Le monde comme si vous y étiez ! (1999)

Ce texte a d’abord été publié dans la revue Oiseau-tempête (n° 5, été 1999) ; il est repris dans le recueil De Godzilla aux classes dangereuses, éditions Ab Irato. Depuis la publication initiale, les exemples de recréation virtuelle du monde capitaliste se sont multipliés. On peut se faire mettre en prison, faire la guerre ou passer les frontières sans papiers « pour de faux ». Et même « travailler » (cf. « Simulateurs de vol»).

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Sur la photo publicitaire pleine page, publiée le deuxième mois des bombardements de l’OTAN sur l’ex-Yougoslavie, on voit un appareil militaire qui vole le ventre en l’air, hélices du côté du sol. La légende dit : « Cette image d’hélicoptère, vous avez l’impression qu’elle est à l’envers… [on tourne la page] …pourtant elle est à l’endroit. Bien sûr, puisqu’il s’agit du Tigre, l’hélicoptère le plus maniable et le plus agile du monde. Pour réaliser de tels rêves, Aérospatiale et Matra ont décidé d’unir leurs forces. […] Pour aller jusqu’au bout de vos rêves. »

Un philosophe disait jadis que le monde marche sur la tête et qu’il faut le remettre sur ses pieds ; les marchands d’armes nous prouvent son erreur. Chaque chose est à sa place, et le cauchemar du monde présent est « le bout de nos rêves ». Pour ceux qui ne parviennent plus, même la tête en bas, à pleurer devant leur téléviseur, des humanitaires ont organisé une sorte de stage de rattrapage politico-émotionnel. Les spectateurs sont venus y éprouver « pour de faux » la condition de pauvre, d’humilié, de réfugié. Après ces frissons de comédie, ils pourront aller au bout du rêve démocratique en devenant actionnaires de Matra ou de Vivendi.

Noyade à sec

«Vous serez au choix : Leïla, jeune médecin algérienne menacée à la fois par les groupes armés intégristes et par les forces du gouvernement ; Luis, commerçant colombien homosexuel, harcelé par la famille de son ami ; ou Tarik, kurde persécuté par le régime irakien… […] Il s’agit d’endosser, pendant environ une heure, l’identité d’une personne contrainte de fuir son pays et de franchir les étapes d’une demande d’asile en France. […] La fuite […] est la plus éprouvante. La mise en scène est guerrière, des corps couverts de draps ensanglantés gisent au sol, des coups de feu résonnent.»

Le spectacle ainsi décrit dans le supplément édité par Le Monde et Les Inrockuptibles [1] mérite l’analyse rétrospective, tant les perspectives qu’il ouvre apparaissent vertigineuses. Pétri de bonnes intentions démocratiques et humanitaires, puisqu’organisé par une dizaine d’associations du type Amnesty, Cimade et Croix-Rouge, « Un voyage pas comme les autres » (c’est le titre) tient du happening, du jeu de rôle, du bizutage et de la thérapie de groupe. Il emprunte donc à la fois à la psychologie de bazar et aux techniques théâtrales supposées « d’avant-garde » qui impliquent le spectateur, ici dans le but de déclencher « un processus d’identification qui fonctionne étonnamment », selon les termes de l’article déjà cité. Notons que l’on attend du spectateur (de gauche) qu’il s’identifie avec la victime, dont il tient le rôle et non avec ses tourmenteurs des deux sexes, dont les rôles sont joués, pour la moitié d’entre eux, par des comédiens qui sont aussi de véritables réfugiés. Cette dernière caractéristique complique un peu le processus d’identification, qui suppose que le comédien soit réellement pris par le spectateur pour le salaud qu’il n’est pas forcément.

Anecdote : un acteur traite, c’est écrit dans le texte du spectacle, un spectateur—réfugié de « sale juif ». « Il m’a regardé en me disant : “Mais vous le pensez vraiment ?” Je me suis demandé à qui il parlait, au comédien ou à moi. Sans lâcher mon rôle, j’ai répondu : “Oui !” Il m’a fusillé du regard[2]. » Le spectacle crée donc une situation dans laquelle le salaud de comédie (peut-être juif lui-même) adresse une injure antisémite à un spectateur (peut-être juif lui-même), qui ne sait plus qui s’adresse à lui, en tant que quoi, et tente assez sainement de revenir à la réalité. Mais ce retour, la règle du jeu l’interdit, sauf si le spectateur déclare forfait, auquel cas, notez l’ultime formalité : « on lui donne aussitôt un tampon de sortie [3] ».

« Pour tempérer l’expérience vécue, explique Libération, des panneaux explicatifs sur les réfugiés » balisent le parcours. Un permanent du MRAP explique : « Le voyage interactif (sic) crée la faille destinée à faire passer des éléments de connaissance. » Une sorte de sas de décompression est prévu au bout du voyage, avec confession à des bénévoles des associations organisatrices.

Quel mélange de sotte naïveté et de snobisme peut mener ces spectateurs à croire se frotter au réel, « se mettre dans la peau » d’un réfugié politique en jouant aux gendarmes et aux demandeurs d’asile ? Quel rapport ces (braves) gens entretiennent-ils avec le monde comme il va pour ressentir le besoin de « faire semblant » de se faire houspiller par des flics ou de marcher au milieu de militaires en armes ? N’ont-ils jamais pris le métro ? participé à une manifestation ? En faveur des sans-papiers, par exemple !

Les « faux Luis », fouillés sans ménagement aux cris de « Pédé ! Les mains au mur ! Où est ta drogue ? » ont-il besoin de ce psychodrame pour ressentir — qu’ils soient eux même ou non homosexuels ou consommateurs de drogue — ce qu’il y a de violence dans pareille apostrophe ?

Le Monde juge « l’exposition […] très efficacement pédagogique », et en donne pour preuve l’inscription laissé par un enseignant sur le livre d’or. Il assure qu’il n’oubliera jamais l’expérience et conclut : « La sortie est un vrai soulagement[4] ». On comprend ce soulagement, mais quelle peut être sa valeur pédagogique ? Ce spectateur méritant n’est-il pas très légitimement et très humainement amené à juger plus « réel » le monde extérieur (où sa vie personnelle se déroule plus calmement) que sa représentation hyperréaliste concentrée ?

Admettons un instant — c’est l’hypothèse non formulée qui sous-tend le spectacle — que le monde réel, ses vrais bureaux, ses vrais barreaux, ses vrais bourreaux, sont à ce point destructeur de l’émotivité humaine, de la capacité de raisonnement et d’empathie, qu’il faille user d’une espèce d’homéopathie de la terreur pour immuniser ceux et celles qui y vivent. Pourquoi limiter la thérapeutique à quelques heures de spectacle dans une vie . L’expérience mérite d’être étendue et généralisée à tous les secteurs, géographiques et mentaux, de la vie quotidienne. Ainsi des comédiens—chômeurs pourraient-ils inspecter le domicile de chômeurs (comédiens, pourquoi pas ?) afin de vérifier, « pour de faux », s’ils n’exercent pas d’activité non déclarée. Des comédiens—violeurs pourraient, dans certaines stations de métro par exemple, se livrer à un intéressant travail de sensibilisation des femmes aux violences extra-domestiques. Ils pourraient alterner aux heures de pointe mains au cul et propositions obscènes. Je ne m’éloigne nullement, par cette suggestion, du « Voyage pas comme les autres » : « Vesna, jeune Bosniaque reçoit une main au cul d’un milicien croate (Aden) ». Cependant, comme Vesna est âgée de 12 ans dans le spectacle, et que les plus jeunes spectatrices choisissent volontiers d’incarner son personnage, les comédiens reculent devant les nécessités d’une identification—initiation bien menée. « Quand j’en vois arriver une, j’ai plutôt tendance à l’aider malgré mon rôle de policier[5], confesse un acteur à Libération. Malgré cela, je me souviens d’une jeune fille qui, en me voyant me diriger vers elle, s’est mise à appeler son copain au secours. »

La jeune fille « y croyait » ou peut-être faut-il dire « s’y croyait ». Mais où ? Dans un lieu pire que le dehors en tout cas, qu’elle aussi a du être soulagée de retrouver enfin. Il me semble que c’est aux États-Unis que de riches crétins paient fort cher pour être enfermés une nuit dans la véritable cellule d’une authentique prison… désaffectée. En partiront-ils avec une conscience plus aiguë de ces enclaves du pire dans le dehors qui est leur quotidien ? Et les spectateurs de La Villette garderont-ils autre chose que le souvenir douloureux d’émotions incontrôlables de peur et d’humiliation, d’autant plus honteuses qu’elles ont été ressenties en face de faux méchants ?

C’est, comme on le sait, l’ère du faux, qui s’étend du mensonge abstrait des discours au corps désirant (fausses érections pour faux seins) ; dès lors, il n’est pas étonnant que l’idéologie fasse de la honte véritable avec de fausses frayeurs.

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[1] Sous le patronage du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, Parc de la Villette, novembre 1998—4 avril 1999, Aden, 18 au 24 novembre 1998.

[2] Libération, 23 novembre 1998.

[3] Ibidem.

[4] Le Monde, 11 décembre 1998.

[5] On comprend ici que, de même que le spectateur n’est censé ni éprouver du plaisir à être humilié ni envier ceux qui l’humilient, ces derniers ne peuvent prendre aucun plaisir au pouvoir qu’ils exercent. On ignore comment les protagonistes sont protégés contre ces déviations.