« Suicide » de Robert Boulin, mode d’emploi

L’affaire du décès du ministre Robert Boulin connaît en juin 2007 une nouvelle actualité, à la fois judiciaire et éditoriale.

Je reproduis ici les trois pages qui lui sont consacrées dans le livre Suicide, mode d’emploi, publié en 1982.

On se souviendra, à leur lecture, que les doutes sur les causes de la mort de Boulin étaient publics, et notamment évoqués de manière détaillée dans un best-seller vendu à plus de cent mille exemplaires.

On découvrira surtout que la famille du ministre a d’abord admis la thèse du suicide, avant de la mettre en doute à la suite d’une seconde expertise, pratiquée en 1983, qui critiquait les lacunes du premier examen.

Le 15 septembre 1992, la chambre criminelle de la Cour de cassation a voulu clore le dossier en rejetant le pourvoi formé par la famille qui espérait voir ordonner un supplément d’information. L’action menée aujourd’hui (2007) par la fille de Robert Boulin n’est donc en rien l’effet d’une dénégation d’ordre religieux ou philosophique. Elle a cru au suicide de son père, avant de changer d’avis devant l’accumulation de faits et de témoignages troublants.

J’ai été amené à pratiquer quelques corrections mineures dans le texte, qui prenait place en conclusion d’un chapitre intitulé « Le massacre d’État », consacré pour l’essentiel aux décès suspects des militants de la Fraction armée rouge (RAF) allemande. Le seul passage censuré, en conformité avec la loi de 1987 réprimant la « provocation au suicide » — le nom et la dose d’un médicament — est indiqué comme tel.

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Le ministre et les terroristes

Le 7 novembre 1979, le Premier ministre Raymond Barre déclare à la tribune de l’Assemblée qu’il « n’y a pas d’affaire Boulin[1] », comme Méline déclarait au sénat, le 7 décembre 1897, qu’il « n’y a pas d’affaire Dreyfus ». Le ministre du Travail Robert boulin a été retrouvé mort dans un étang de la forêt de Rambouillet, le 30 octobre 1979. Quoique compromis dans une affaire immobilière, on parle de lui comme futur Premier ministre. Il a prié son fils Bertrand de mettre fin aux activités de l’association « SOS Enfants[2] ». Dans une longue déclaration publiée après sa mort, il proteste de son innocence, dénonce un complot politique ourdi contre lui, et en désigne le chef dans la personne du garde des Sceaux Alain Peyrefitte.

La presse, coupable d’avoir publié le dossier immobilier (en particulier Le Canard enchaîné et Minute) est violemment attaquée, y compris par les staliniens, dont le chef Marchais a été mis en cause auparavant à propos de sa présence en Allemagne en 1942. Peyrefitte se dérobe à la télévision : « La tombe de M. Boulin est à peine refermée […]. Tout le monde comprendra que son nom ne soit pas prononcé. C’est une question de décence et de dignité. » Valéry Giscard d’Estaing, qui avait bruyamment salué en son temps l’action des assassins des membres de la dite « Bande à Baader » (« Votre victoire est une victoire de la démocratie », écrivait-il au chancelier Schmidt), se pique lui aussi de dignité : « Laissons désormais les morts enterrer les morts. » Il est vrai que le régime ne manque pas de cadavres : Boulin, Fontanet, Journiac, De Broglie, pour ne parler que de ceux qui portent l’estampille gouvernementale.

Chaban-Delmas parle d’assassinat, mais ce n’est qu’une façon de parler ; il pense à la volonté de nuire de ceux qui ont divulgué le dossier immobilier. À l’inverse, le sénateur Marcilhacy pèse ses mots.

 

Une affaire Boulin ?

 Par trois fois Pierre Marcilhacy, qui assure avoir eu connaissance de « l’entier dossier relatif à l’enquête sur la mort de l’ancien ministre », rejette l’hypothèse du suicide : « Jusqu’à ce que preuves du contraire me soient fournies, je ne comprends ni pourquoi Robert Boulin se serait suicidé dans une affaire qui pouvait compromettre sa carrière ministérielle mais non entamer son honneur, ni comment il a pu tout seul mettre fin à ses jours […]. Je continue de penser que Robert Boulin ne s’est pas suicidé parce que j’attends qu’on me prouve comment on peut se suicider dans les conditions où on l’a retrouvé[3] ». Les articles de Marcilhacy et le dossier publié par Minute [4] permettent de faire le point sur les obscurités de l’enquête.

Boulin est-il mort noyé ? Oui, répond le procureur de la République de Versailles ; les médecins Bailly et Deponge ont constaté la présence d’eau dans les poumons. Non, réplique Marcilhacy, qui propose « des vérifications sur le dossier » (qu’il dit avoir lu, rappelons-le). En admettant que Boulin ait été sous l’effet du [censuré], dont on a retrouvé une faible dose dans les viscères, la chute par laquelle on explique les griffures constatées sur son visage aurait dû le réveiller. De même l’immersion brutale dans l’eau de l’étang à 10°.

On ignore toujours le nom des destinataires des lettres envoyées par Boulin, et leur contenu exact. Marcilhacy affirme que les lettres connues sont des photocopies, ce que dément le parquet. Minute avance l’hypothèse que la première ligne de la déclaration envoyée aux journaux — « J’ai décidé de mettre fin à mes jours » — a pu être ajoutée après coup, tirant argument de ce qu’elle est décalée par rapport au reste du texte. La photo prise par la police lors de la découverte du corps montrerait que la victime semble se protéger le visage du bras.

L’heure de la mort, fixée officiellement, et arbitrairement, vers 20 heures, reste mystérieuse. Il semble qu’on ait voulu réduire au minimum le « trou » dans l’emploi du temps du ministre entre son arrivée à Montfort-l’Amaury et sa mort à l’Étang-Rompu (entre 1 h 30 et 3 h 45, selon les versions). La famille n’obtiendra jamais le rapport de gendarmerie, ni le rapport d’autopsie.

 

Puissant ou misérable

Où l’on voit que la dépouille d’un ministre ne mérite pas plus d’égards que celle d’un terroriste. L’État méprise ses commis autant que ses ennemis. La différence est ailleurs. Le « suicide » de Baader révélait la perversité du desperado, celui de Boulin [comme plus tard celui de Bérégovoy] grandit le personnage. On commente peu son geste dans la presse. C’est à peine si l’on tente d’accréditer l’explication de la dépression, démentie par le médecin traitant et la famille. Ce sont ses proches, retenant sans réserve la thèse du suicide, qui parlent. « Mon mari s’est donné la mort comme on entre dans la Résistance, dégoûté par cette magouille qu’il voyait se développer autour de lui. Ce n’est pas un suicide, c’est un geste symbolique pour que le monde prenne conscience de l’abaissement moral qui se manifeste[5]. » Bertrand Boulin a l’élégance de conserver intacte sa conviction que le suicide peut être une solution. Écartant, de manière à nos yeux désinvolte, les doutes et les rumeurs, il croit y discerner « un tabou devant le suicide, devant la mort […]. Les gens n’y croient pas, surtout quand ce n’est pas matériellement explicable [sic], quand c’est pour des raisons de fond. J’ai connu, par exemple, des suicides de bonheur. Pour les gens c’est inacceptable. Il n’y a pas de jugement à porter sur le suicide. Ce n’est pas un acte moral. C’est un acte physique de courage personnel[6] ».

On comprendra que nous jugions aussi peu convenable, pour justifier le silence sur les faits, d’invoquer la grandeur d’un geste ou la raison d’État. L’hommage rendu par Bertrand boulin à son père n’est pas sans émouvoir. Mais son empressement à corroborer la version officielle ne peut servir aucune vérité.

S’il nous paraît impossible, en l’état de nos informations, de trancher pour ou contre le suicide de Robert Boulin, l’examen approfondi du dossier fait douter du caractère fortuit des contradictions et maladresses de la thèse officielle. On a pu vouloir dissimuler l’essentiel, au moins n’a-t-on pas jugé utile de dissiper tout à fait le doute. Entre le suicide et l’assassinat, il y a, n’est-ce pas, le « suicide secondé » cher à Binet-Sanglé[7]. Quelles qu’aient été les circonstances exactes de son décès, Boulin aura sans doute favorisé le réveil d’une fraction gaulliste méprisée et manipulée par le pouvoir giscardien.

Le spectacle, cette fois, était à l’intérieur, tant le pouvoir d’alors s’était bercé de l’illusion que là veillaient ses seuls ennemis. La mort de Boulin est un drame à usage interne. L’opinion publique (ou les masses réduites à l’état d’objet domestique) n’y est pas conviée. On la laisse à la paix des chaumières quand la guerre est au palais.

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[1] Il semble aujourd’hui — 2007 — que le même déclare qu’on lui a annoncé la mort de Boulin avant l’heure de la découverte officielle du corps.

[2] Voir Ma vérité sur mon père, Stock, 1980.

[3] « Je n’aime pas ça », Le Monde, 3 novembre 1979 ; « Le suicide impossible », Le Matin, 29-30 octobre 1980.

[4] 5 au 11 novembre 1980.

[5] Libération, 10-11 novembre 1979.

[6] Libération, 8 février 1980.

[7] Sur ce médecin adepte de l’euthanasie, voir Le Droit à la mort. Suicide, mode d’emploi, ses lecteurs et ses juges, Éditions IMHO.

1977 : l’assassinat d’Andréas Baader et de ses camarades

Plus le temps passe et plus nombreux sont les journalistes, historiens, voire militants qui évoquent les suicides des militant(e)s de la Fraction armée rouge, en 1976 et 1977, sans imprimer ou faire entendre au moins des guillemets de pudeur ou de prudence. Il m’a donc semblé utile de reproduire l’essentiel du chapitre II de Suicide, mode d’emploi (1982), intitulé « Le massacre d’État » (l’autre partie, déjà mise ne ligne, concerne la mort de Robert Boulin). Lorsque le terme « terroriste » y apparaît, il s’agit de l’image spectaculaire qu’instrumentalisent la presse et l’État.

J’ai procédé à quelques corrections de ponctuation et ajouté des notes entres crochets dans le texte. À la suite du chapitre de 1982, j’ai résumé les informations contenues dans Le Droit à la mort (éditions IMHO).

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« Le problème qu’ils ont avec nous, c’est que notre conscience politique ne quittera pas notre corps sans que ce qu’on appelle “vie” ne le quitte aussi. »

Lettre d’Ulrike Meinhof à ses avocats (février 1974).

 

 

George Orwell attirait l’attention sur la nécessité de décrypter le langage du pouvoir. « L’esclavage c’est la liberté » ; un meurtre est un suicide. Giuseppe Pinelli défenestré à Milan, José Tronelle égorgé à la Santé, meurtre avéré ou décès inexplicable, la vérité d’État tranche.

La Fraction Armée Rouge allemande (R A. F.) est décimée dans les années 70 [du XXe siècle]. Certains de ses militants sont abattus dans la rue, d’autres succombent aux mauvais traitements et à l’absence de soins (Katharina Hammerschmidt, Siegfried Hausner). On laisse Holger Meins mourir de sa grève de la faim. C’est dans le cadre d’une politique d’élimination que s’inscrivent les « suicides » d’Ulrike Meinhof, d’Andréas Baader, de Gudrun Ensslin, de Jan-Carl Raspe et d’Ingrid Schubert, ainsi que la « tentative de suicide » d’Irmgard Moeller.

Il est de règle aujourd’hui chez les intellectuels français de faire précéder toute déclaration concernant la R. A. F. d’un « avertissement » par lequel ils protestent de leur opposition à la lutte armée en occident. Nous nous en dispenserons. Libre aux démocrates d’y voir un soutien tacite à la guérilla, et aux partisans de la R. A. F. de penser que nous parlons forcément contre eux[1].

L’assassinat des militants allemands montre comment l’État a su utiliser le potentiel émotionnel du « suicide » pour accréditer la plus cynique des fables. Tout se passe comme s’il suffisait de prononcer le mot pour brouiller les cartes, prendre de l’avance sur la vérité des faits, et se dispenser d’avoir à les établir.

La première cible des assassins d’État est Ulrike Meinhof, considérée comme l’idéologue du groupe. La synthèse en une femme de l’amante, de l’intellectuelle et de la pétroleuse en fait la victime symbolique idéale. Avant même de penser à la tuer, on cherche comme c’est souvent le cas, à détruire son image et son prestige. Elle est placée à l’isolement total (y compris acoustique) pendant deux cent trente-sept jours. Durant cette période, le parquet étudie la possibilité de l’interner en hôpital psychiatrique. Ce projet est contrarié par la première grève de la faim des prisonnier(e)s qui permet de dénoncer publiquement la privation sensorielle comme élément d’une stratégie de lavage des cerveaux. Le parquet change de tactique : se fondant sur l’existence chez Meinhof d’une tumeur au cerveau dont il exagère la malignité, il ordonne une série d’examens qui seront pratiqués si nécessaire par la contrainte, et sous anesthésie. Ces examens préparent, semble-t-il, une intervention chirurgicale. L’intention est claire, et benoîtement exposée par le procureur fédéral Zeiss : « Ce serait gênant pour ces gens si l’on s’apercevait qu’ils ont suivi une folle[2]. » Les protestations internationales font échouer cette deuxième tentative. Le 9 mais 1976, Ulrike Meinhof est retrouvée pendue dans sa cellule. La thèse du suicide est aussitôt décrétée par les autorités, et reprise par les médias. L’autopsie est pratiquée à la hâte, sans qu’aucune personnalité indépendante puisse y assister (ni les avocats ni la famille ne peuvent voir le corps). Elle est à tel point bâclée que sur le plan médico-légal on ne peut parler que de sabotage. Ainsi, on ne procède à aucune recherche d’histamine. Cette hormone tissulaire est produite en grande quantité par les cellules vivantes de la peau à l’endroit d’une blessure. En comparant le taux d’histamine de la peau autour des marques de strangulation et dans une autre région du cou, on peut déterminer si la personne s’est pendue, ou si le corps a été pendu post mortem.

Les constatations faites dans la cellule relèvent de la même fantaisie. La corde avec laquelle Meinhof est censée s’être pendue est certes mesurée… amputée de presque une moitié. Sa longueur réelle est de 80 centimètres environ : on communique aux experts le chiffre de 51 centimètres. Ce raccourci n’est pas innocent ; Meinhof aurait effectivement pu se pendre avec une corde de 51 centimètres. Avec la corde retrouvée autour de son cou (80 cms), elle n’a pu qu’être pendue après que la rigidité cadavérique permet de maintenir le corps droit, et la tête dans la boucle, hors de laquelle elle aurait glissé immédiatement avec une corde trop courte. Pour plus de sûreté, on « retrouve » son pied gauche, bien à plat, en équilibre sur la chaise qu’elle est supposée avoir utilisée. Autrement dit, elle est réputée s’être pendue debout sur une chaise, et par un nœud coulant trop large dont sa tête sortait par un mouvement naturel. Aucun des signes habituels de la mort par asphyxie (les rapports officiels parlent bien d’asphyxie et non de fracture des vertèbres cervicales) : saillie des yeux ou de la langue, visage bleui par le manque d’oxygène. Un groupe de médecins anglais en conclut qu’il s’agit « d’une mort par arrêt cardiaque par voie réflexogène après étranglement par constriction de la carotide et pression sur le nerf pneumogastrique[3] ». Les mêmes médecins, analysant les rapports d’autopsie, attirent l’attention sur la mention d’un œdème important dans les parties génitales extérieures, et de tuméfactions sur les deux mollets. On relève également une éraflure couverte de sang caillé sur la hanche droite. Enfin l’examen de taches sur le slip de la victime permet de déceler la présence de sperme (le parquet glosera sans fin au motif que s’il y a sperme on n’a pu trouver de spermatozoïdes). À la certitude du meurtre s’ajoute l’hypothèse du viol.

Il reste à savoir comment on a pu pénétrer dans la cellule de Meinhof. Il apparaît d’ailleurs, en dehors même de la contestation du suicide, que certaines constatations officielles ne peuvent être expliquées que par l’intrusion d’un tiers dans la cellule. Chaque soir, les détenu(e)s de Stammheim doivent remettre aux gardiens les ampoules électriques et les tubes néon qu’on leur rendra le lendemain. Pourtant, lorsque le corps de Meinhof est découvert, une ampoule est normalement vissée sur la lampe de bureau. Les faibles traces de doigts qu’on peut y déceler ne peuvent correspondre aux empreintes de la prisonnière. Qu’importe, le résultat de cette expertise n’est transmis au Parquet que quinze jours après que l’instruction a été close.

L’enquête parlementaire qui suit la mort de Meinhof permet de déterminer qu’il existe un accès secret au septième étage de la prison. Un escalier relie la cour à tous les étages de la prison. Un escalier relie la cour à tous les étages, les portes ne s’ouvrent que de l’extérieur grâce à une clef spéciale. La porte du septième étage est hors de vue du bureau des gardiens, et le système d’alarme peut être débranché. Les honorables parlementaires confirment ainsi les craintes exprimées par certains prisonniers : contrairement au mensonge officiel selon lequel il n’existerait qu’un seul accès au septième étage, les fonctionnaires du B. K. A. (Office fédéral de la police criminelle) et du B. N. D. (services secrets) disposent d’une entrée privée à Stammheim. On n’a pas fini de s’en servir.

Dès le surlendemain de la mort d’Ulrike Meinhof, Jan-Carl Raspe fait une déclaration au procès de Stuttgart-Stammehim au nom des accusé(e) de la R. A. F. Il est clair pour eux qu’Ulrike a été exécutée, et que cela marque un tournant dans la politique d’élimination de la guérilla. Les détenu(e)s participent activement à la contre-enquête, et dénoncent les mensonges orchestrés par les médias. Un an plus tard, le 7 avril 1977, le commando « Ulrike Meinhof » de la R. A. F. exécute le procureur fédéral Buback, jugé directement responsable du meurtre d’Holger Meins, de Siegfried Hausner et d’ Ulrike Meinhof. Dans le communiqué de revendication, il est dit : « Nous empêcherons que l’accusation fédérale utilise la quatrième grève de la faim collective des prisonniers (…) pour assassiner Andréas, Gudrun et Jan, comme le propage déjà ouvertement la guerre psychologique depuis la mort d’ Ulrike[4]. »

Les acteurs sont en place, le scénario est rodé, chacun peut dès ce moment prévoir la suite. Le processus de décapitation de la guérilla va se poursuivre. Le 5 septembre 1977 l’ancien SS Hans Martin Schleyer, patron des patrons allemands, est enlevé. Le 13 octobre, un Boeing de la Lufthansa qui assure la liaison Palma de Majorque-Francfort est détourné avec quatre-vingt-onze passagers à son bord. L’objectif de ces deux actions coordonnées est d’obtenir la libération de onze détenu(e)s de la R. A. F. et de deux Palestiniens incarcérés en Turquie. Le 17 octobre, l’assaut est donné au Boeing de Mogadiscio par un commando spécial de la police allemande. Trois des pirates de l’air sont tués, la quatrième grièvement blessée.

Le mardi 18 octobre au matin, on « découvre » dans leurs cellules les corps de Baader, Ensslin et Raspe. Seule Irmgard Moeller survit à ses blessures.

On pourrait s’attendre à ce que le gouvernement, déjà clairement accusé de meurtre sur la personne de Meinhof, prenne un luxe de précautions pour que, cette fois, l’action des enquêteurs soit irréprochable. Au contraire, la mascarade reprend, chaque jour apporte une nouvelle contradiction, une nouvelle incohérence. Le magazine Stern, pourtant peu suspect de sympathie pour les terroristes (qui l’ont dénoncé à l’époque comme agent de la propagande gouvernementale), a publié en octobre 1980 un dossier récapitulatif sur « Le cas Stammheim[5] ». Il n’est pas vain, comme on peut l’imaginer, de se pencher aujourd’hui sur les rapports d’enquête. La « vérité officielle » est maintenant définitive dans sa forme. Elle parle d’elle-même.

Andréas Baader se serait tiré une balle dans la nuque, maquillant ainsi son suicide en meurtre, telle est la version aussitôt diffusée. Malheureusement, le Dr Hoffman, expert du B. K. A., dépose un rapport selon lequel le tir a été effectué d’une distance de 30 à 40 centimètres, ce qui rend l’hypothèse du suicide matériellement absurde. Réalisant sa bévue, l’expert tentera d’expliquer les faibles traces de poudre relevées sur la peau (plus les traces sont légères plus le coup a été tiré de loin), mais sans succès. Les rapports de la police et des médecins légistes se contredisent sur le déroulement du « combat simulé » par Baader. La balle mortelle est celle que l’on trouve près du corps pour les uns ; elle a d’abord ricoché dans le mur pour les autres, qui y trouvent des traces de sang et des débris d peau qui avaient échappé aux premiers. Autre énigme : le sable retrouvé sous les semelles de Baader. le service fédéral d’investigation criminelle de Wiesbaden ne pourra finalement affirmer s’il peut provenir de la cour située au huitième étage de la prison où les détenus effectuent leur promenade. Baader est-il sorti de Stammheim ? Avec qui et pourquoi faire ?

Jan-Carl Raspe se serait tiré une balle dans la tête. Sur le point capital de savoir s’il a été découvert le pistolet à la main (fait qui, selon le Pr Karl Sellier, expert de médecine légale cité par Stern, doit faire penser au meurtre ; en cas de suicide les muscles se détendent après la mort et l’arme tombe), les témoignages divergent. Oui, disent d’abord les quatre fonctionnaires qui l’ont trouvé ; non, rectifie le procureur Christ. Le Pr Hartmann, expert désigné, tente d’emporter la décision devant la commission d’enquête parlementaire : « Je me fais l’avocat du diable, imaginons un tireur, il devrait être placé entre le lit de Raspe et le mur, et il n’y a pas de place. » Si, répond Stern, photos à l’appui ! Dernière incohérence : les recherches de poudre sur la main de Raspe n’ayant rien donné, aucune expertise n’est faite pour savoir si l’arme qui l’a tué laisse des traces de poudre sur la main du tireur !

Gudrun Ensslin est retrouvée pendue. Comme pour Meinhof, les experts, qui n’ont guère progressé, se procèdent pas à la recherche d’histamine. L’expert Rauschke, qui s’est déjà signalé dans le passé par son autopsie-boucherie de Meinhof (rendant toute contre-expertise impossible), et par son dévouement aveugle à l’accusation, se charge cette fois de faire disparaître la chaise sur laquelle Ensslin serait montée. Encore ne le sait-on que grâce aux protestations de l’expert viennois Holczabek. Aucune analyse n’a donc pu être faite sur cette chaise : empreintes digitales, etc. Le fil, ou la ficelle, qui soutenait le cadavre provenait-il de l’électrophone de la victime ? Eh bien, « d’après l’apparence extérieure », ledit fil et le fil électrique sont identiques. Les rapports de police n’en disent pas plus. C’est d’autant plus regrettable que ce fil a cassé… quand on a dépendu le corps. Bien entendu, aucune expertise n’a cherché à évaluer le poids que ce fils pouvait supporter.

Irmgard Moeller, elle, est vivante. Elle se serait enfoncé un couteau de cuisine, dont la lame mesure 9 centimètres, dans le sein gauche. l’entaille la plus profonde ne mesure que 4 centimètres. le procureur Christ a beau jeu d’en tirer argument en faveur du suicide. S’il s’agissait d’un meurtre, pourquoi l’avoir ratée ? L’argument peut retenir l’attention de qui ignore le témoignage du Pr Eberhard qui opère Moeller le 18 octobre 1977. Il relève, lui, une piqûre profonde de 7 centimètres qui « cause une imprégnation sanguine du tissu graisseux entourant le péricarde, et dont la largeur indique un coup porté avec force ». Le procureur Christ n’en souffle mot.

On savait déjà que les services secrets accédaient librement au septième étage de Stammheim, l’enquête montre cette fois que le système de surveillance vidéo (Siemens) ne fonctionne pas. Le 9 novembre 1977, un enquêteur peut courir le long du couloir de l’étage et pénétrer successivement dans plusieurs cellules sans déclencher le moindre signal d’alarme.

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Plan de la prison de Stammheim publié par Stern (30 octobre 1980).

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Morale bio et tics du capital (2003)

Ce texte a été publié dans la revue Oiseau-tempête, n° 10, printemps 2003.

 

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Les industriels philanthropes de la fin du XIXe siècle conciliaient leurs convictions religieuses, leur souci de l’ordre et leur appétit de profit en pratiquant une bienfaisance hygiéniste et moralisatrice. La bienséance idéologique est devenue à la fois un argument de vente et un outil de la collaboration de classes.

« Par l’acte d’achat, écrivent fort justement les rédacteurs d’une “Plate-forme pour le commerce équitable”, le consommateur soutient un système économique. Acheter des produits issus du commerce équitable est une manière de réduire les inégalités dans le monde.[…] Le “consom’acteur” est né ! »

« Moi, quand je consomme, je m’engage ! » confirme une Ève-croquant-la-pomme (bio), en clignant un œil coquin sur la couverture d’une brochure publicitaire pour le « Codevi solidaire Biocoop du Crédit coopératif ». Le secteur des produits « biologiques » offre sans doute la gamme la plus large des produits alimentaires, ménagers ou bancaires par l’achat et l’usage desquels le consom’acteur démocrate manifeste aux yeux du monde globalisé son citoyennisme quotidien. C’est ainsi que les magasins du réseau Biocoop commercialisent une « banane bio équitable ». Grâce aux inventeurs de ce fruit-concept, la République n’a plus honte de s’afficher bananière[1] : « En consommant des produits bio labellisés Max Havelaar, vous participez concrètement à l’amélioration des conditions de vie de 700 000 producteurs du Sud […], favorisant ainsi un développement durable de l’agriculture biologique. »

La nouvelle (fausse) conscience écologiste ne se préoccupe pas seulement de ce qu’ingère le citoyen : l’étron lui-même est un étalon civique. « En mettant Bio Bloc-WC dans votre cuvette, vous contribuerez à nettoyer la canalisation WC de votre habitat, vous tendrez à décongestionner les égouts de votre commune. Vous ferez une action Bio-Citoyenne. »

Le comble semble atteint avec « Chien citoyen® »[2], « premier ramasse-crottes écologique utilisant des sacs à base d’amidon de maïs (sans OGM), 100% biodégradables et 100% compostables », dont la sobre devise est : « Élégance et citoyenneté » !

Il va de soi que ni l’alimentation saine ni même le traitement des déjections humaines et canines, et à plus forte raison les échanges inégaux Nord-Sud ne sont des problèmes négligeables. On se borne à constater ici que le capitalisme excelle à capter des préoccupations honorables (souci de ne pas s’empoisonner, de ne pas contribuer à la dégradation de l’environnement ou de ne pas accroître l’exploitation des plus pauvres), fabrique avec elles de l’angoisse et de la culpabilité, contre lesquelles il produit et vend des amulettes baptisées Codevi ou ramasse-crottes.

Le même système peut inventer le licenciement éthique. Kodak a ainsi renvoyé un M. Szabo, au motif qu’il avait répondu négativement sur l’Intranet « à une note interne de soutien à un employé faisant son coming-out, [note] destinée aux cadres[3] », incident d’autant plus « troublant » selon le chargé des relations publiques de la firme à Rochester (New York), qu’il s’est produit « lors de la Journée nationale du coming-out ».

Certes, ajoute le chargé, M. Szabo « a le droit de s’exprimer sur la question gay [sic], mais il aurait dû le faire auprès de son superviseur [le psychanalyste n’eut-il pas été encore préférable ?], et pas en diffusant sa réponse à un millier d’employés. […] [On] lui a proposé de rédiger et de signer une rétractation publique et de participer à un programme de sensibilisation. Il […] a refusé nos propositions. Il est essentiel pour la compagnie de veiller à garder un espace de travail dénué de toute hostilité. » La droite religieuse ayant eut le culot de présenter le licencié comme une victime du politically correct (ces gens ne reculent devant rien !), des organisations militants pour les droits civiques (notamment Human Rights Campaign, HRC) ont appelé à soutenir Kodak, l’une des rares grosses firmes américaines à avoir mérité la note 100 sur 100, attribuée par HRC, qui évalue « la politique sociale des entreprises envers les gays et les lesbiennes ».

Faudrait-il être aussi étroit d’esprit et cul-serré que M. Szabo pour trouver grotesque la « note de soutien » de cadres à l’un des leurs (Vas-y John ! Dis-nous comment tu prends ton pied, c’est bon pour la boîte !) et l’orwellienne « Journée du coming-out », assortie comme il se doit — pour les récalcitrants — de rétractations et de programmes de sensibilisation ? On comprend la colère (ou qui sait ? l’ironique jubilation) des intégristes catholiques reconnaissant les armes de toujours de l’Inquisition maniées par les DRH post-modernes…

La souplesse et la perversité du système se vérifient : l’entreprise assume la lutte contre les discriminations et harcèlements sur les lieux de travail — sauf bien entendu lorsqu’elle les utilise ou les organise aux fins de management[4]. Elle institue au passage un délit d’opinion et garantit la cohésion du groupe producteur. Le citoyen est encouragé à tout dire de ses goûts et opinions à son patron gay friendly ou à son banquier bio. L’exploitation garantit la paix de l’âme comme la paix sociale.

NB. Tous les passages soulignés dans les citations le sont par moi.

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[1] République bananière ; régie par les intérêts privés et la prévarication (Petit Robert).

[2] Publicité relevée dans Bio contact, mars 2002. Sans vouloir susciter des querelles de propriété intellectuelle, je note qu’une « Société centrale canine » a organisé, le 29 janvier 2001, un colloque au Sénat sous le titre « Quelle place pour le chien citoyen ? ».

[3] Selon le magazine Têtu (janvier 2003), qui rapporte l’anecdote sans la commenter (mais sous le titre approbateur par défaut : « Kodak renvoie un homophobe »), M. Szabo aurait diffusé le message suivant : « S’il vous plaît, ne m’envoyez plus ce type d’informations : je trouve cela dégoûtant et choquant. »

[4] Cf. par ex. Terreur au travail, Marie Muller, Fayard, 2002.

Le monde comme si vous y étiez ! (1999)

Ce texte a d’abord été publié dans la revue Oiseau-tempête (n° 5, été 1999) ; il est repris dans le recueil De Godzilla aux classes dangereuses, éditions Ab Irato. Depuis la publication initiale, les exemples de recréation virtuelle du monde capitaliste se sont multipliés. On peut se faire mettre en prison, faire la guerre ou passer les frontières sans papiers « pour de faux ». Et même « travailler » (cf. « Simulateurs de vol»).

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Sur la photo publicitaire pleine page, publiée le deuxième mois des bombardements de l’OTAN sur l’ex-Yougoslavie, on voit un appareil militaire qui vole le ventre en l’air, hélices du côté du sol. La légende dit : « Cette image d’hélicoptère, vous avez l’impression qu’elle est à l’envers… [on tourne la page] …pourtant elle est à l’endroit. Bien sûr, puisqu’il s’agit du Tigre, l’hélicoptère le plus maniable et le plus agile du monde. Pour réaliser de tels rêves, Aérospatiale et Matra ont décidé d’unir leurs forces. […] Pour aller jusqu’au bout de vos rêves. »

Un philosophe disait jadis que le monde marche sur la tête et qu’il faut le remettre sur ses pieds ; les marchands d’armes nous prouvent son erreur. Chaque chose est à sa place, et le cauchemar du monde présent est « le bout de nos rêves ». Pour ceux qui ne parviennent plus, même la tête en bas, à pleurer devant leur téléviseur, des humanitaires ont organisé une sorte de stage de rattrapage politico-émotionnel. Les spectateurs sont venus y éprouver « pour de faux » la condition de pauvre, d’humilié, de réfugié. Après ces frissons de comédie, ils pourront aller au bout du rêve démocratique en devenant actionnaires de Matra ou de Vivendi.

Noyade à sec

«Vous serez au choix : Leïla, jeune médecin algérienne menacée à la fois par les groupes armés intégristes et par les forces du gouvernement ; Luis, commerçant colombien homosexuel, harcelé par la famille de son ami ; ou Tarik, kurde persécuté par le régime irakien… […] Il s’agit d’endosser, pendant environ une heure, l’identité d’une personne contrainte de fuir son pays et de franchir les étapes d’une demande d’asile en France. […] La fuite […] est la plus éprouvante. La mise en scène est guerrière, des corps couverts de draps ensanglantés gisent au sol, des coups de feu résonnent.»

Le spectacle ainsi décrit dans le supplément édité par Le Monde et Les Inrockuptibles [1] mérite l’analyse rétrospective, tant les perspectives qu’il ouvre apparaissent vertigineuses. Pétri de bonnes intentions démocratiques et humanitaires, puisqu’organisé par une dizaine d’associations du type Amnesty, Cimade et Croix-Rouge, « Un voyage pas comme les autres » (c’est le titre) tient du happening, du jeu de rôle, du bizutage et de la thérapie de groupe. Il emprunte donc à la fois à la psychologie de bazar et aux techniques théâtrales supposées « d’avant-garde » qui impliquent le spectateur, ici dans le but de déclencher « un processus d’identification qui fonctionne étonnamment », selon les termes de l’article déjà cité. Notons que l’on attend du spectateur (de gauche) qu’il s’identifie avec la victime, dont il tient le rôle et non avec ses tourmenteurs des deux sexes, dont les rôles sont joués, pour la moitié d’entre eux, par des comédiens qui sont aussi de véritables réfugiés. Cette dernière caractéristique complique un peu le processus d’identification, qui suppose que le comédien soit réellement pris par le spectateur pour le salaud qu’il n’est pas forcément.

Anecdote : un acteur traite, c’est écrit dans le texte du spectacle, un spectateur—réfugié de « sale juif ». « Il m’a regardé en me disant : “Mais vous le pensez vraiment ?” Je me suis demandé à qui il parlait, au comédien ou à moi. Sans lâcher mon rôle, j’ai répondu : “Oui !” Il m’a fusillé du regard[2]. » Le spectacle crée donc une situation dans laquelle le salaud de comédie (peut-être juif lui-même) adresse une injure antisémite à un spectateur (peut-être juif lui-même), qui ne sait plus qui s’adresse à lui, en tant que quoi, et tente assez sainement de revenir à la réalité. Mais ce retour, la règle du jeu l’interdit, sauf si le spectateur déclare forfait, auquel cas, notez l’ultime formalité : « on lui donne aussitôt un tampon de sortie [3] ».

« Pour tempérer l’expérience vécue, explique Libération, des panneaux explicatifs sur les réfugiés » balisent le parcours. Un permanent du MRAP explique : « Le voyage interactif (sic) crée la faille destinée à faire passer des éléments de connaissance. » Une sorte de sas de décompression est prévu au bout du voyage, avec confession à des bénévoles des associations organisatrices.

Quel mélange de sotte naïveté et de snobisme peut mener ces spectateurs à croire se frotter au réel, « se mettre dans la peau » d’un réfugié politique en jouant aux gendarmes et aux demandeurs d’asile ? Quel rapport ces (braves) gens entretiennent-ils avec le monde comme il va pour ressentir le besoin de « faire semblant » de se faire houspiller par des flics ou de marcher au milieu de militaires en armes ? N’ont-ils jamais pris le métro ? participé à une manifestation ? En faveur des sans-papiers, par exemple !

Les « faux Luis », fouillés sans ménagement aux cris de « Pédé ! Les mains au mur ! Où est ta drogue ? » ont-il besoin de ce psychodrame pour ressentir — qu’ils soient eux même ou non homosexuels ou consommateurs de drogue — ce qu’il y a de violence dans pareille apostrophe ?

Le Monde juge « l’exposition […] très efficacement pédagogique », et en donne pour preuve l’inscription laissé par un enseignant sur le livre d’or. Il assure qu’il n’oubliera jamais l’expérience et conclut : « La sortie est un vrai soulagement[4] ». On comprend ce soulagement, mais quelle peut être sa valeur pédagogique ? Ce spectateur méritant n’est-il pas très légitimement et très humainement amené à juger plus « réel » le monde extérieur (où sa vie personnelle se déroule plus calmement) que sa représentation hyperréaliste concentrée ?

Admettons un instant — c’est l’hypothèse non formulée qui sous-tend le spectacle — que le monde réel, ses vrais bureaux, ses vrais barreaux, ses vrais bourreaux, sont à ce point destructeur de l’émotivité humaine, de la capacité de raisonnement et d’empathie, qu’il faille user d’une espèce d’homéopathie de la terreur pour immuniser ceux et celles qui y vivent. Pourquoi limiter la thérapeutique à quelques heures de spectacle dans une vie . L’expérience mérite d’être étendue et généralisée à tous les secteurs, géographiques et mentaux, de la vie quotidienne. Ainsi des comédiens—chômeurs pourraient-ils inspecter le domicile de chômeurs (comédiens, pourquoi pas ?) afin de vérifier, « pour de faux », s’ils n’exercent pas d’activité non déclarée. Des comédiens—violeurs pourraient, dans certaines stations de métro par exemple, se livrer à un intéressant travail de sensibilisation des femmes aux violences extra-domestiques. Ils pourraient alterner aux heures de pointe mains au cul et propositions obscènes. Je ne m’éloigne nullement, par cette suggestion, du « Voyage pas comme les autres » : « Vesna, jeune Bosniaque reçoit une main au cul d’un milicien croate (Aden) ». Cependant, comme Vesna est âgée de 12 ans dans le spectacle, et que les plus jeunes spectatrices choisissent volontiers d’incarner son personnage, les comédiens reculent devant les nécessités d’une identification—initiation bien menée. « Quand j’en vois arriver une, j’ai plutôt tendance à l’aider malgré mon rôle de policier[5], confesse un acteur à Libération. Malgré cela, je me souviens d’une jeune fille qui, en me voyant me diriger vers elle, s’est mise à appeler son copain au secours. »

La jeune fille « y croyait » ou peut-être faut-il dire « s’y croyait ». Mais où ? Dans un lieu pire que le dehors en tout cas, qu’elle aussi a du être soulagée de retrouver enfin. Il me semble que c’est aux États-Unis que de riches crétins paient fort cher pour être enfermés une nuit dans la véritable cellule d’une authentique prison… désaffectée. En partiront-ils avec une conscience plus aiguë de ces enclaves du pire dans le dehors qui est leur quotidien ? Et les spectateurs de La Villette garderont-ils autre chose que le souvenir douloureux d’émotions incontrôlables de peur et d’humiliation, d’autant plus honteuses qu’elles ont été ressenties en face de faux méchants ?

C’est, comme on le sait, l’ère du faux, qui s’étend du mensonge abstrait des discours au corps désirant (fausses érections pour faux seins) ; dès lors, il n’est pas étonnant que l’idéologie fasse de la honte véritable avec de fausses frayeurs.

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[1] Sous le patronage du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, Parc de la Villette, novembre 1998—4 avril 1999, Aden, 18 au 24 novembre 1998.

[2] Libération, 23 novembre 1998.

[3] Ibidem.

[4] Le Monde, 11 décembre 1998.

[5] On comprend ici que, de même que le spectateur n’est censé ni éprouver du plaisir à être humilié ni envier ceux qui l’humilient, ces derniers ne peuvent prendre aucun plaisir au pouvoir qu’ils exercent. On ignore comment les protagonistes sont protégés contre ces déviations.

SIMULATEURS DE VOL (2003)

Ce texte a été publié pour la première fois dans la revue Oiseau-Tempête (n° 10, 2003), et repris dans le recueil De Godzilla aux classes dangereuses, éditions Ab Irato, 2007.

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Imaginées en Allemagne de l’Ouest au lendemain de la deuxième guerre mondiale, les «entreprises d’entraînement et pédagogiques» (EE ou EEP) —en fait des entreprises fictives— servirent d’abord à préparer (ou à simuler) la reconversion dans le secteur tertiaire de milliers de paysans jugés physiquement inaptes au retour à la terre. Importé en France à la fin des années 1980, cet avatar moderne, virtuel et kafkaïen, du système d’apprentissage s’adresse à des chômeurs de longue durée et à des jeunes «en recherche d’insertion». Dépendantes de financements publics aléatoires[1], les EEP semblent connaître un essor chaotique, alors même que le concept est récupéré à la fois par des universités en voie de privatisation et par de grandes firmes (Mercedes, Adidas, Ikéa), qui ouvrent leur propre «entreprise d’entraînement».

Le «Réseau des entreprises d’entraînement» regroupe une centaine de vraies/fausses entreprises, dont il définit ainsi la particularité : «L’EE reproduit, grandeur nature, toutes les fonctions — hormis celles de la production — des services d’une entreprise. Elle étudie le marché, créé des modèles, fait de la publicité, s’approvisionne en matières premières, transporte, stocke, planifie, étudie les méthodes de fabrication, lance la production, vend ses produits. […] Les documents “officiels” eux-mêmes (chéquiers, factures, documents comptables, documents de douanes, etc.) sont des fac-similés[2]

Le réseau compte même une entreprise de travail temporaire, où de vrais chômeurs feignent de trouver du travail à des chômeurs imaginaires. Cependant, la virtualité peine à s’abstraire complètement de la réalité: pour qu’une tâche soit «jouée», il faut que le stagiaire en ait déjà une représentation et qu’il puisse l’appuyer sur des objets factices, comme l’enfant joue avec une dînette de poupée ou des billets de Monopoly. Il est significatif qu’aucune EE ne soit rattachée aux secteurs informatique ou informationnel. Virtualiser (davantage) la production immatérielle a paru, jusqu’à présent, une gageure impossible. On peut certes imaginer que des innovations proposée par les stagiaires peuvent, comme dans toute entreprise, être captées et utilisées gratuitement. Mais, incités à la production réelle d’idées et de concepts, et non plus à la simulation de tâches matérielles, les stagiaires pourraient avoir le sentiment justifié d’être réellement volés, sous prétexte d’entraînement.

Marche au plafond

On notera encore que ce nouveau modèle pédagogique rejoint, sans s’y référer, la fiction d’un capitalisme purement marchand, sans fabrication ni usines (fabless en novlangue). Concentrée sur les tâches les plus éloignées de la production matérielle (conception, commercialisation…), la «firme creuse» (hollow corporation) délègue les autres à la sous-traitance, délocalisée en fonction du moindre coût de production[3]. De leur côté, les entreprises d’entraînement remplacent l’apprentissage classique par du travail creux. Faire semblant de faire ou faire semblant de faire sans, pédagogues et patrons new look ne savent plus quoi inventer pour dissimuler la partie honteuse du système : il y a toujours du travail exploité (mais pas n’importe où et pas pour n’importe qui). De plus, il est vide : sans autre sens que l’exploitation même dont il est l’objet.

 

La règle et le jeu

 Aux contraintes habituelles du travail ou du stage (horaires, rapports hiérarchiques, notation, etc.), s’ajoute donc l’obligation pour les intéressé(e)s de {faire semblant de croire} à la réalité d’une production, en fait simulée. Les stagiaires sont partagés entre la révolte et l’intégration. Révolte contre une contrainte particulièrement absurde, détachée même de la rationalité capitaliste qui définit clairement le patron comme exploiteur; intégration délirante du «faire comme si», qui constitue un redoublement de l’activité aliénée par l’aliénation mentale. Dans ce dernier cas, personne ne leur sait gré de leur effort. Les réactions du personnel d’encadrement mettent en relief le fait que les stagiaires sont placés dans un système de double contrainte dont ils ne peuvent sortir. Toujours trop dedans ou trop dehors, trop rebelles ou trop soumis, ils n’atteignent jamais le point d’équilibre rêvé par le capital moderne — et pas seulement par ses officines de pédagogie virtuelle — entre l’initiative personnelle, joyeuse, créatrice et subjective, et la docilité flexible du corps et de l’esprit.

«Il y a toujours un petit flottement au début, dit une directrice d’EE. C’est rare que les personnes oublient le virtuel d’entrée de jeu. Mais, d’un seul coup — ça peut être variable selon les gens, des fois ça met un mois, des fois quinze jours, d’autres fois une semaine ou deux jours [sur quatre mois et demi] —, ils font la bascule. Ils oublient le virtuel et ils se trouvent plongés dans une vraie entreprise. Ce n’est pas toujours bien. Ça a un effet pervers. Le fait d’oublier qu’on est dans le virtuel, c’est bien parce qu’ils vont se remettre dans le bain du travail. Le problème, c’est qu’ils vont oublier qu’ils sont demandeurs d’emploi.»

Ce que ne voit pas la directrice, c’est que la dimension que les stagiaires «décident» brusquement d’oublier, pour atténuer la souffrance que leur cause le sentiment du ridicule de leur situation, ça n’est pas la virtualité de leur tâche, mais bien la réalité elle-même. Pourquoi (et comment) dès lors en retenir un aspect aussi peu réjouissant que la condition de chômeur?

 

Tricher ou faire le mort

 La stagiaire dont les propos sont rapportés ci-après présente un exemple caricatural d’intégration du commandement pédagogique : tous les efforts qu’elle fait «pour de faux» la préparent à être une exploitée modèle, ce dont elle se félicite : «Pour moi, il ne s’est pas passé un jour où je me suis dit : “C’est un jeu, c’est du fictif”. Je travaille vraiment comme dans une entreprise. […] Je ne me suis pas dit que c’est du fictif [à propos d’une erreur à rectifier]. Je serais rentrée chez moi pour manger chaud. C’est vous dire à quel point j’efface ce côté fictif. Plus je corrigerai ces erreurs, plus je serai opérationnelle dans un service. Si déjà je prends sur moi de sacrifier mon temps, ça veut dire que plus tard je serai capable de le faire dans une entreprise. C’est déjà des petites habitudes que je prends ici».

Certains vont si loin dans la prise au sérieux du «travail», faussement productif mais réellement subi, qu’ils en viennent à traduire leur révolte dans une vraie/fausse grève, qui ne fait pas partie du jeu mais n’en transgresse pas les règles. Un préavis est ainsi déposé par les pseudo-salariés d’une EEP du secteur de l’alimentation; leurs salaires fictifs, fixés par référence aux accords de branche, sont très bas. Les faux délégués du personnel réclament donc pas moins de 10% d’augmentation virtuelle !

«Moi, je l’ai vécu comme si c’était une grève réelle, confie une formatrice. On sentait qu’il y avait une tension entre la direction [incarnée par elle seule ce jour-là] et eux. Finalement, j’ai cédé 1% d’augmentation. Après, ce qui est curieux, c’est que comme dans toute grève, il y a eu des meneurs. Après, je sais qu’ils se sont un peu bouffés le nez entre eux [grévistes et non-grévistes], parce que certains disaient: “On s’est mouillés et toi, tu seras quand même bien content d’avoir les 1% d’augmentation”.»

Il n’y a pas que des grévistes virtuels, mais de vrai(e)s absentéistes. De celles-là, la stagiaire déjà citée semble dire qu’elles sont dans l’erreur, en s’imaginant — à tort — être dans une entreprise virtuelle : «Il y en a beaucoup qui se sont dits qu’elles sont dans le fictif [sic]. Résultat, elles viennent le matin mais plus l’après-midi. Il y a un laisser-aller. Même [le directeur de l’EEP], qu’est-ce que vous voulez qu’il dise ? Il y a des femmes de 35-40 [ans] qui lui font un coup de gueule. Pour elles, ça ne leur apporte rien. […] Il y a beaucoup de ras-le-bol.»

Face au ras-le-bol et aux attitudes d’insoumission, les formateurs (peut-être) les mieux intentionnés ne trouvent que les promesses dérisoires d’un conte de fées sordide : pour peu qu’il/elle sache «se calmer», chacun et surtout chacune a quelque part un patron qui l’attend !

«J’ai des stagiaires, dit un formateur, qui ont d’énormes qualités professionnelles mais qui ne trouveront jamais de boulot parce qu’elles ont une attitude beaucoup trop rebelle, beaucoup trop amère ou trop négative vis-à-vis de la société en général. Ces filles-là, certaines se calment à l’EEP mais d’autres n’arrivent pas à se calmer. Elles restent sur le tapis. […] C’est bien d’être rebelle parce que ça fait avancer une société. Mais il y a des fois aussi où il vaut mieux savoir la fermer. […] Parfois ils disent des choses qui sont totalement vraies : ils parlent du piston, du relationnel, du racisme. Ils ont raison. Mais nous, en tant que formateurs, on est là pour atteindre un objectif, leur dire : “On sait que ça existe, mais il n’y a pas de raison qu’un jour tu ne trouves pas un employeur qui aime une Africaine, qui cherche une comptable à mi-temps comme tu es”.» On remarquera le va-et-vient entre le masculin et le féminin, et pour ce dernier genre, le recours au discours du conseil conjugal : «un employeur qui aime une Africaine […] comme tu es».

«Il y en a beaucoup qui pètent les plombs. Il y a beaucoup de stagiaires qui ont craqué. Ce monde du fictif est dur. C’est arrêt de maladie sur arrêt de maladie.» Reconnaissons la pertinence de ces propos (que je souligne) de la stagiaire intégrée. Certes, la répétition quotidienne en farce de la tragédie de l’exploitation donne lieu à une gamme de comportements schizophréniques. Pourtant, ça n’est pas seulement l’usage croissant du virtuel dans le système, qu’il soit manié par ses gestionnaires et ses larbins ou par ses directeurs de conscience démocrates[4], qui rend malade ou fou. Ce «monde du fictif», dur aux pauvres, c’est bien le nouveau capitalisme, qui prétend contraindre les corps et les esprits à ses chimères, à ses «valeurs» et commandements contradictoires (Obéis!—Sois performant!, Mobilise-toi!—Tais-toi!), et à l’idée du travail lorsque fait défaut le travail réel.

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[1] Directions départementales du travail et de l’emploi, conseils régionaux, Fonds social européen.

[2] Cette citation d’une brochure du REE et les extraits d’entretiens qui suivent sont tirés de la thèse de doctorat en sociologie de Cédric Frétigné: Les entreprises d’entraînement. Entre organisations formatives et organisations productives, Paris X-Nanterre, 2001. Cf. également «Se reconvertir grâce aux entreprises d’entraînement», Le Monde, 11 juin 1997.

[3] Cf. «L’entreprise sans usines, le nouveau fantasme patronal», Le Monde, 26 novembre 2002. L’article cite Nike comme entreprise soi-disant fabless.

[4] Cf. à propos d’une exposition-happening où les visiteurs étaient invités par divers associations droidelomistes à se mettre une heure durant «dans la peau» d’un demandeur d’asile, «Le monde comme si vous y étiez», Oiseau-tempête, n°5, été 1999, également repris dans le recueil De Godzilla aux classes dangereuses, Ab Irato, 2007.

Vaneigem over (1995)

Publié en 1995 sous forme de tract et d’affichette, en réponse à l’Avertissement aux écoliers et lycéens de Vaneigem, précis de niaiserie à l’usage des jeunes générations, qui rencontrait un spectaculaire succès commercial et médiatique, ce texte a été diffusé entre autres par La Bonne descente (lieu de débat et centre de documentation rebelle parisien). Il a été reproduit par la revue bruxelloise Alternative libertaire (n° 181, février 1996).

 

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Raoul Vaneigem est connu pour avoir publié, il y a vingt-huit ans, en 1967, un Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations. De ce livre, subversif et beau, Guy Debord et Gianfranco Sanguinetti écrivaient en 1970 : « Il est entré dans un courant d’agitation dont on n’a pas fini d’entendre parler, et d’un même mouvement son auteur en est sorti. »

Depuis, Vaneigem s’est rendu célèbre pour avoir, le 15 mai 1968, quitté Paris, déjà en pleine agitation révolutionnaire pour rejoindre sur la côte méditerranéenne le lieu de ses vacances, sans doute bien gagnées et en tout cas programmées de longue date, après avoir tout de même apposé sa signature au bas d’une proclamation appelant à l’action immédiate.

Commentant cet épisode, Debord et Sanguinetti, ses anciens camarades de l’Internationale situationniste assuraient ne douter ni de son courage ni de son amour de la révolution, mais…

« A part son opposition, bien affirmée une fois pour toutes, à la marchandise, l’État, la hiérarchie, l’aliénation et la survie, Vaneigem est très visiblement quelqu’un qui ne s’est jamais opposé à rien dans la vie précise qui lui était faite, son entourage et ses fréquentations — y compris finalement sa fréquentation de l’I.S. »

Ces indications ne figurant pas dans la « biographie de Raoul Vaneigem » qui fait suite à son Avertissement aux écoliers et lycéens (éd. Mille et une nuits, août 1995), il n’était pas inutile de les remettre dans les mémoires, d’autant qu’elles expliquent à la fois le succès médiatique de ce petit livre et son incroyable contenu.

Présentée comme un curriculum vitæ, ladite « biographie » peut néanmoins éclairer la démarche de l’auteur. Ses activités révolutionnaires, rebaptisées « participation à l’Internationale situationniste », y sont mentionnées parmi d’autres jobs et diplômes (agrégation de lettres et poste d’enseignant dans une école normale d’une part, collaboration à l’Encyclopédie du monde actuel d’autre part) qui justifieraient largement que soit commandé à Vaneigem, par le ministère de l’Éducation, un « Rapport sur les chances de l’école d’échapper à la colère de ses victimes ». La seule faute tactique imputable à l’ancien révolutionnaire est d’avoir publié son Rapport avant d’avoir décroché les crédits.

Incapable, en 1968, de reconnaître sous ses yeux la révolution qu’il appelait si bien de ses vœux un an plus tôt dans le Traité de savoir-vivre, Vaneigem décrit aujourd’hui — dans un style beaucoup plus embarrassé — une « évolution des mœurs » entièrement fantasmatique.

Exemples :

« Elle agonise enfin, la société où l’on n’entrait vivant que pour apprendre à mourir. La vie reprend ses droits timidement comme si, pour la première fois dans l’histoire, elle s’inspirait d’un éternel printemps au lieu de se mortifier d’un hiver sans fin. » (p. 10)

« Hier encore instillé dès la petite enfance, le sentiment de la faute […]. » (p. 21)

« Maintenant que s’esquisse entre les parents et leur progéniture une compréhension mutuelle faite d’affection et d’autonomie progressive, il serait regrettable que l’école cessât de s’inspirer de la communauté familiale. » (p. 63)

« Maintenant que les pères s’avisent que leur indépendance progresse avec l’indépendance de l’enfant, maintenant qu’ils éprouvent assez l’amour de soi et des autres pour aider l’adolescent à se défaire de leur image […]. » (p. 65)

« S’inspirant de cette compréhension osmotique où l’on éduque en se laissant éduquer, les écoles maternelles atteignent au privilège d’accorder le don de l’affection et le don des premières connaissances […]. » (p. 69)

On a bien lu : Raoul Vaneigem, ex-situationniste, recommande à l’école de s’inspirer de la famille ; pardon ! « de la communauté familiale » ! On sent dans ce dernier terme une influence idéologique de type SOS Racisme, sur un fond général qui ne déparerait pas les colonnes d’Enfants magazine ou du Monde de l’Éducation.

Outre leur caractère visiblement délirant, pour quiconque sait regarder autour de lui, dans un square ou sur une plage, ou a simplement des lectures plus variées que notre diplômé en philologie romane, ce qui frappe dans cette enfilade d’affirmations, c’est qu’elles ne s’appuient jamais sur rien. Pas une fois, l’auteur ne s’abaisse à citer ne fût-ce qu’un exemple à l’appui de ses dires (la seule référence renvoie à un article concernant la fraude fiscale !). Il se contente de positiver, suivant en cela les recommandations d’une chaîne d’hypermarchés.

On notera le passage concernant les écoles maternelles comme un sommet d’aveuglement ou de crapulerie. Il est vrai que le point de vue selon lequel ces lieux de décervelage new-look, où l’on préfère généralement la manipulation psychologique aux claques, seraient l’exemple à suivre pour tout le système éducatif, est communément répandu dans la racaille de gauche. Gageons qu’il n’y a pas à chercher plus loin les « sources d’information » du malheureux Vaneigem que dans la fréquentation intime de quelque spécimen de cette gent nuisible.

Il n’y a pas que dans l’attitude vis à vis des enfants qu’un changement positif serait perceptible, assure Vaneigem, probablement abonné au Nouvel Observateur :

« Ne voyons-nous pas, à la faveur d’une réaction éthique, quelques magistrats courageux briser l’impunité que garantissait l’arrogance financière ? Imposer les grosses fortunes (1% des Français possèdent 25% de la fortune nationale et 10% en détiennent 55%), taxer les émoluments perçus par les hommes d’affaire […]. » (p. 73)

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La Bonne Nouvelle

Ce qui fait le succès médiatique de l’Avertissement (« Tout lycéen doit le lire » affirmait-on sur Canal-Plus), c’est la bonne nouvelle qu’il apporte concernant l’école :

« Elle détient la clé des songes dans une société sans rêve. » (p. 14)

Certes, cette révélation est une divine surprise pour les enseignants et les dits « parents d’élèves », qui n’auraient jamais osé la formuler ainsi, mais elle peut tout de même étonner certains jeunes lecteurs, même peu au fait du passé glorieux de l’auteur. Il lui faut donc évoquer publiquement une question gênante, et à ses yeux complètement anachronique : faudrait-il pas détruire l’école ? Je dis « évoquer » et non « poser ». Cette question ne se pose pas, il y a trop de vent dans la tête à Raoul.

« Faut-il la détruire ? Question doublement absurde. D’abord parce qu’elle est déjà détruite. […] Professeurs et élèves ne s’affairent-ils pas à saborder de conserve le vieux paquebot pédagogique qui fait eau de toutes parts ? (p. 13) Ensuite, parce que le réflexe d’anéantissement s’inscrit dans la logique de mort d’une société marchande dont la nécessité lucrative épuise le vivant des êtres et des choses, le dégrade, le pollue, le tue. » (p. 14)

Premier mensonge : professeurs et élèves seraient déjà engagés d’un commun accord dans une entreprise de sabordage de l’ordre établi ! Où ça ? Comment ? Des noms ! On voit mieux ce que l’encyclopédiste du monde actuel entend par « détenir la clé des songes » ! Pourquoi s’arrêter là ? Ne s’avisera-t-on pas demain que patrons et ouvriers s’affairent déjà à saborder de conserve le vieux paquebot salarial ? Vaneigem l’a rêvé, Sony le fera.

Mais après le mensonge, vient l’admonestation, détruire, dit-il, c’est participer de la société. Voyez plutôt :

« Accentuer le délabrement ne profite pas seulement aux charognards de l’immobilier, aux idéologues de la peur et de la sécurité, aux partis de la haine, de l’exclusion, de l’ignorance, il donne des gages à cet immobilisme qui ne cesse de changer d’habits neufs et masque sa nullité sous des réformes aussi spectaculaires qu’éphémères. […]  » (p. 14)

Voilà « le poing du casseur » paralysé, mais que lui reste-t-il donc comme perspective, lui devant qui on n’ose même pas évoquer, fût-ce à mots couverts, la possibilité de déserter l’école.

Eh bien il lui sera loisible de picorer au long de l’{Avertissement} une foule de recommandations, théoriques et pratiques, qui toutes ont honorablement figuré dans les programmes du ministre Edgar Faure après 68, des syndicats d’enseignants et des partis de gauche.

Florilège :

« Que l’ouverture sur le monde soit aussi l’ouverture sur la diversité des âges ! » (p. 36)

« La sophistication des techniques audiovisuelles ne permettrait-elle pas à un grand nombre d’étudiants de recevoir individuellement ce qu’il appartenait jadis au maître de répéter jusqu’à mémorisation […] ? » (p. 60)

« Privilégier la qualité. » (p. 58) (C’est déjà, depuis vingt ans, le slogan des managers japonais. À quand la « subversion zéro défaut » ?)

« L’argent du service public ne doit plus être au service de l’argent. » (p. 70) (Au service de qui ou de quoi d’autre que lui-même pourrait bien être l’argent ? Faut-il comprendre que l’argent lui-aussi, et la valeur, pourquoi pas, méritent d’être sauvés, subvertis peut-être ?)

Pour faire bonne mesure, Vaneigem présente comme programme révolutionnaire ce qui se produit plus ou moins à l’occasion de chaque mouvement de la jeunesse scolarisée :

« Occupez donc les établissements scolaires au lieu de vous laisser approprier par leur délabrement programmé. Embellissez-les à votre guise, car la beauté incite à la création et à l’amour […]. Transformez-les en ateliers créatifs, en centres de rencontres, en parcs de l’intelligence attrayante. Que les écoles soient les vergers d’un gai savoir […]. C’est aux collectivités d’élèves et de professeurs que reviendra la tâche d’arracher l’école à la glaciation du profit […]. » (p. 74)

Tout le problème est qu’évidemment une telle tentative autogestionnaire corporatiste n’a aucune espèce de chance de perdurer au-delà du mouvement social qui la porte. Mais notre auteur néglige cette basse question de calendrier. Et d’ailleurs, par quel mécanisme, quel prodige, écoliers, lycéens et enseignants vont-ils, renonçant — pour les premiers — aux gestes qui sont l’ordinaire de la révolte, transformer du jour au lendemain les casernes en vergers ? Comment en tiendront-ils à l’écart les troupes de la gendarmerie mobile ? Autant de menus détails dont on serait bien mal venu de reprocher à l’Avertisseur de ne souffler mot. Comment ! Les écoliers sont prévenus, et ce ne serait pas suffisant ? Retenons bien cette phrase :

« Tout se joue aujourd’hui sur un changement de mentalité, de vision, de perspective. » (p. 34)

Autant dire que la perspective révolutionnaire et historique, elle, est caduque et que Vaneigem se présente comme l’oculiste (l’occultiste ?) de la nouvelle vision du monde, celle où les écoliers regardent leurs geôliers avec amour et préservent leur outil de travail et d’abrutissement dans l’attente de la Grande Rentrée. Ces manifestations new age du réformisme utopique (qui ne change rien, mais sape les bases de l’utopie) seraient d’une importance négligeable, n’était l’écho médiatique complaisant qu’elles rencontrent. Elles rejoignent objectivement d’autres appels au calme, comme celui lancés par SOS Racisme aux jeunes des banlieues d’avoir à respecter le plan « Vigipirate ».

Il importe, et il suffit pour l’instant, que les jeunes lecteurs soient avertis qu’il n’existe entre la critique radicale du monde et l’opuscule de Vaneigem, d’autre rapport que le passé de l’auteur.

Donnons-lui, pour finir, raison contre lui-même :

« La pire résignation est celle qui se donne l’alibi de la révolte. » (p. 38)

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Un rescapé de l’école.

Paris, le 8 octobre 1995.

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

J’ai pris connaissance, postérieurement à la publication de ce texte, d’une brochure hagiographique, sobrement intitulée Raoul Vaneigem, signée Grégory Lambrette et présentée par Jean-Marc Raynaud (diffusée par la FA). Le dernier nommé s’évertue Capture d’écran 2014-11-24 à 19.17.20à justifier une « découverte » assez tardive, notamment par le fait que Vaneigem n’aurait pas changé et qu’entre le Traité de savoir-vivre et l’Avertissement, « l’analyse et le discours sont à 95% les mêmes ! ». Ou bien cette énormité est un mensonge de circonstance ou bien il faut procéder à une relecture critique du Traité… L’introduction de la brochure confirme de manière d’autant plus hilarante qu’elle est involontaire le jugement sévère des situationnistes sur leur camarade. En effet, Raoul n’a jamais rien refusé ! On nous apprend que son mémoire universitaire sur Lautréamont a été censuré. Que croyez-vous que fit le farouche rebelle ? Il le réécrivit : «Une seconde écriture sera lors nécessaire à Vaneigem pour obtenir son diplôme. Une fois celui-ci en poche, il effectuera son service militaire, obligatoire à l’époque en Belgique [C’est moi qui souligne], pour ensuite s’atteler à la recherche d’un emploi. »

Les militants du groupe Michel Bakounine [sic] de la FA ont eu bien raison de célébrer comme il le mérite cet exemple pour la jeunesse, même si (faut-il dire hélas ?) le service militaire n’est plus obligatoire en France.

Nazisme & stalinisme : le fin mot de l’histoire (1997)

Ce texte a été proposé en 1997 à la revue No Pasaran. Désaccord politique inexprimé ? Effet du désordre militant ? Il n’a pas, à ma connaissance, été publié. La mise au point qu’il tente me paraît avoir conservé toute son actualité.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

« Nous avons massacré une infinité de personnes […] ; ces vieilles affaires sont classées parce que nous avons beaucoup d’ordre » déclare le Père Ubu d’Alfred Jarry. Certaines réactions « de gauche » à la publication du Livre noir du communisme, semblent ressortir à la même philosophie énaurme.

Dans le même temps où ses détracteurs se gaussent des « pseudo-révélations » d’un ouvrage, en effet très discutable (mais ce n’est pas le sujet du présent article), ils montrent que l’argumentaire philo-stalinien n’a guère varié depuis les années 50, où il devait combattre d’autres « pseudo-révélations », celles du transfuge Kravchenko.

Je me propose d’aborder quelques-unes des questions d’histoire et de théorie qui se trouvent re-posées dans la confusion des polémiques actuelles.

1. Le bolchevisme était-il l’antichambre du stalinisme ?

Après avoir effectivement triomphé de la révolution, les bolcheviks répandirent le mensonge d’une révolution triomphante. Dès 1918, les groupes anarchistes russes sont éliminés par les armes ; en 1925 il n’existe plus d’opposition. Cela ne signifie pas que selon les âneries d’un Glucksmann, « la Russie bolchevique a inventé les camps », elle s’est contenté de rouvrir les bagnes tsaristes, avant d’en créer d’autres. Or que peut-on lire aujourd’hui, dans une double page du Monde diplomatique (décembre 1997) hostile au Livre noir ? La déclaration de l’historien Michel Dreyfus, auteur d’une histoire de la CGT : « Dans la Russie marquée par l’absence de tradition démocratique, dès leur arrivée au pouvoir, les bolcheviks ont été entraînés dans un cycle de violences qu’ils n’ont pu arrêter. » Autrement dit, plus vulgairement : allez faire comprendre à des bouseux illettrés qu’on les fusille pour leur bien ! Très à plaindre, vraiment, ces pauvres… bolcheviks !

1 bis. L’attitude des anarchistes

Il n’est pas tout à fait exact d’avancer, comme le faisait un récent éditorial du Monde libertaire (20 au 26 novembre 1997), par ailleurs pertinent, que « les anarchistes ont lucidement dénoncé le totalitarisme communiste dès les premières années du régime ». Au moins faut-il préciser les choses : jusqu’en 1920, la quasi totalité des anarchistes français, parmi les principaux soutiens locaux de la révolution russe, s’interdisent de critiquer les exactions bolcheviks. « En ce qui concerne la dictature, écrit Sébastien Faure, je m’étais personnellement promis de n’en rien dire, tant j’avais le désir de ne pas prononcer une parole, de ne pas écrire une ligne qui pût être prise pour une désapprobation[1]. »

2. La comparaison entre nazisme et stalinisme.

De leur point de vue, les staliniens ont raison de s’offusquer ou de feindre de s’offusquer de la comparaison entre les deux systèmes. En effet, aussi neutre que soit en elle-même l’opération intellectuelle de comparer, son application a pour effet ici de faire perdre aux crimes nazis, précisément au génocide des juifs, le statut de crime des crimes, étalon décrété indépassable, donc incomparable de l’horreur humaine. Or il ne s’agit nullement, comme on l’entend répéter à l’envi, de nier une spécificité historique du génocide, mais de contester un statut moral particulier à ses victimes et à leurs bourreaux. Non bien sûr qu’elles méritent moins de compassion, et leurs bourreaux moins de réprobation, mais à l’inverse je ne vois pas de raison de considérer plus criminel le bourreau nazi que le bourreau stalinien, ou l’inquisiteur, ou quelque bourreau d’importance que l’histoire nous propose.

À ce point de la discussion, certains interlocuteurs font part de leur inquiétude (voire de leur certitude agressive !) que cet égalitarisme moral dans la condamnation des dictateurs et des tortionnaires n’aboutisse à la « banalisation » du génocide, donc du nazisme et de ses modernes admirateurs. Pour ne plus représenter l’incarnation du mal absolu, le nazisme deviendrait soudain aimable ! Par quel tour de passe-passe ? Personne ne le dit jamais… Or il se trouve que, depuis les années 50 notamment, c’est bel et bien le camp stalinien — dans tous les sens du terme — qui a profité de la diabolisation du nazisme pour nier d’abord, minimiser ensuite, ses propres crimes. Les polémiques présentes ramènent en lumière un argumentaire éculé. Lire la suite