Nazisme & stalinisme : le fin mot de l’histoire (1997)

Ce texte a été proposé en 1997 à la revue No Pasaran. Désaccord politique inexprimé ? Effet du désordre militant ? Il n’a pas, à ma connaissance, été publié. La mise au point qu’il tente me paraît avoir conservé toute son actualité.

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« Nous avons massacré une infinité de personnes […] ; ces vieilles affaires sont classées parce que nous avons beaucoup d’ordre » déclare le Père Ubu d’Alfred Jarry. Certaines réactions « de gauche » à la publication du Livre noir du communisme, semblent ressortir à la même philosophie énaurme.

Dans le même temps où ses détracteurs se gaussent des « pseudo-révélations » d’un ouvrage, en effet très discutable (mais ce n’est pas le sujet du présent article), ils montrent que l’argumentaire philo-stalinien n’a guère varié depuis les années 50, où il devait combattre d’autres « pseudo-révélations », celles du transfuge Kravchenko.

Je me propose d’aborder quelques-unes des questions d’histoire et de théorie qui se trouvent re-posées dans la confusion des polémiques actuelles.

1. Le bolchevisme était-il l’antichambre du stalinisme ?

Après avoir effectivement triomphé de la révolution, les bolcheviks répandirent le mensonge d’une révolution triomphante. Dès 1918, les groupes anarchistes russes sont éliminés par les armes ; en 1925 il n’existe plus d’opposition. Cela ne signifie pas que selon les âneries d’un Glucksmann, « la Russie bolchevique a inventé les camps », elle s’est contenté de rouvrir les bagnes tsaristes, avant d’en créer d’autres. Or que peut-on lire aujourd’hui, dans une double page du Monde diplomatique (décembre 1997) hostile au Livre noir ? La déclaration de l’historien Michel Dreyfus, auteur d’une histoire de la CGT : « Dans la Russie marquée par l’absence de tradition démocratique, dès leur arrivée au pouvoir, les bolcheviks ont été entraînés dans un cycle de violences qu’ils n’ont pu arrêter. » Autrement dit, plus vulgairement : allez faire comprendre à des bouseux illettrés qu’on les fusille pour leur bien ! Très à plaindre, vraiment, ces pauvres… bolcheviks !

1 bis. L’attitude des anarchistes

Il n’est pas tout à fait exact d’avancer, comme le faisait un récent éditorial du Monde libertaire (20 au 26 novembre 1997), par ailleurs pertinent, que « les anarchistes ont lucidement dénoncé le totalitarisme communiste dès les premières années du régime ». Au moins faut-il préciser les choses : jusqu’en 1920, la quasi totalité des anarchistes français, parmi les principaux soutiens locaux de la révolution russe, s’interdisent de critiquer les exactions bolcheviks. « En ce qui concerne la dictature, écrit Sébastien Faure, je m’étais personnellement promis de n’en rien dire, tant j’avais le désir de ne pas prononcer une parole, de ne pas écrire une ligne qui pût être prise pour une désapprobation[1]. »

2. La comparaison entre nazisme et stalinisme.

De leur point de vue, les staliniens ont raison de s’offusquer ou de feindre de s’offusquer de la comparaison entre les deux systèmes. En effet, aussi neutre que soit en elle-même l’opération intellectuelle de comparer, son application a pour effet ici de faire perdre aux crimes nazis, précisément au génocide des juifs, le statut de crime des crimes, étalon décrété indépassable, donc incomparable de l’horreur humaine. Or il ne s’agit nullement, comme on l’entend répéter à l’envi, de nier une spécificité historique du génocide, mais de contester un statut moral particulier à ses victimes et à leurs bourreaux. Non bien sûr qu’elles méritent moins de compassion, et leurs bourreaux moins de réprobation, mais à l’inverse je ne vois pas de raison de considérer plus criminel le bourreau nazi que le bourreau stalinien, ou l’inquisiteur, ou quelque bourreau d’importance que l’histoire nous propose.

À ce point de la discussion, certains interlocuteurs font part de leur inquiétude (voire de leur certitude agressive !) que cet égalitarisme moral dans la condamnation des dictateurs et des tortionnaires n’aboutisse à la « banalisation » du génocide, donc du nazisme et de ses modernes admirateurs. Pour ne plus représenter l’incarnation du mal absolu, le nazisme deviendrait soudain aimable ! Par quel tour de passe-passe ? Personne ne le dit jamais… Or il se trouve que, depuis les années 50 notamment, c’est bel et bien le camp stalinien — dans tous les sens du terme — qui a profité de la diabolisation du nazisme pour nier d’abord, minimiser ensuite, ses propres crimes. Les polémiques présentes ramènent en lumière un argumentaire éculé.

3. Crime de race, crime de classe, crime politique.

Le nazisme a, dès ses débuts, théorisé (avant de la mettre en pratique) la haine raciste et singulièrement l’antisémitisme. C’est une indéniable caractéristique historique. Mais pour passer de l’étude historique à la condamnation morale, laquelle vise à établir que certains motifs d’assassinat collectif sont plus répréhensibles que d’autres, il faudrait démontrer que sous les régimes staliniens le gibier avait sa chance… Tâche difficile qu’entreprend Gilles Perrault dans Le Monde diplomatique (déjà cité). Stéphane Courtois ayant posé le concept de « génocide de classe » en parallèle au génocide « de race », Perrault écrit que cette « imposture intellectuelle sidère par son audace. » Selon lui, comparer, comme le fait Courtois, la mort de faim d’un enfant de koulak et celle d’un enfant juif du ghetto de Varsovie « ne vaut rien car l’enfant ukrainien survivant à une famine circonstancielle avait une vie devant lui, alors que l’enfant juif rescapé de la faim, avait pour avenir que la chambre à gaz de Treblinka ». C’est un peu court : parce que le terme « circonstancielle » est impropre (Courtois n’est pas le premier à traiter des famines planifiées par le régime[2]) ; court encore parce que c’est très gratuitement que Perrault accorde « une vie devant lui » à l’enfant de koulak et par là même une indulgence (au sens pontifical) au régime qui l’a laissé survivre provisoirement, et comme par erreur ; court enfin et pour tout dire inexact parce que sous d’autres cieux staliniens (et en URSS même), l’enfant de l’ennemi est un ennemi, avec peut-être en effet « une vie » devant lui, avec beaucoup de chance et sauf incidents malheureux, mais quelle vie ? Même « dépouillé de ses biens », et humilié, et torturé, et ses parents abattus ou emprisonnés, le jeune chinois, par exemple, fils de « paysans riches » ou d’« ennemis du peuple » demeurait, pendant la dite Révolution culturelle, stigmatisé pour ses origines, dont il lui était aussi impossible de se défaire pour complaire à ses bourreaux qu’à un « juif » de sa « judéité ». Certes on peut juger « préférable », aujourd’hui encore, de passer sa vie entière en prison, comme c’est le cas de dissidents ou d’évêques chinois, plutôt que d’être gazé à brève échéance. Peut-on raisonnablement en déduire qu’un système qui condamne des êtres humains au travail forcé, à l’emprisonnement, à l’isolement, à la faim et à la torture, pour leur origine sociale, leur religion ou leurs idées politiques soit moins condamnable moralement ? Non bien sûr ! et je ne doute pas que Perrault en tombe d’accord avec moi.

4. Les staliniens croyaient bien faire !

« Qu’est-ce que ça peut faire que je lutte pour la mauvaise cause, puisque je suis de bonne foi ? Et qu’est-ce que ça peut faire que je sois de mauvaise foi, puisque c’est pour la bonne cause. » Les « représentants du commerce du peuple » que moquait Prévert n’ont pas changé de baratin. En 1950 déjà, Sartre et Merleau-Ponty, qui se flattent de dénoncer les camps soviétiques, mais approuveront longtemps encore les camps maoïstes, écrivent : « Si nos communistes acceptent les camps et l’oppression, c’est parce qu’ils en attendent la société sans classes par le miracle des infrastructures. Ils se trompent, mais c’est ce qu’ils pensent. Ils ont le tort de croire dans l’obscurité, mais c’est ce qu’ils croient. […] Jamais nazi ne s’est encombré d’idées telles que : reconnaissance de l’homme par l’homme, internationalisme, société sans classes[3]. »

Une fois de plus, on passe sans le dire de la constatation historique (les oppositions radicales entre l’idéologie nazie et l’idéal communiste) au tripotage moral. La bonne foi, la croyance, excusent non seulement les erreurs, mais les crimes. Moins coupable est réputé le tchékiste qui assassine l’opposant anarchiste, moins criminel en tout cas celui qui, au nom d’une douloureuse nécessité historique, applaudit ou accepte de se taire, de ne pas voir. Près de cinquante ans plus tard, Perrault : « Faut-il redire après tant d’autres que les militants communistes adhéraient à un projet qui se voulait universel et libérateur ? Que cet idéal ait été dévoyé, ne retire rien à leurs motivations. Elles suffiraient à elles seules à les différencier de leurs adversaires nazis […] ».

À la fin, qui « banalise » quoi ? qui excuse qui ? Comment une morale peut-elle juger un projet à ses prémices plutôt qu’aux moyens employés pour le réaliser et à ses résultats ? Comment hurler au fascisme lorsqu’un nostalgique remet en cause le chiffre communément admis des victimes du nazisme et de la même voix juger déplacée ou suspecte la comptabilité des victimes du stalinisme, sous le prétexte que le second chiffre est un grand multiple du premier ?

Dans un débat que d’aucuns obscurcissent à plaisir, j’affirme que la fidélité au projet révolutionnaire du communisme libertaire, qui n’est pas une croyance, mais un parti pris, ne s’accommode d’aucune dictature passée ou présente. Un(e) anarchiste — devrais-je dire simplement un être libre ? — se place toujours du point de vue des victimes, jamais du point de vue des bourreaux. Si les motivations de ces derniers l’intéressent, c’est tactiquement, pour comprendre comment l’abjection peut se rendre désirable, aux maîtres comme aux serviteurs, avant de s’imposer à tous. Ceux qui oppriment, qui assassinent, ceux qui effacent leurs traces et les couvrent de leur silence, ne trouvent pas d’excuse à ses yeux, quels que soient leurs fantasmes idéologiques ou les ordres qu’ils ont reçus.

Quatre-vingt ans après Octobre, qui pourrait nous empêcher de le dire : non seulement le « communisme » dans sa version marxiste-léniniste-stalinienne a causé beaucoup plus de victimes que le nazisme (et ce détail de quelques dizaines de millions de cadavres, je ne me résous pas à le juger négligeable), mais encore il a fait beaucoup plus de mal à l’idéal révolutionnaire, qu’il a réussi le prodige de rendre hideux aux yeux du monde. Le dernier mensonge stalinien — qui est aussi le premier mensonge bolchevik — est bien là, plus que dans la comptabilité des charniers ou la psychanalyse des bourreaux : il nous faudrait croire que c’était ça la révolution, que c’était ça le communisme, avec certes son lot de dévoiements, de dérapages, de cercles vicieux, et autres accidents plus ou moins inévitables…

Prenons-y garde, l’effondrement du bloc de l’Est pourrait, paradoxalement, créer les conditions d’une restauration du mensonge sur le socialisme réel, « idéal » diffamé par la bourgeoisie mondiale. Réécriture de l’histoire et nostalgie romantique aidant, de nouvelles générations pourraient bien se réclamer de Lénine et Staline pour, dans un tragique jeu de dupes, contrer les tenants du capitalisme qui présentent la fin de l’histoire comme seul préservatif possible contre les totalitarismes.

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[1] Le Libertaire, 11 février 1921, cité par Maitron, Le Mouvement anarchiste en France, Maspero, t. II, p. 44.

[2] Voir par ex. Les Affamés. L’holocauste masqué, Ukraine 1929-1933, Miron Dolot, Ramsay, 1986.

[3] « Les jours de notre vie », Les Temps modernes, janvier 1950.