Requiem pour Juju (1980)

Comment avoir vécu à Paris sans témoigner de son assassinat longuement mûri, aujourd’hui presque achevé ?

Rédigé dans le cadre de l’activité professionnelle de « pigiste » que j’ai exercée durant quelques années, ce texte a été publié dans L’École ouverte, revue des éditions Vuibert diffusée par abonnements (n° 73, novembre 1980).

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« The most famous bougnat in the world », le slogan sur le miroir-baromètre illustré par Fonteneau d’une rousse capiteuse, surprenait. Aussi, ce tableau sombre au mur : un tibia émergeant d’une godasse. Chaque chose pourtant, chaque personnage, semblait dans son rôle : Juju, la bougnate, forte en gueule, qui vous regardait d’abord avec un drôle de sourire, presque un rictus, prêt à basculer dans le rire amical ou l’indifférence ; Roger, le bougnat, planté sur ses jambes écartées, le torse rejeté en arrière qui oubliait le poids des sacs de charbon et des bouteilles de gaz, sa casquette et son éternel clop entre les doigts, et l’accent auvergnat jusque dans les sourcils broussailleux ; Solange, leur fille, frêle et sans âge.

On croyait comprendre peu à peu, à regarder la clientèle d’habitués, d’où venait cette impression de décalage. Il y avait de tout, comme partout. Des étudiants des Beaux-Arts, ceux de la fanfare. Les commerçants de cette rue Mazarine qui joint la Seine au carrefour de Buci : le Suisse, gérant de « La Fourchette d’Or » ; le coiffeur, moustache et œil égrillard ; Vivien le libraire ; Bourgeois l’architecte ; Madeleine surtout, la concierge du 35, avec une gueule de Daumier, les cheveux en épis, les lunettes sans cesse remontées en grimace, le porte-monnaie toujours en main et le trousseau de clefs, insigne de la fonction. Madeleine prenait ses clefs pour sortir comme d’autres mettent un cache-col, manière de marquer la différence entre dehors et dedans. Son petit-fils, c’est pourtant vrai, avait, lui, la dégaine d’un Poulbot, crasseux, rigolard et le nez en trompette. Voilà un bistrot comme un autre avec sa profusion d’images d’Épinal. Et puis on croyait reconnaître 201105220776_w350-240x300attablé, Antoine Blondin. On écoutait. C’était bien lui, que Juju refusait de servir vers huit heures quand il ne pouvait plus articuler sa plaidoirie que du regard. Alors c’était un bougnat littéraire ? Non, malgré Blondin, Fonteneau et quelques autres dont j’ignore les noms ; ils étaient là simplement (ou passaient comme Jean-Louis Bory). Pas café d’artistes non plus, malgré Mathias et Jean-Marie Rivière[1], alors directeur de l’Alcazar, et dont tout le personnel se retrouvait au 39 rue Mazarine. Là on tenait quelque chose tout de même. Joli contraste ; une dizaine d’hommes, de la « folle » caricaturale à l’éphèbe, riant fort et s’interpellant, trinquant avec le bougnat, incarnation parfaite de la virilité.

 

Étrange humanité

Ces Auvergnats, étrangers dans Paris depuis trente ans peut-être, n’aimaient guère les étrangers, ni les paresseux ni les « drogués »… Il est vrai que, rue Mazarine, les alcooliques étaient pour le moins écrivains, les pédérastes dansaient le soir en costume. Pour les autres, ils étaient absous selon une règle mystérieuse que seule Juju avait pouvoir d’appliquer. Vous assistiez parfois à la mauvaise réception d’un presque semblable, quand vous aviez conquis, sans trop savoir comment, un statut privilégié. Les intrus partaient sans tirer une larme aux « assis » dont j’étais. Les imbéciles avaient pris une remarque bourrue pour de l’hostilité, jugeaient leur honneur atteint. Juju avait, comme on dit, ses têtes. Être admis ne vous mettait pas à l’abri des sarcasmes ni de la mauvaise humeur. La bougnate pouvait tout aussi bien émettre des doutes sonores sur les capacités d’un client à mettre quelqu’un dans son lit, que se choquer d’une innocent commande de thé : « Du foin ? vous buvez du foin ? » La même Juju a mis vingt ans à faire payer plus cher les consommations prises assis, encore a-t-il fallu les injonctions d’un « type du syndicat ». Cela n’était affiché nulle part, mais il allait de soi que l’on pouvait « apporter son manger ». Les artisans qui travaillaient sur les chantiers voisins et les étudiants achetaient un cornet de frites et une saucisse à l’étal minuscule du Breton, vers Buci. Les habitués avaient quelquefois la faveur d’une énorme omelette aux patates.

Finalement, on trouvait chez Juju un regard sur l’humanité, un regard comme en disposent les plombiers sur une canalisation. On n’avait qu’à s’asseoir et laisser impressionner sa rétine. Les images s’additionnaient, se superposaient, décalées. On ne trouve plus beaucoup d’endroits dans les villes d’aujourd’hui où l’on puisse ainsi s’imprégner de l’envers des décors.

Il y avait eu comme un mauvais présage, on avait repeint à neuf, mais dans la tradition. On avait rajeuni les peintures, pas le style. « Ça plaît à la clientèle » disait Solange, avec dans la voix comme une nostalgie de Formica. Et puis le charbon allait mal, « on ne gagnait plus assez ». Sans doute avaient-ils au contraire assez gagné, levés à 4 h depuis trente ans, pour retourner au pays. On a décroché l’enseigne « Bois et Charbons ». Juju élève des lapins, quelque part vers Saint-Flour. Pour un bougnat qui ferme à Paris, deux pizzerias s’installent, et un supermarché du hot dog. Ça fait du bruit et des néons ; il n’y a plus rien à voir.

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[1] On peut reconnaître dans cet inventaire : Antoine Blondin (1922-1991), auteur d’Un singe en hiver, chantre des comptoirs et du Tour de France ; l’écrivain Jean-Marie Fonteneau, de moindre renommée ; Jean-Louis Bory, critique de cinéma et écrivain, revendiquant son homosexualité dans Ma moitié d’orange (1973), suicidé en 1979 ; le dessinateur Mathias.