes humains permet notamment de se rassurer en dominant une zone de danger, en montrant aux arrivants que la justice est efficace […]. Les détenteurs de l’autorité produisent donc une image de l’Autre, de l’étranger à la ville, du non-domicilé qui souffre dans sa chair pour avoir transgressé des commandements ou des valeurs sociales fondamentales, sens du travail, obéissance, orthodoxie religieuse en particulier[7]. » Il me semble que l’on peut estimer pareillement que le système du terrorisme normatif impose une image de la Femme — d’abord aux femmes elles-mêmes — en suspendant en tous lieux (ville et campagne) des représentations féminines du corps érotique, dont on a vu que l’effet, outre l’enrichissement des fabricants de sous-vêtements, est un délire hystérique d’auto-agression, de mutation et de mutilation. Affranchi des pudibonderies religieuses, le capitalisme a su travestir une ancestrale peur des femmes en culte marchand. Les superbes photos des campagnes de la marque de lingerie Aubade ne sont pas supposées faire vomir, mais bander. Elles ont pourtant la même fonction — et le même effet — que des chairs en putréfaction : créer la peur, l’angoisse et la honte. Le système réussit le prodige que ce sont ensuite les victimes elles-mêmes qui s’affament jour après jour ou viennent réclamer qu’on les découpe au scalpel, en payant cher pour cela. Il manquait aux Inquisiteurs le marketing et les mass-médias.

Je relève sous la plume d’un chirurgien esthétique, à propos de la « plastie mammaire d’augmentation », la formule suivante : « la rançon cicatricielle est minime ». Et pourquoi diable faudrait-il accepter de payer une rançon, même minime, à de pareils voleurs de vie ? Ne serait-il pas préférable de refuser la captation quotidienne de nos désirs (et de nos inhibitions) au profit de l’ordre social. Ce dernier sait, lui, quelle est la place de l’imaginaire érotique, du désir de plaire et de jouir, dans l’âme des humains cultivés. Il semble parfois que les révolutionnaires, eux, soit tentés de l’oublier. Or, pour imaginer pratiquement de nouveaux rapports passionnés, ce que Fourier appelait un Nouveau monde amoureux, il importe pour nous d’avoir, comme l’esprit, le corps critique [8].

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[1] Savoir maigrir, n°7, novembre 2002.

[2] Savoir maigrir, n°3, juin 2002.

[3] « La Folie des grandeurs », Marie-Claire, avril 2002 ; « Pour gravir l’échelle sociale, faites-vous couper les tibias ! », The Guardian (Londres) reproduit in Courrier international, 20-26 juin 2002 ; New York Times, reproduit in Le Monde, 12-13 mai 2002.

[4] Mail & Guardian (Johannesburg), reproduit in Courrier international, 27 septembre au 3 octobre 2001.

[5] « Ces femmes qui se font lifter le sexe », Marie-Claire, février 2003.

[6] Nathalie Angier, Femme ! De la biologie à la psychologie, la féminité dans tous ses états, Robert Lafont, 1999, pp. 100 et 104.

[7] Robert Muchembled, Le Temps des supplices, De l’obéissance sous les rois absolus. XVe-XVIIIe siècle, Armand Colin, 1992, p. 120-121.

[8] Ce qui annonçait mon livre suivant : Je chante le corps critique.

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Message en deux parties de Nadine

Sur le sujet, lire Mon corps est un champ de bataille, recueil d’analyses et témoignages de femmes et leur « rapport au corps ».

rubon5-63e2fCes écrits m’ont profondément touché…il m’ont permis de voir — encore une fois —, pour l’oublier ensuite — comme d’habitude —, à quel point j’ai individualisé, psychologisé ces injonctions à la « normalité » : si je veux absolument être mince c’est que j’ai vraiment un problème et si je n’y arrive pas c’est que j’ai vraiment un problème…

Une piste pour se sortir de là : se mettre en colère ensemble, entre femmes, d’où le grand interêt de ce petit bouquin.

Et pourquoi pas faire injure, ensemble, au format corporel dominant ! Car toute seule, c’est vraiment trop dur.

Un exemple parmi les plus avouables : mes poils ne me dérangent pas, mais si je ne m’épile pas je n’assumerai pas de m’habiller comme ça me convient en cette saison de fortes chaleurs : en jupe courte. Donc si je réponds au modèle dominant, je perds, si je n’y réponds pas, je perds… et ce casse-tête revient chaque été.

J’aime l’idée du « corps critique » !

Je relis ce message et la honte me vient…je veux l’effacer, il est trop personnel…et c’est ça le plus vicieux : croire que vouloir se faire lifter le sexe, casser les tibias, lipossucé la cellullite sont des choix personnels, qu’il ne s’agit que de vouloir pour lever cette pression sur les corps, et puis, que les vraies femmes font pas chier leur monde avec ces histoire intimes…j’envoie.

…À partir du moment où je m’épile l’été, où je rentre mon ventre dans certaines occasions, où je m’assoie de façon à ce que mes cuisses ne fassent pas de pli de cellulite, non seulement je me soumets, mais je perpetue les normes…Je ne choisis pas la soumission, je constate que je me soumets. Et ma colère vient de là (et pas que de là !).

Mais c’est vrai que ça fait un bien fou de rencontrer des filles qui s’en foutent de tout ça, qui sont bien comme elles sont. Souvent, il y a un parcours derrière,des reflexions, des complicités.

Mais il y a malheureusement beaucoup de choses qui ne se disent pas, des souffrances qui ne s’identifient même plus comme telles tant elles sont banales et quotidiennes, et des apparences d’insoumission qui ne sont qu’apparence (mais qui sont des défenses aussi, on fait ce qu’on peut ).

Au fond je n’y crois pas vraiment qu’on puisse échapper individuellement à quoi que ce soit. Au mieux, on s’arrange.