Vous avez demandé la révolution… ne quittez pas (1984)

Ce texte a été publié, dans le premier numéro du bulletin Prisonniers de la démocratie, en août 1984. À la suite d’une erreur (objet d’un erratum dans la seconde livraison), seul le prénom de l’auteur était indiqué.

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L’étude de l’histoire du mouvement révolutionnaire montre que la question de l’exercice de la contrainte s’est toujours posé immédiatement, dès la première rupture territoriale avec l’ordre établi.

Il existe deux types de protestations indignées contre une telle affirmation :

– 1. Elle serait l’expression d’ambitions Fouquier-Tinvillesques (1764-1795).

— Mais c’est justement dans l’hypothèse où les juges bourgeois sont mis hors d’état de nuire et où la révolution a su se prémunir contre les prétendants à leur succession que se posent à nous, entre autres, le problème de savoir que faire des accapareurs, des assassins, des violeurs, etc.

– 2. La révolution détruit les rapports sociaux capitalistes, non les individus, même s’il arrive aux premiers de s’incarner dans les seconds. Or, sauf à se limiter à une vision classique et classiste de la révolution, son mouvement même abolira les rapports sociaux qui produisent violeurs, accapareurs, etc.

— Donc, s’il y a viol, on peut en déduire au choix : a) que la révolution n’a pas encore commencé (Repassez demain !), b) qu’elle a échoué.

Voilà un raisonnement qui, honteux peut-être, se mord férocement la queue. Notons au passage qu’il ne répond en aucune manière à la question posée qui est sommée de ne plus se poser jusqu’au jour où elle sera résolue.

L’exemple du viol a été mille fois utilisé et il conserve, me semble-t-il, toute son efficacité en ce qu’il pose utilement des questions difficiles.

Il est exact que sous prétexte de faire reconnaître par la société un crime courant commis le plus souvent contre des femmes, le mouvement féministe a apporté une caution inespérée à l’idéologie judiciaire. Pour autant, évacuer la question du viol en décrétant qu’il ne s’agit que d’une violence parmi d’autres, et équivalente aux autres, me paraît présomptueux et inefficace. Pour réduire le viol à une violence ordinaire on doit postuler que le sexe est une région du corps parfaitement équivalente à toutes les autres. J’ai le sentiment que personne n’agit et ne pense en fonction de ce postulat, dont par ailleurs je vois mal sur quoi il se fonde. Comme je ne vois pas non plus à quoi ça sert (sinon justement à « banaliser » le viol) je me refuse à partir de là.

Je constate que le viol commis par un être de chair et d’os n’est pas vécu de la même manière que le « viol psychique » auquel peuvent être assimilés la publicité ou l’obligation du salariat[1]. Il me paraît normal qu’aucune oppression générale et anonyme ne rende plus supportable une violence directe subie dans son corps et infligée par le corps d’un autre. J’émets l’hypothèse que ce qui rend le viol particulièrement humiliant, c’est qu’il impose un simulacre de don amoureux.

Vouloir éliminer cette question amène à de curieuses affirmations. Ainsi est-il étrange d’écrire que c’est l’intervention de l’État qui « transforme en horreur » les délits sexuels. Si l’on veut parler du viol, c’est une horreur, effectivement produite par un mode de rapports inhumains, mais à laquelle l’intervention des flics et des juges ne fait qu’ajouter de l’horreur. On peut fort bien décider de se passer de cette horreur supplémentaire, voire tenter de faire l’économie de la vengeance. Reste une nécessité de protection à laquelle la prison répond à la manière bourgeoise, c’est à dire : individuellement, ponctuellement, mensongèrement, en fabriquant une deuxième victime, le violeur détenu. Mépriser ce besoin de protection, ignorer en quoi la prison y répond, c’est renvoyer les gens — singulièrement les femmes — au temps de la révolution, où enfin la question sera posée différemment. S’ensuit dans la tête du plus grand nombre l’idée qu’il est plus commode de tolérer la prison (éventuellement réformée) dans le monde tel qu’il est, où — au moins — on peut laisser aux salauds le soin de faire le sale boulot.

On m’objectera que la révolution communiste abolira les occasions de sale boulot. Dans la pratique, c’est à dire en l’état actuel de la théorie et du mouvement social, il s’agit à mon sens d’une utopie (quelque chose qui n’a pas de lieu pour être). Utopie pernicieuse parce qu’elle n’est pas présentée comme telle et parce qu’elle risque de servir de repoussoir au monde présent.

Dire que la révolution que nous souhaitons n’aura rien de commun avec aucune des révolutions passées, c’est dire aussi que nous ne pouvons que l’espérer, la rêver, mais en aucune façon la penser. À tout prendre, l’utopie d’un Fourier est en prise plus directe sur ma vie.

Je ne vois pas que l’alternative soit entre « imaginer une société sans prison » et « désirer une société où ce seraient d’autres qui subiraient l’enfermement ». Je peux tout imaginer. Ce qui m’intéresse, c’est ce que je peux faire passer de ce que j’imagine dans le monde (et comment m’y prendre). Bien sûr, je n’ai rien à dire à qui « désire » prendre le pouvoir pour le seul plaisir de l’exercer contre les autres. Néanmoins, rien ne me permet de penser aujourd’hui qu’un mouvement révolutionnaire pourra s’abstenir de faire subir à ses ennemis ce que subissent aujourd’hui les prisonniers (on peut sûrement faire plus rationnel, plus « humain »). La révolution et la démocratie ont peut-être des ennemis communs ? Peut-être ceux-là regretteront-ils la répression bourgeoise en période révolutionnaire ? Je n’en sais rien et ne veux rien promettre. La question n’est pas tant de savoir ce que nous désirons, mais quel rapport existe et existera entre ce que nous désirons ou imaginons et ce que nous pourrons faire. Je note n’avoir rencontré aucun partisan de l’abolition présente et à venir des prisons qui n’admette, en privé, l’hypothèse que la révolution doive recourir à la torture, à l’enfermement, à l’assassinat… Cette prudente concession à l’expérience historique est curieusement absente des textes publics.

Dire que je me bats aujourd’hui pour la destruction des prisons, donc pour la libération de tous les prisonniers (violeurs et fascistes compris), c’est faire un usage qui me paraît concrètement subversif de l’utopie, c’est à dire d’une « revendication » qui n’a aucune chance d’être jamais satisfaite par les maîtres (étant entendu que nous combattons pareillement tout contrôle social susceptible de remplacer en tout ou partie les murs de la taule).

C’est montrer que nous ne pouvons rien accepter de ce monde, dans ce monde.

Ce monde sans prisons est une impossibilité ; supprimons donc ce monde, nous y verrons plus clair. Mais ne faisons croire à personne qu’un monde sans pouvoir est réalisable ; c’est une illusion qui, dès que pratiquée, risque de sombrer dans le ridicule et le sang.

 

Les révolutionnaires ont-ils un « statut[2] » ?

Dénoncer le régime disciplinaire infligé aux membres d’Action directe va de soi. On peut voir à juste raison dans le choix des chefs d’inculpation, « association de malfaiteurs » et non « reconstitution de ligue dissoute », une volonté de criminaliser l’action de ces militants. Leurs motivations seraient crapuleuses (braquages) et sanguinaires (« terrorisme »), et leurs déclarations politiques ne serviraient qu’à duper l’opinion de gauche. Répondre à ces calomnies est une tâche de solidarité et aussi une manière intelligente de se protéger soi-même, l’État utilisant toujours les mêmes procédés pour éliminer les révolutionnaires.

Donc, le souci des militants d’AD de proclamer leur engagement révolutionnaire contre les mensonges de la presse et de l’État est aussi le mien. Reste à savoir comment procéder. Or ce que propose Hellyette revient à réclamer un « statut politique ». Il me semble qu’il est impossible de soutenir ce mot d’ordre sans entretenir de graves ambiguïtés. Il ne suffit pas d’écarter le mot pour éviter la chose (« je ne demande pas de privilèges »). Tout « statut politique » est de fait un privilège.

« Tout homme n’est pas mon frère », comme le disait justement Marx, et les prisons enferment des salauds, des fascistes, et plus simplement des gens avec lesquels je n’ai rien à faire. Pourtant, je suis favorable à la destruction aujourd’hui de toutes les prisons. Je sais comment la prison sert de régulateur de la violence sociale à la bourgeoisie. Je sais aussi que c’est au nom du peuple, en mon nom, que l’on enferme chaque jour, et je ne le supporte pas.

Je comprends d’autant moins comment un révolutionnaire emprisonné peut réclamer pour les seuls révolutionnaires des droits qui viendraient sanctionner je ne sais quelle supériorité. Le délinquant moyen serait au mieux un individu révolté ; le militant verrait plus loin, vers la révolution. Je veux bien que cette distinction reflète une part de la réalité. Mais si cela peut justifier aux yeux de l’État une différence de traitement entre « politiques » et « droits communs », ce ne peut être qu’au détriment des premiers. Le « statut politique », les militants d’AD l’ont déjà !

Par ailleurs, les revendications énumérées par Hellyette me paraissent intéressantes et de nature précisément à permettre l’affirmation d’une identité révolutionnaire pour autant qu’elles soient proposées à l’approbation de tous les prisonniers. Il me semble qu’un révolutionnaire se fait d’autant mieux « reconnaître » en tant que tel qu’il est le premier et/ou le plus déterminé à proposer des mots d’ordre clairs et radicaux à tous les opprimés, ici à tous les prisonniers (étant entendu que lesdits mots d’ordre peuvent être revus et corrigés).

Je me pose des questions sur un « internationalisme révolutionnaire » qui exclue les fumeurs de H, les voleurs de voitures ou les braqueurs du bénéfice du « statut politique », mais l’accorde aux Arméniens, Corses et Basques nationalistes.

Pas de droite, le FLNC ? Qui va en décider ? L’État ? Une commission de prisonniers d’AD ? Plus on envisage les implications concrètes de telles propositions, plus on se heurte à des absurdités. Il me paraît probable que les taules renferment des individus qui ne se pensent pas révolutionnaires et le sont mille fois plus que les militants nationalistes du FLNC ou de l’ETA qui, à mon point de vue, ne le sont pas du tout.

(Parenthèse : il semble que pour certains, les nationalismes, en s’armant, perdraient leur caractère contre-révolutionnaire. Par un tour de passe-passe vraiment extraordinaire, l’internationalisme se comprendrait comme une coordination des nationalismes. Un révolutionnaire se doit de dénoncer les pratiques colonialistes françaises à Tahiti et à Bastia. Par ailleurs, il ne peut qu’être hostile, en tant qu’internationaliste, à l’« indépendance » de la Corse ou de Tahiti.)

Je pense que l’on a toujours intérêt à adopter une stratégie révolutionnaire aussi large que possible. En luttant pour les droits de tous les prisonniers, les militants luttent d’abord pour leurs propres droits. Ils peuvent ainsi dénoncer la prison comme instrument de répression et d’exclusion et faire tomber le masque du libéralisme de gauche ; autrement dit : faire avancer de pair leurs affaires et celles de la révolution.

Dans cette optique, il est au mieux dérisoire, au pire erroné, d’exclure à l’avance du bénéfice des droits que l’on réclame, certaines catégories de « politiques », ici les fascistes. Il n’entre aucun humanisme dans ma remarque ; il s’agit de savoir dans et contre quelle société on se bat. Exemple : je suis hostile à la dissolution du Front national (et de la FANE, du SAC[3], d’AD, etc.), mais je pense que c’est aux révolutionnaires d’interdire militairement les meetings de Le Pen s’ils le jugent bon. Chaque mesure de répression politique (dissolution d’organisation, saisie de journal ou de livre) renforce la loi et l’idéologie que l’on utilisera demain contre moi et mes amis. Il se trouve qu’en démocratie, les droits reconnus au militant fasciste me protègent aussi moi. Si l’on entend ignorer complètement le fonctionnement de la société (ce qui à mon avis n’a pas de sens), il ne faut parler ni de « reconnaissance » ni de « statut politique ».

15 juin 1984.

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[1] Ces critiques visent un article publié dans la revue La Banquise (« Pour un monde sans morale », n° 1, premier trimestre 1983), à laquelle participaient certains animateurs de Prisonniers de la démocratie. Extraits : « Comme si infliger à une femme la pénétration d’un pénis par la violence était plus dégoûtant que de la forcer à l’esclavage salarial par la pression économique ! […] Comme si la manipulation publicitaire, les innombrables agressions physiques du travail ou la mise en carte par les organismes de contrôle social ne constituaient pas des violences intimes au moins aussi profondes qu’un coït imposé ! » (p. 36-37).

[2] Je me suis appuyé pour rédiger cette partie de mon texte sur celui d’Hellyette Bess [militante du groupe Action directe (AD)] daté du 21 mai 1984 (« Pour la reconnaissance de notre identité politique »). Les idées que je suis amené à critiquer ne sont pas forcément les siennes. L’organisation Action directe est fondée en 1979 par des libertaires, rejoints par des militants issus de l’autonomie. Elle se signale d’abord par des mitraillages de bâtiments administratifs, puis, après sa dissolution en août 1982, par des attentats à l’explosif et la revendication des meurtres du général René Audran, patron des ventes d’armes françaises (janvier 1985) et de Georges Besse, patron de Renault (novembre 1986). Au milieu des années 80, AD fusionne avec plusieurs groupes européens de lutte armée, notamment la Fraction armée rouge (RAF) allemande, née en 1968, dont elle adopte le vocabulaire et les analyses prosoviétiques.

[3] La FANE était un groupuscule néo-nazi, le Service d’action civique une milice gaulliste.

 

Ce texte a été republié dansrubon5