Patrick, Henry, Bertrand… et les autres (1977)

Publié en encadré au milieu d’un article signé de Sorj Chalandon à propos du procès de Patrick Henry à Troyes (Libération, 18 janvier 1977), ce texte a été rédigé avec un ami. Il est signé « Groupe d’information “Mercurochrome” ». Un communiqué, signé celui-là du Mouvement de libération de l’enfance (autre dénomination fantaisiste), et qui en constituait un court résumé, fut envoyé à la presse. Âgé de vingt-trois ans, Patrick Henry avait assassiné un garçonnet de sept ans qu’il avait enlevé pour en tirer rançon. Défendu par Robert Badinter, futur garde des Sceaux socialiste, il fut condamné à perpétuité (alors qu’il risquait la peine de mort). Sa libération conditionnelle est accordée en 2001.

Depuis la publication de Pièces à conviction, Patrick Henry a été réincarcéré à la suite de petits délits. François Hollande a refusé sa libération en juillet 2014.

 

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Par bêtise et pour de l’argent, Patrick Henry a tué un môme. Les journaux, les ministres et les braves gens réclament qu’on lui coupe le cou ; les adversaires de la peine de mort se contentent de la perpétuité. Les uns veulent sa mort, les autres veulent la vie. Les bons disent que l’État n’a pas le droit de tuer, mais les méchants ont bon cœur eux-aussi puisqu’ils remarquent que « tuer un gosse, c’est horrible » et veulent protéger les enfants des dangereux sadiques. Philippe Bertrand n’avait pas l’âge d’être assassiné, et c’est gênant pour défendre son meurtrier.

Ce n’était pas à Patrick Henry de tuer Philippe Bertrand qui n’était même pas son fils. Depuis toujours, c’est aux parents d’assassiner les enfants (9 000 sont tués chaque année par leurs parents rien qu’en France[1]), de les amocher (100 000 blessés graves par an, toujours en France), de les garder en famille à perpétuité (tous) ; et pas à cet idiot d’Henry qui n’a rien compris à l’infanticide. C’est avant 4 ans que les enfants meurent le plus. On commence par les mettre brutalement au monde avant de les balancer dans l’escalier, sur le radiateur, ou dans l’eau bouillante parce qu’ils souillent la moquette ou refusent la bonne sou-soupe. Passé 5 ans, ils ont plus de chances de survivre. Ils seront scolarisés, niés, punis, surveillés, séquestrés, battus, mais « vivants ». Papa et Maman contrôleront leurs relations, les livres qu’ils lisent, la musique qu’ils écoutent… Et si l’enfant fuit, l’État lâchera sa meute de juges, de flics et d’éducateurs pour le réincarcérer.

Par dessus tout on leur interdit de faire l’amour. Entre eux bien sûr et avec les adultes. Ceux qui aiment les enfants des autres iront en prison comme Bernard Dejager qui vient de faire 3 ans de préventive et qui sera jugé au printemps.

Quand les parents tuent, 1 cas sur 100 peut-être traverse le mur du silence des complices : presse, corps médical, services sociaux et autres polices. Le vrai crime de Patrick Henry est d’avoir tué un enfant qui ne lui appartenait pas.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Groupe d’information « Mercurochrome ».

 

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[1] L’association SOS Enfants et Pierre Leuliette dans son livre Les Enfants martyrs (Le Seuil, 1978) avançaient le chiffre de 8 000 victimes, que nous avions repris, Yves Le Bonniec et moi-même, dans la première éditions de Ni vieux ni maîtres. J’extrais le rectificatif suivant de la seconde édition de notre livre : « Le chiffre de 8 000 n’est pas choquant, il est absurde. En effet, environ 10 000 enfants de 0 à 4 ans meurent chaque année et les parents ne sauraient être responsables de 80% de ces décès. Au regard des statistiques de l’INSERM, qui recensent tous les décès, et si l’on additionne les causes non déclarées ou mal définies et celles susceptibles de dissimuler des cas suspects, on arrive au maximum théorique de 3 000. Il y a donc forcément moins de 3 000 victimes de la violence parentale. […] S’il faut un ordre de grandeur, nous estimons raisonnable d’avancer celui du millier. » Divers estimations d’associations sont venus depuis confirmer le caractère raisonnable de ce chiffre.

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Deux phrases de ce texte, dont la dernière, sont citées par Christine Delphy dans une note de son article intitulé « L’État d’exception : la dérogation au droit commun comme fondement de la sphère privée » (Nouvelles Questions féministes, vol. 16, n° 4, 1995 ; repris en brochure Éd. La Criée, 12, rue du Gazomètre, 69003 Lyon) où elle traite du statut de mineur, anciennement commun aux femmes et aux enfants. Le 25 janvier 1977, après le verdict par lequel Patrick Henry sauvait sa tête, Libération publiait, cette fois dans le courrier des lecteurs, une lettre d’Hélène Larrive, qui reprenait mot à mot l’argumentaire du groupe Mercurochrome sous le titre « Droit de propriété ». L’auteure y faisait justement le rapprochement entre la condition des enfants/mineurs et celle des femmes.

 

Ce texte a été republié dans  rubon5