Écoute petit homme (1974)

Placé en regard d’un article favorable à la procréation, ce texte est publié dans Tankonala Santé, TK pour les intimes (n° 12, novembre 1974), journal qui se propose « de briser le cercle vicieux où les malades fabriquent des médecins et les médecins des malades ». Ces derniers doivent reprendre le pouvoir sur leur maladie et sur leurs corps, et remettre en cause « tout ce qui les rend malades dans la vie quotidienne : l’école, l’usine, le pavillon à crédit, le couple, etc. »

L’article, dont le titre reprend celui d’un livre de W. Reich, a été reproduit dans l’anthologie publié dans la petite collection Maspero (Tankonalasanté, 1975), sous le titre « Des enfants : en avoir ou pas ». Il s’inscrit dans une tradition anarchiste de refus de la procréation comme reproduction du monde, dont on trouvera une autre illustration dans la lutte pour la légalisation de la vasectomie.

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Révolutionnaire ou marginal, on t’accuse de fouler aux pieds les traditions. Il en est au moins une que tu perpétues vigoureusement : la procréation. Tout au plus, femelle, tu revendiques dans le meilleur des cas le libre choix du lieu et de l’heure.

Tu parles d’octroyer à tes enfants la direction de leur existence, mais c’est le projet même de leur conception qui leur est irrémédiablement extérieur. Tu ne peux donner la vie, tu l’imposes.

Tu vis et à peine né, on t’emporte pour t’apprendre à vivre.

Tu t’es persuadé peu à peu que c’est ton droit de choisir quand tu veux avoir des enfants ; maintenant demande-toi si tes enfants ont choisi de se faire avoir.

Tout ça n’aurait guère d’importance bien sûr si nous vivions au paradis. Mais le paradis n’existe pas. Que tes motivations pour faire des enfants soient « naturelles » ou non importe peu ; « naturel », notre monde ne l’est pas. Tes enfants te le vomiront à la gueule ; et s’ils l’acceptaient…!

Tu continues à procréer au nom de la révolution ou de l’espoir comme d’autres le font au nom de la race ou de la religion. Occupé à remettre péniblement en cause ton misérable confort sexuel, tu ne peux supporter de réfléchir à la signification actuelle de ce que tu considères toujours au fond comme son aboutissement, sa justification.

L’enfant te sert de panacée. Il cimente ton couple qui s’effondre. Il remplit le vide de ton existence. Il est le remède à ta solitude. Il est le futur où tu projettes tes projets avortés, tes espoirs déçus. Il est ta propriété exclusive. Tu en obtiens facilement admiration et reconnaissance.

Il est temps de t’habituer à jouir pour le plaisir. Femelle, il est temps d’assumer ta sexualité sans sublimer tes désirs atrophiés dans la ponte de petits pantins chauds et braillards. Tu n’es pas chargé(e) de l’avenir de l’espèce.

Si ton combat ne mène nulle part, ne t’en prends qu’à toi même. Si ta soif de donner l’amour est véritable, prends avec toi les enfants que les autres ont fait par hasard.

Tu parles de pessimisme, mais le pessimisme comme l’espoir sont deux masques de la foi. Cesse de te mentir ; tu ne sais rien, sinon que tu existes. Tu as le choix : crève ou continue. Tu ne dois plus croire en rien.

Tu confonds la procréation et la course aux armements ; tu veux continuer à faire des petits révolutionnaires (!) parce que les autres font des petits conformistes. Tu dis (Margaret Mead[1]) que c’est une grande aventure du temps présent de faire des enfants pour un monde inconnu. Mais tu fais courir l’aventure aux autres.

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[1] Anthropologue (1901-1978), auteur de L’Adolescence à Samoa (en français dans Mœurs et sexualité en Océanie, Plon). Ses thèses concernant une grande liberté sexuelle laissée aux adolescentes de Samoa sont remises en cause. Cf. Tcherkézoff Serge, Le Mythe occidental de la sexualité polynésienne, PUF, 2001.

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Le dessin ci-dessus est de Richard Martens. Je l’ai retrouvé dans les papiers que j’ai conservés de Tankonala Santé. A-t-il été publié dans TK, ou plutôt dans une autre revue des éditions Solin ? Je n’ai pu vérifier.

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Bibliographie 2014

Pour une approche sociologique, on se reportera au livre de Charlotte Debest : Le Choix d’une vie sans enfant, Presses universitaires de Rennes, 2014, 215 p., 17 €.

 

Ce texte a été republié dans  rubon5