Qu’est c’est c’travail? (1998)

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Dans l’élan du mouvement des chômeurs de l’hiver 1997-1998, la mouvance parisienne radicale (libertaires sans cartes, ultra-gauche, squatters, autonomes…) a conservé quelque temps l’habitude de se réunir en assemblée générale quotidienne à la faculté de Jussieu, organisant actions et débats. Le tract ci-dessous a notamment été diffusé lors de ces réunions quotidiennes, au début de 1998.

On trouvera dans le recueil Le lundi au soleil (L’Insomniaque, 1998) des détails sur les activités de l’Assemblée de Jussieu, et un autre texte de la même époque, intitulé « La sale gueule du travail » (p. 38) que j’ai diffusé dans les manifestations de chômeurs. Il est signé « Des chômeurs/meuses actifs/ves ».

Des extraits de ce dernier texte on été traduits en anglais dans un recueil dont le titre We don’t want full employment, we want full lives ! (Bureau of public secrets, Californie, avril 1998) lui est emprunté : « Pas de “plein emploi”, une vie bien remplie ! ».

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L’économie n’est pas une loi de la nature qui s’impose aux sociétés humaines, c’est un mode d’organisation particulier au système capitaliste.

Le travail salarié n’est pas une fatalité sociale, version laïque et républicaine de la malédiction divine des catholiques, c’est un moyen pour les capitalistes de produire des richesses qu’ils se partagent.

Le chômage n’est pas le contraire du travail.

Le chômage est un moment du travail.

Il a et a toujours eu deux fonctions : intimider les travailleurs en activité et {rendre le travail désirable} pour tous. La tâche principale de l’actuel mouvement dit « des chômeurs » est de dépasser ces pièges. C’est aussi la condition indispensable de sa durée et de sa réussite.

Il est juste (moralement et stratégiquement) de réclamer par exemple que les jeunes puissent toucher le RMI, parce que leur situation apparaît comme une incohérence manifeste. De même, il est important d’imposer la gratuité de tous les services publics pour les pauvres.

Mais un mouvement social ne peut se contenter, en guise d’arguments, des contradictions et des mensonges de l’adversaire ; il doit mettre en avant ses propres exigences, c’est-à-dire non seulement les raisons profondes de sa colère mais ses désirs. S’il ne le fait pas, il se borne à réclamer de la justice à ceux qui organisent l’injustice et en vivent. Ainsi il part battu.

Le fameux slogan soyons réalistes demandons l’impossible ! n’est pas une simple provocation ou un bon mot poétique, c’est réellement la voie du bon sens. En effet, un gouvernement auquel un mouvement social — surtout quand il bénéficie de la sympathie populaire — réclame des réformes, ne peut donner que ce qu’il a : des flics et des réformes (dans des proportions variables). Si le mouvement social pose des exigences plus hautes, le même gouvernement ne peut toujours donner que des réformes (et des flics).

Moralité : on a toujours intérêt à combattre sur ses propres positions, en les annonçant clairement. Ça ne signifie pas qu’il faille « se couper » d’autres tendances, moins radicales, du mouvement. Mais prendre l’air innocent pour rassurer des chômeurs qui eux-mêmes prennent l’air gentil pour plaire aux cameramen de télévision, serait un jeu de dupes.

Travailler « tous, moins, autrement », comme le réclament (à qui ?) les anarcho-syndicalistes, cela ne peut signifier qu’une chose aujourd’hui : la misère capitaliste à la bonne franquette. Et si c’est le programme d’une société libertaire à venir, pourquoi serait-il nécessaire (ou moralement préférable ?) de travailler « tous » ? Je n’imagine pas que ces camarades envisagent de continuer à produire des réacteurs nucléaires, des tickets de tiercé, et des poulets en batterie…

La révolution fermera davantage d’usines, elle supprimera davantage d’emplois nuisibles en douze heures que le capitalisme en douze ans.

Ne mentons pas aux chômeurs, le communisme libertaire ça n’est pas le plein emploi !

On entend souvent dire : de l’argent il y en a. C’est bien le problème : dans le même temps où certains en manquent pour vivre il n’y a que ça ! S’il est bon de rappeler que la société pourrait matériellement loger et nourrir sans difficultés tous ceux et toutes celles qui y vivent, il est hypocrite et pudibond de faire comme si l’argent seul nous faisait défaut. Salariées, étudiantes ou RMIstes, toutes et tous nous manquons d’abord d’espace et de temps pour nous rencontrer, échanger nos rêves, inventer nos vies.

Plutôt la débauche (de caresses et d’idées) que les embauches !

Lorsque nous aurons partagé les richesses utiles et détruit tout le reste, le goût de l’amour bien fait remplacera avantageusement celui du travail.

Paris, janvier 1998

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38Claude Guillon, Inscrit au chômage par nécessité, Demandeur d’aucun emploi. Anarchiste par optimisme.

 

Ce texte a été republié dansrubon5