Lettre ouverte à un terroriste (1986)

Cette lettre ouverte à François Mitterrand, président de la République, avait pour prétexte le procès de cinq objecteurs de conscience rennais, dont deux étaient de mes amis.

J’y ajoute une lettre inédite au président du tribunal de Pontoise appelé à juger mon camarade Gil Delisse. La « lettre ouverte » a été publiée dans On a faim ! (n° 5, septembre 1986) et dans Le Monde libertaire (n° 631, 2 octobre 1986).

 

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Nous ne céderons pas au chantage terroriste. Vous avez beau agiter sous notre nez les cadavres de la rue de Rennes[1], vous ne nous ferez pas trouver meilleure l’odeur de votre démocratie.

Vous avez plein la bouche des valeurs et des libertés démocratiques quand pas moins de cinq cent réfractaires à l’armée croupissent dans les prisons. Anarchistes, pacifistes ou témoins de Jéhovah, ils paient cher l’étrange idée que vous vous faites de la liberté d’opinion.

Allez monsieur, on ne pontifie pas sur l’exercice de la terreur le doigt sur le bouton de la force de frappe. On ne prêche pas le respect de la vie quand on vend les moyens du meurtre sur toute la planète. Vous êtes un clown pas moins sanglant que d’autres.

Paris s’est couvert de policiers. Ils traquent le faciès comme ils l’ont toujours fait, mais c’est aujourd’hui une tâche patriotique. On a placardé sur les murs les visages des suspects, tabassé et expulsé des hommes qui n’étaient suspectés de rien. On a institué des contrôles aux frontières et aux portes des supermarchés. Rien qui puisse gêner les assassins. Il ne s’agit d’ailleurs pas de cela, mais de faire croire à la guerre. À la guerre, c’est-à-dire et surtout à la nécessaire « Union sacrée » de tous autour de l’État.

Il a suffi à une demi-douzaine d’assassins de quelques kilos d’explosifs et de moins de morts que la route n’en produit un week-end de Pentecôte pour bricoler une image de guerre suffisamment crédible pour que le deuxième personnage de l’État s’en saisisse aussitôt. Et vous avez approuvé. C’est la guerre, dit-on aux braves gens ! Va pour la guerre ! Ils pensent, parlent et demain agiront en conséquence. La haine des « Arabes » s’exprime de plus en plus ouvertement. Vous seriez mal fondé à vous en étonner. La guerre réclame et justifie l’union de tous les patriotes. Or cette pseudo-communauté n’a — ne peut avoir — comme ciment que le racisme et la xénophobie. C’est l’État qui a donné le mot. C’est votre œuvre aussi bien que celle des assassins.

Le 2 octobre prochain, cinq libertaires[2] seront traduits devant le tribunal correctionnel de Rennes pour avoir refusé tout service national, qu’il fût militaire ou civil. Il est vrai qu’ils conchient l’armée française comme certain poète dont votre gouvernement a salué avec émotion la dépouille. Mais le poète chantait l’Armée rouge et le Guépéou, tandis que les cinq de Rennes exècrent tous les uniformes. Depuis que vous êtes au pouvoir, les années de prison tombent sur les réfractaires plus dru que sous le règne de la droite. Et vous, vous continuez à parler de liberté (mes hommages à Madame !).

J’entends déjà le procureur de la république requérir contre mes camarades au nom de l’Union nationale, des temps troublés que nous vivons, du défi lancé à la démocratie et autres fadaises de circonstance. Il pourra leur donner en exemple tous ceux, tortionnaires de la guerre d’Algérie, admirateurs du Goulag, assassins de Machoro[3], dynamiteurs mercenaires qui se pressent à l’appel de l’État. Tous enrôlés contre la « barbarie ». Laissez-moi rire !

Objecteur de conscience, insoumis au service civil depuis 1976, j’ai commis le même crime que les jeunes libertaires que l’on va juger. Vous vous êtes débarrassé par l’amnistie de 1981 de plus de trois mille de mes semblables. J’ai donc prêché d’exemple sans jamais être poursuivi. J’ai, dans un guide pour les adolescents intitulé Ni vieux ni maîtres (1979), décrit en détail les moyens de refuser tout service national. À l’heure où des jeunes, de dix ans mes cadets, risquent leur liberté pour les même convictions que j’ai toujours défendues, je persiste et signe.

Nous ne céderons pas au chantage terroriste de l’État.

L’état de siège que vous voulez décréter dans les esprits avant de l’instituer dans la rue ne m’empêchera pas de vomir la France et son armée, vous, votre grande culture, vos juges, vos flics et vos maisons d’arrêt.

 

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Lettre à Monsieur le président du tribunal appelé à juger Gil Delisse

 

(Tribunal correctionnel de Pontoise ; audience du 25 mars 1987.)

Les dernières années de sa vie, mon grand-père se réveillait parfois, trempé de sueur : « J’étais avec un Allemand ».

Cette guerre [14-18] lui avait coupé le souffle. Un poumon en moins et, quarante ans après, encore un éclat d’obus dans l’autre. Tant d’autres, de ses frères, avaient été tués ; exceptionnellement robuste, France (ainsi se prénommait-il !) avait survécu. Il disait : « Les hommes, y repartiraient peut-être, y sont si bêtes ! »

Quand j’entends un salaud me parler de « patrie », je pense à la douleur de cet homme dont je porte le nom.

Je suis moi-même objecteur de conscience et insoumis au service civil depuis plus de dix ans. J’ai, dans un guide de poche à l’usage des adolescents, […] recommandé l’insoumission au service civil. Ni moi ni mon éditeur n’avons été inquiétés.

Il faut à la Justice des réserves inépuisables de lâcheté et d’hypocrisie pour poursuivre encore des garçons comme Gil Delisse quand 4 000 de ses semblables (dont je fais partie) ont été laissés en paix.

Il est des saloperies avec lesquelles on ne saurait transiger. Je conchie l’armée française et les poursuites pour délit d’opinion, qu’elles visent des réfractaires de Paris ou de Moscou.

À mes yeux, rien ne peut laver la faute de s’ériger en juge ; foutre la paix une bonne fois aux objecteurs en général et à Gil Delisse en particulier serait toutefois une circonstance atténuante.

Fait à Paris, le 13 mars 1987.

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[1] L’attentat perpétré le 17 septembre 1986 devant le magasin Tati de la rue de Rennes fait sept morts et cinquante-trois blessés. Il est revendiqué par un Comité de solidarité avec les prisonniers politiques arabes, probablement lié au Hezbollah libanais.

[2] Il s’agissait de Pascal Le Floc’h, Serge Le Roux, Bertrand Desroches, Francis Dugay, Pierre Freoux.

[3] Eloi Machoro, secrétaire général de l’Union calédonienne, principale composante du Front de libération kanake socialiste (FLNKS), assassiné le 12 janvier 1985 par les gendarmes du Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN).

 

Ce texte a été republié dansrubon5