Peaux de lapins ! La «Fusillade de Vincennes» (1994)

Le mardi 4 octobre 1994, à 21 h 25, Audry Maupin (22 ans) et Florence Rey (19 ans), braquaient les deux policiers en faction à la pré-fourrière de Pantin et leur volaient leurs armes. Ils obligeaient un taxi à les mener place de la Nation. Le chauffeur entrait volontairement en collision avec une voiture de police. Dans la fusillade qui s’ensuivit, il fut abattu, ainsi que deux policiers. Un autre fut blessé, ainsi que deux passants. Le couple contraignit ensuite un automobiliste à les emmener dans la direction de la porte de Vincennes. La voiture fut prise en chasse par des motards. A 21h 50, une dernière fusillade éclatât. Un motard fut tué, le jeune homme mortellement blessé, sa compagne arrêtée.

Dès le lendemain soir, Charles Pasqua donnait à la télévision la version officielle des faits et rappelait que le peu de réalité de ce monde est d’abord garanti par le ministère de l’Intérieur : « Dans une certaine mesure, les deux malfaiteurs relèvent plus de la psychiatrie que d’autre chose. Ces jeunes gens désespérés sont enfermés dans un fantasme de théories anarchistes visant à détruire la société. » S’appuyant notamment sur un texte signé d’une « Organisation de propagande révolutionnaire » retrouvé à Nanterre, dans le pavillon squatté par les jeunes gens, la presse allait agiter l’épouvantail de l’anarchie : « Les anarchistes meurtriers de Nanterre », titrait France-Soir (6 octobre) ; « L’équipée sauvage de deux apprentis anars » titrait Libération le même jour ; L’Événement du jeudi (13 octobre) annonçait « Le retour de l’anarchisme “moléculaire” » !

Je pris l’initiative de contacter plusieurs camarades de différentes sensibilités (autonomes, libertaires, ultra-gauche) pour leur soumettre un texte d’abord, l’idée d’une brochure ensuite.

Le texte qui suit a d’abord été diffusé de manière militante, puis publié notamment dans Alternative libertaire (Bruxelles ; janvier 1995 sous le titre « Deux camarades ») et dans le Bulletin d’information de la 2e UR/CNT (n° 47, 15 janvier 1995), organe de la « CNT [Confédération national du travail, anarcho-syndicaliste] de la rue de la Tour d’Auvergne » (quand la CNT de la rue des Vignolles ne soufflait mot ni de l’événement ni de notre réaction). Il sera repris dans une brochure de quarante pages intitulée Quelques leçons sur l’affaire dite “de la fusillade de Vincennes” (supplément au n° 4 de Auberge Au Libre Olibrius, avril 1995), dont le texte de présentation est cosigné par les mêmes auteurs que « Peaux de lapins ! » : Hervé Delouche, Jimmy Gladiator, Aris Papathéodorou, Serge Quadruppani, et l’auteur de ces lignes[1].

Les notes et ajouts entre crochets sont de ma plume.

Deux camarades

Audry Maupin et Florence Rey ne sont pas inconnus dans les milieux libertaires et « contestataires » parisiens. Ils ont fréquenté les librairies, les lieux de réunion, les groupes que nous animons ou avec lesquels nous avons des contacts. Ils sont bien connus de beaucoup de militants et ont notamment participé au mouvement anti-CIP.

Mieux, Audry et Florence ont activement milité en 93-94 dans la mouvance libertaire. À l’automne 1993, Audry a ainsi participé à une action publique spectaculaire — au cours de l’occupation des bâtiments administratifs de la faculté de Nanterre (pour l’inscription d’étudiants étrangers) — pour laquelle ses talents de grimpeur le désignaient : l’escalade d’une tour pour y accrocher une banderole. Cette action, menée par des syndicalistes de la CNT-FAU et de l’AGEN-UNEF, et des étudiants non-syndiqués, s’est déroulée au vu et au su de tous, journalistes compris.

Il nous semble que la première réaction qui s’imposait à l’annonce de l’équipée de la nuit du 4 au 5 octobre, de la mort d’Audry et après les déclarations de Pasqua était d’affirmer publiquement et simplement que ce garçon était (ou avait été) un camarade. Ce que ses camarades d’escalade de l’« Union sportive ouvrière de Bezons », ont su faire, les anarchistes s’en sont montrés incapables.

Nous imaginons bien que c’est la crainte des tracasseries policières qui a motivé et qui motive encore le silence de ces gens.

Certains déménagent leurs archives et leurs carnets d’adresses, d’autres chuchotent qu’il « n’est pas facile de prendre position ». Nos yeux éberlués ont même vu des autocollants « Anarchistes pas tueurs » signés « Apache ». Qu’elle soit l’œuvre d’un égaré ou d’un groupe [la première hypothèse était la bonne, le groupe Apache ayant démenti toute implication], cette initiative coliqueuse en prépare sans doute d’autres : à quand « Anarchistes pas voleurs », signé « Groupe Jules Bonnot » ? En tout cas, pour l’heure, tout le monde rentre la tête dans les épaules et attend.

Notons que l’embarras et la censure sont également partagés par une presse naturellement hostile à nos idées et par des anarchistes. Le même texte de Serge Quadruppani (« Lettre à Florence ») a été refusé par Libération et par Le Monde libertaire. Ce cordon sanitaire spontané aide à présenter la révolte de Florence et d’Audry comme un « coup de folie » sans aucun rapport avec la société dans laquelle il est né.

À nos yeux, la peur — compréhensible en elle-même — ne saurait justifier le déshonneur. De ce point de vue, le mal est irrémédiable. Mais il y a pire pour des gens qui se veulent militants révolutionnaires : le silence est une lourde erreur tactique. (Il s’agit bien ici du silence des militants et non de celui de Florence, militante entre les mains de la police, qui est au contraire digne d’éloge et dont nous verrons combien sauront s’inspirer quand viendra leur tour d’être interrogés).

On pouvait être certain que l’enquête (de longue haleine) entamée par les policier déboucherait sur des arrestations de « complices » réels ou supposés. Outre le fait que trois de leurs collègues ont été tués, ce qui est une motivation psychologique et politique suffisante, on peut noter qu’ils se sont abstenus de procéder immédiatement à des perquisitions et de livrer aux journalistes les éléments qu’ils possédaient sur les activités d’Audry et Florence (contacts avec des groupes libertaires ou radicaux, participation au mouvement anti-CIP, etc.).

Dans ces conditions, le seul contre-feu possible à mettre en place consistait et consiste encore à dire publiquement « Oui ce sont des camarades, oui nous avons milité ensemble, non nous n’étions pas au courant de leurs projets ». Ayant dit cela publiquement, il est beaucoup plus aisé de s’en tenir là et de refuser d’ajouter quoi que ce soit dans les locaux de la police judiciaire.

Le silence gêné et les gesticulations vaines « en coulisse », adoptés jusqu’à présent, accréditent l’idée aux yeux des policiers (ce qui n’a pas grande importance), mais surtout aux yeux de la presse et du public (ce qui en a beaucoup plus) de relations honteuses, cachées, et donc d’un « complot » terroriste. Il sera trop tard pour pleurer ensuite sur la méchanceté des médias et l’odieuse campagne antianarchiste qui se prépare.

Dire que « la vérité seule est révolutionnaire » n’est pas ressasser un slogan moraliste, c’est énoncer une vérité stratégique toujours vérifiée.

Dans ces conditions, il est lamentable que les seules réactions de la Fédération anarchiste, qui dispose d’un hebdomadaire, ait été un communiqué, puis un article, l’un et l’autre totalement hors sujet. Le surtitre et le titre de l’article en question donnent une exacte idée de l’intelligence de son contenu : « L’affaire Florence Rey et Audry Maupin — Les anarchistes de plus en plus crédibles, Pasqua panique » (Le Monde libertaire, n° 970, 13 au 19 octobre). Ce genre de fanfaronnades est particulièrement mal venu, quand les libertaires, dès que ça chauffe pour eux, se manifestent surtout par un silence comateux et le souci prioritaire de « sauver les meubles ».

Une structure organisationnelle, une librairie, une radio, un journal, sont des outils qui doivent servir (entre autres) à réagir plus rapidement et plus efficacement dans des situations d’urgence. Ils doivent également être des lieux de débats à chaud et au grand jour entre les militants[2]. S’ils transforment les militants en petits possédants, terrifiés à l’idée de perdre leurs acquis et prêts à tous les renoncements pour les conserver, ces outils deviennent nuisibles[3].

Romantisme révolutionnaire et nécrophilie

Le plus grave est qu’à l’abri de ce silence public se développe dans certains groupes un culte du martyr (« Un des nôtres est tombé »), voire une glorification à bon compte de l’« action » menée.

Rappelons que, visiblement, l’équipée d’Audry et de Florence avait pour objectif immédiat de se procurer des armes (dans un but que nous ignorons) et non d’assassiner les premiers flics venus. Ils auraient pu sinon tuer les deux flics de la fourrière. De ce point de vue, leur aventure se solde par un échec « militaire » lamentable et rappelle plus une scène tragique de roman noir qu’un fait d’arme de la guerre sociale.

De plus, il est bon de préciser que la mort de trois policiers ne saurait en aucune manière être considérée comme une « compensation », ni d’un point de vue arithmétique ni d’un point de vue politique.

La violence sociale collective lors de manifestations (comme celles qui se sont déroulées lors du mouvement anti-CIP à Nantes et Lyon) nous l’avons tous, à un moment ou à un autre, pratiquée et soutenue, mais il est injustifiable — moralement et politiquement — de présenter l’assassinat de policiers choisis au hasard comme une stratégie révolutionnaire.

Faudra-t-il ajouter aux flics les chauffeurs de taxi, les coiffeurs, les « cons » en général ?

À nos yeux, l’aventure tragique d’Audry et Florence fait office de révélateur et de test éliminatoire. Les soi-disant « révolutionnaires » incapables de faire face à ce genre d’événements et/ou qui se complaisent dans des fantasmes morbides et infantiles seraient bien inspirés de se consacrer à n’importe quelle autre activité : collection de timbres, voyages, lecture… Ce serait un service à rendre aux idées qu’ils se montrent incapables d’assumer.

La poursuite du projet révolutionnaire ne peut se réduire à un jeu de gendarmes-voleurs, pas plus avec des flics qu’avec des nazillons.

L’apathie générale, trop rarement secouée par de brèves explosions sociales, conduit beaucoup de militants ou de jeunes révoltés à entretenir un folklore « militaire » exaltant l’affrontement physique et/ou armé comme seule expression possible de la radicalité. Des publications par ailleurs sympathiques et utiles auxquelles plusieurs d’entre nous ont collaboré (Mordicus, Quilombo, etc.), si elles n’ont jamais eu dans les textes, de complaisance pour la violence individuelle et suicidaire, si elles ont même, à l’occasion, critiqué les limites de certaines pratiques de violence collective, ont parfois contribué à entretenir, par le jeu de l’iconographie ou de plaisanteries provocatrices, un folklore du « baston » qui devrait être clairement tenu pour ce qu’il est : une légèreté lourde de conséquences.

Une femme, témoin de la poursuite dans le bois de Vincennes, déclare à Libération (6 octobre) : « J’ai cru qu’ils tournaient un film, ça ne faisait pas vrai, pas comme à la télé ». Les mauvais scénarios sont faits pour la télé ; dans la réalité ils sont décevants. Ça ne fait pas vrai mais hélas c’est vrai. Les balles sont de vraies balles et les cadavres ne se relèvent pas.

Sauf événements impossibles à prévoir, Florence risque fort de sortir de prison à une date où beaucoup des jeunes anarchistes et radicaux d’aujourd’hui auront depuis longtemps remisé leur drapeau et leur prétention à changer ce monde.

[Florence Rey a été condamné, en octobre 1998, à vingt ans de réclusion criminelle. Elle est sortie de prison le 2 mai 2009.]

La mort d’Audry et le destin de Florence doivent marquer un retour au réel et alimenter le débat et la réflexion collective, non d’autres délires. A cette condition, la solidarité avec Florence et les autres personnes inculpés dans cette affaire, pourra s’organiser sur des bases claires et suivant des modalités qu’il conviendra de fixer avec leur accord.

Paris, le 29 octobre 1994

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38Claude Guillon, Aris Papathéodorou, Hervé Delouche, Serge Quadruppani.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

[1] Je suis également responsable de plusieurs des textes publiés dans la brochure : « Bestiaire (suite) », une réponse au groupe Apache ; « Papa, Maman, la police et moi. Famille nucléaire et anarchisme régressif », une critique des justifications du silence public des jeunes de la CNT ; « Panorama du milieu libertaire, de sa presse, et des alentours » ; « Maintenant : la médiocrité à la page », texte cosigné avec Serge Quadruppani critiquant le traitement porno-spectaculaire des événements par le journal de Michel Sitbon. J’ai cessé toute relation avec S. Quadruppani (décembre 1999), dont la campagne de calomnies qui l’a visé ne saurait excuser les mauvaises manières.

[2] Seule Radio libertaire joua partiellement ce rôle.

[3] On a pu vérifier, hélas, lors des mouvements sociaux ultérieurs, la paralysie politique qu’entraîne ou aggrave la gestion et la préservation d’« outils de lutte » qui, en fait, se sont depuis longtemps transformés en coûteux moyens de paraître.

 

Ce texte a été republié dansrubon5