Survivre ou vivre (1995)

Distribué lors de la dernière grande manifestation de décembre 1995, ce Capture d’écran 2014-11-18 à 16.20.41tract a été reproduit dans la revue belge Alternative libertaire (n° 181, février 1996) et, de manière plus inattendue, dans Chiche ! journal de l’Union des syndicats CGT de la Caisse des dépôts et consignations (n° 26, avril 1996). Mais le rédacteur a cru qu’il s’agissait du texte original de Seattle, auquel il reconnaissait « une formidable actualité[1] ».

Parions qu’il l’a conservée.

On reconnaîtra la déclinaison du titre de la revue Survivre …et vivre, animée notamment par Alexandre Grothendieck, récemment disparu.

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Adresse du chef indien Seattle[2] aux millions de femmes et d’hommes en marche vers un avenir meilleur (décembre 1995)

 

Comment acceptez-vous de vendre votre force à des chefs qui vous méprisent et vous traitent comme des esclaves ? L’idée me paraît étrange.

Comment peut-on s’en remettre à un ennemi du soin de nourrir ceux que l’on aime ?

Comment peut-on enseigner la dignité aux enfants en leur imposant des règles absurdes, en leur offrant chaque jour le spectacle du renoncement et de la soumission ? J’avoue que je ne comprends pas. Mais peut-être est-ce parce que l’homme rouge est un sauvage…

Aujourd’hui, par millions, vous répondez à l’appel de la révolte. Le chemin de fer reste désert ; personne ne porte plus les messages d’une région à l’autre ; beaucoup de jeunes refusent de s’asseoir pour écouter les discours creux des maîtres ; quant aux hommes qui extraient du sol la roche qui brûle, ils ont lutté contre les soldats. Toute la vie de votre peuple est bouleversée.

Pourtant, vous semblez honteux de votre force. Vous avez besoin de justifier chaque geste de colère par une ignominie de vos adversaires. Vous paraissez craindre que l’on vous soupçonne de vouloir détruire ce monde où l’argent et les objets l’emportent sur l’humain ! Je ne comprends pas : n’est-ce pas la seule chose à faire, si vous ne voulez pas voir disparaître définitivement ce qui reste d’eau pure, des forêts, des bêtes sauvages, et même des villes, dont les pauvres ont été chassés, comme mon peuple l’a été de ses terres ?

Pouvez-vous croire qu’un changement de chef, une signature au bas d’un traité, suffiront à créer un avenir pour vos enfants ?

Mon peuple a combattu, et il a appris le sens du mot trahison. Ce sont les chefs de Washington qui nous l’ont enseigné, et beaucoup des nôtres sont morts sous les balles des militaires ou vaincus par le froid et la faim, dans les réserves où on les a parqués. Il paraît que l’on meure encore de froid et de faim dans vos villes ! Quels crimes ont-ils commis, ceux que vous laissez bannir ainsi, tandis que chacun de vos maîtres vit dans le luxe et se déplace tiré par cinq chevaux ?

Vous aussi avez vos anciens, qui se sont battus pour leur liberté et pour la vôtre. Ceux qui vous mettent en garde aujourd’hui contre l’espoir révolutionnaire sont les mêmes qui, voilà deux cent ans, se contentaient de mettre des bourgeois à la place des nobles, des avocats à la place des marquis, tandis que le peuple restait en esclavage ! Ne saurez-vous pas vous montrer dignes de ce qu’ont rêvé pour vous ces anciens, comme vous-mêmes rêvez de construire un avenir meilleur pour les enfants du prochain millénaire ?

Les fils et les filles de la terre vivent debout. Ils ne se couchent que pour dormir ou s’aimer. Je ne connais pas d’autre manière de vivre. Si c’est une manière bonne pour les sauvages, alors j’en suis !

Une dernière chose que je ne comprends pas : certains d’entre vous, les plus jeunes souvent, montrent une grande colère, et un grand courage contre les soldats. Vu leur âge, peut-être est-ce de la témérité, mais qu’importe ! Peut-être usent-ils leur impétuosité contre des cibles factices — les buts de la vie ne brillent pas dans des cages de verres —, mais qu’importe ! Comment pouvez-vous les abandonner à leur sort, les mains entravées ? Leur en voulez-vous de briser à coup de pierres des rêves qui vous abusent ?

Regardez ce que vous avez déjà fait et comprenez de quoi vous êtes capables !

Vous pouvez arrêter la marche de ce monde qui broie les hommes, comme vous arrêtez les locomotives.

Dans la lutte, renaissent la fraternité oubliée, le sourire des espoirs partagés, le courage de vouloir.

La fin de la survie et le début de vivre…

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[1] François Poezevara, camarade par l’entremise duquel le texte a été proposé à Chiche, ainsi qu’il est mentionné dans le paragraphe de présentation, n’est évidemment pas responsable de cette confusion. On trouvera le texte original de Seattle, publié dans le Seattle Sunday Star du 29 octobre 1887, sur le site internet de la tribu Suquamish.

[2] En 1854, Seattle, chef de la tribu des Suquamishs, sur la côte Nord-Ouest de l’Amérique, répondit au gouvernement de Washington qui lui promettait une réserve en échange de l’« achat » des terres de son peuple, par un texte traduit en français sous le titre La fin de la vie et le début de la survivance.

 

Ce texte a été republié dansrubon5