SIMULATEURS DE VOL (2003)

Ce texte a été publié pour la première fois dans la revue Oiseau-Tempête (n° 10, 2003), et repris dans le recueil De Godzilla aux classes dangereuses, éditions Ab Irato, 2007.

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Imaginées en Allemagne de l’Ouest au lendemain de la deuxième guerre mondiale, les «entreprises d’entraînement et pédagogiques» (EE ou EEP) —en fait des entreprises fictives— servirent d’abord à préparer (ou à simuler) la reconversion dans le secteur tertiaire de milliers de paysans jugés physiquement inaptes au retour à la terre. Importé en France à la fin des années 1980, cet avatar moderne, virtuel et kafkaïen, du système d’apprentissage s’adresse à des chômeurs de longue durée et à des jeunes «en recherche d’insertion». Dépendantes de financements publics aléatoires[1], les EEP semblent connaître un essor chaotique, alors même que le concept est récupéré à la fois par des universités en voie de privatisation et par de grandes firmes (Mercedes, Adidas, Ikéa), qui ouvrent leur propre «entreprise d’entraînement».

Le «Réseau des entreprises d’entraînement» regroupe une centaine de vraies/fausses entreprises, dont il définit ainsi la particularité : «L’EE reproduit, grandeur nature, toutes les fonctions — hormis celles de la production — des services d’une entreprise. Elle étudie le marché, créé des modèles, fait de la publicité, s’approvisionne en matières premières, transporte, stocke, planifie, étudie les méthodes de fabrication, lance la production, vend ses produits. […] Les documents “officiels” eux-mêmes (chéquiers, factures, documents comptables, documents de douanes, etc.) sont des fac-similés[2]

Le réseau compte même une entreprise de travail temporaire, où de vrais chômeurs feignent de trouver du travail à des chômeurs imaginaires. Cependant, la virtualité peine à s’abstraire complètement de la réalité: pour qu’une tâche soit «jouée», il faut que le stagiaire en ait déjà une représentation et qu’il puisse l’appuyer sur des objets factices, comme l’enfant joue avec une dînette de poupée ou des billets de Monopoly. Il est significatif qu’aucune EE ne soit rattachée aux secteurs informatique ou informationnel. Virtualiser (davantage) la production immatérielle a paru, jusqu’à présent, une gageure impossible. On peut certes imaginer que des innovations proposée par les stagiaires peuvent, comme dans toute entreprise, être captées et utilisées gratuitement. Mais, incités à la production réelle d’idées et de concepts, et non plus à la simulation de tâches matérielles, les stagiaires pourraient avoir le sentiment justifié d’être réellement volés, sous prétexte d’entraînement.

Marche au plafond

On notera encore que ce nouveau modèle pédagogique rejoint, sans s’y référer, la fiction d’un capitalisme purement marchand, sans fabrication ni usines (fabless en novlangue). Concentrée sur les tâches les plus éloignées de la production matérielle (conception, commercialisation…), la «firme creuse» (hollow corporation) délègue les autres à la sous-traitance, délocalisée en fonction du moindre coût de production[3]. De leur côté, les entreprises d’entraînement remplacent l’apprentissage classique par du travail creux. Faire semblant de faire ou faire semblant de faire sans, pédagogues et patrons new look ne savent plus quoi inventer pour dissimuler la partie honteuse du système : il y a toujours du travail exploité (mais pas n’importe où et pas pour n’importe qui). De plus, il est vide : sans autre sens que l’exploitation même dont il est l’objet.

 

La règle et le jeu

 Aux contraintes habituelles du travail ou du stage (horaires, rapports hiérarchiques, notation, etc.), s’ajoute donc l’obligation pour les intéressé(e)s de {faire semblant de croire} à la réalité d’une production, en fait simulée. Les stagiaires sont partagés entre la révolte et l’intégration. Révolte contre une contrainte particulièrement absurde, détachée même de la rationalité capitaliste qui définit clairement le patron comme exploiteur; intégration délirante du «faire comme si», qui constitue un redoublement de l’activité aliénée par l’aliénation mentale. Dans ce dernier cas, personne ne leur sait gré de leur effort. Les réactions du personnel d’encadrement mettent en relief le fait que les stagiaires sont placés dans un système de double contrainte dont ils ne peuvent sortir. Toujours trop dedans ou trop dehors, trop rebelles ou trop soumis, ils n’atteignent jamais le point d’équilibre rêvé par le capital moderne — et pas seulement par ses officines de pédagogie virtuelle — entre l’initiative personnelle, joyeuse, créatrice et subjective, et la docilité flexible du corps et de l’esprit.

«Il y a toujours un petit flottement au début, dit une directrice d’EE. C’est rare que les personnes oublient le virtuel d’entrée de jeu. Mais, d’un seul coup — ça peut être variable selon les gens, des fois ça met un mois, des fois quinze jours, d’autres fois une semaine ou deux jours [sur quatre mois et demi] —, ils font la bascule. Ils oublient le virtuel et ils se trouvent plongés dans une vraie entreprise. Ce n’est pas toujours bien. Ça a un effet pervers. Le fait d’oublier qu’on est dans le virtuel, c’est bien parce qu’ils vont se remettre dans le bain du travail. Le problème, c’est qu’ils vont oublier qu’ils sont demandeurs d’emploi.»

Ce que ne voit pas la directrice, c’est que la dimension que les stagiaires «décident» brusquement d’oublier, pour atténuer la souffrance que leur cause le sentiment du ridicule de leur situation, ça n’est pas la virtualité de leur tâche, mais bien la réalité elle-même. Pourquoi (et comment) dès lors en retenir un aspect aussi peu réjouissant que la condition de chômeur?

 

Tricher ou faire le mort

 La stagiaire dont les propos sont rapportés ci-après présente un exemple caricatural d’intégration du commandement pédagogique : tous les efforts qu’elle fait «pour de faux» la préparent à être une exploitée modèle, ce dont elle se félicite : «Pour moi, il ne s’est pas passé un jour où je me suis dit : “C’est un jeu, c’est du fictif”. Je travaille vraiment comme dans une entreprise. […] Je ne me suis pas dit que c’est du fictif [à propos d’une erreur à rectifier]. Je serais rentrée chez moi pour manger chaud. C’est vous dire à quel point j’efface ce côté fictif. Plus je corrigerai ces erreurs, plus je serai opérationnelle dans un service. Si déjà je prends sur moi de sacrifier mon temps, ça veut dire que plus tard je serai capable de le faire dans une entreprise. C’est déjà des petites habitudes que je prends ici».

Certains vont si loin dans la prise au sérieux du «travail», faussement productif mais réellement subi, qu’ils en viennent à traduire leur révolte dans une vraie/fausse grève, qui ne fait pas partie du jeu mais n’en transgresse pas les règles. Un préavis est ainsi déposé par les pseudo-salariés d’une EEP du secteur de l’alimentation; leurs salaires fictifs, fixés par référence aux accords de branche, sont très bas. Les faux délégués du personnel réclament donc pas moins de 10% d’augmentation virtuelle !

«Moi, je l’ai vécu comme si c’était une grève réelle, confie une formatrice. On sentait qu’il y avait une tension entre la direction [incarnée par elle seule ce jour-là] et eux. Finalement, j’ai cédé 1% d’augmentation. Après, ce qui est curieux, c’est que comme dans toute grève, il y a eu des meneurs. Après, je sais qu’ils se sont un peu bouffés le nez entre eux [grévistes et non-grévistes], parce que certains disaient: “On s’est mouillés et toi, tu seras quand même bien content d’avoir les 1% d’augmentation”.»

Il n’y a pas que des grévistes virtuels, mais de vrai(e)s absentéistes. De celles-là, la stagiaire déjà citée semble dire qu’elles sont dans l’erreur, en s’imaginant — à tort — être dans une entreprise virtuelle : «Il y en a beaucoup qui se sont dits qu’elles sont dans le fictif [sic]. Résultat, elles viennent le matin mais plus l’après-midi. Il y a un laisser-aller. Même [le directeur de l’EEP], qu’est-ce que vous voulez qu’il dise ? Il y a des femmes de 35-40 [ans] qui lui font un coup de gueule. Pour elles, ça ne leur apporte rien. […] Il y a beaucoup de ras-le-bol.»

Face au ras-le-bol et aux attitudes d’insoumission, les formateurs (peut-être) les mieux intentionnés ne trouvent que les promesses dérisoires d’un conte de fées sordide : pour peu qu’il/elle sache «se calmer», chacun et surtout chacune a quelque part un patron qui l’attend !

«J’ai des stagiaires, dit un formateur, qui ont d’énormes qualités professionnelles mais qui ne trouveront jamais de boulot parce qu’elles ont une attitude beaucoup trop rebelle, beaucoup trop amère ou trop négative vis-à-vis de la société en général. Ces filles-là, certaines se calment à l’EEP mais d’autres n’arrivent pas à se calmer. Elles restent sur le tapis. […] C’est bien d’être rebelle parce que ça fait avancer une société. Mais il y a des fois aussi où il vaut mieux savoir la fermer. […] Parfois ils disent des choses qui sont totalement vraies : ils parlent du piston, du relationnel, du racisme. Ils ont raison. Mais nous, en tant que formateurs, on est là pour atteindre un objectif, leur dire : “On sait que ça existe, mais il n’y a pas de raison qu’un jour tu ne trouves pas un employeur qui aime une Africaine, qui cherche une comptable à mi-temps comme tu es”.» On remarquera le va-et-vient entre le masculin et le féminin, et pour ce dernier genre, le recours au discours du conseil conjugal : «un employeur qui aime une Africaine […] comme tu es».

«Il y en a beaucoup qui pètent les plombs. Il y a beaucoup de stagiaires qui ont craqué. Ce monde du fictif est dur. C’est arrêt de maladie sur arrêt de maladie.» Reconnaissons la pertinence de ces propos (que je souligne) de la stagiaire intégrée. Certes, la répétition quotidienne en farce de la tragédie de l’exploitation donne lieu à une gamme de comportements schizophréniques. Pourtant, ça n’est pas seulement l’usage croissant du virtuel dans le système, qu’il soit manié par ses gestionnaires et ses larbins ou par ses directeurs de conscience démocrates[4], qui rend malade ou fou. Ce «monde du fictif», dur aux pauvres, c’est bien le nouveau capitalisme, qui prétend contraindre les corps et les esprits à ses chimères, à ses «valeurs» et commandements contradictoires (Obéis!—Sois performant!, Mobilise-toi!—Tais-toi!), et à l’idée du travail lorsque fait défaut le travail réel.

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[1] Directions départementales du travail et de l’emploi, conseils régionaux, Fonds social européen.

[2] Cette citation d’une brochure du REE et les extraits d’entretiens qui suivent sont tirés de la thèse de doctorat en sociologie de Cédric Frétigné: Les entreprises d’entraînement. Entre organisations formatives et organisations productives, Paris X-Nanterre, 2001. Cf. également «Se reconvertir grâce aux entreprises d’entraînement», Le Monde, 11 juin 1997.

[3] Cf. «L’entreprise sans usines, le nouveau fantasme patronal», Le Monde, 26 novembre 2002. L’article cite Nike comme entreprise soi-disant fabless.

[4] Cf. à propos d’une exposition-happening où les visiteurs étaient invités par divers associations droidelomistes à se mettre une heure durant «dans la peau» d’un demandeur d’asile, «Le monde comme si vous y étiez», Oiseau-tempête, n°5, été 1999, également repris dans le recueil De Godzilla aux classes dangereuses, Ab Irato, 2007.