L’Offensive de printemps (1980)

De ce texte anecdotique et didactique, je ne dispose que de la version dactylographiée. Je n’ai pu vérifier ni à quel journal il était destiné ni s’il a été publié. Traitant de la violence de rue au début des années 80, crépuscule du mouvement autonome[1] et veille de l’arrivée de la gauche aux affaires, il fournit quelques éléments de réflexion (et de comparaison historique) sur l’usage collectif de la violence. La signature est empruntée à l’un des meilleurs écrivains révolutionnaires de langue française, Georges Darien, auteur notamment du Voleur, et de La Belle France.

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Dans un tract diffusé le 20 mai [1980], une « Conjuration des vandales » se félicite de ce que « la colère est devenue un peu plus intelligente ». Ce 20 mai précisément, la colère ne cassait pas des briques !

Boulevard de Port Royal, alors que le cortège occupe la chaussée, un certain nombre d’autonomes (à lire entre guillemets) passent à l’offensive sur les trottoirs. Le résultat, prévisible par l’étudiant le plus stupide, ne se fait pas attendre. Les CRS chargent sur le trottoir, matraquent, gazent et procèdent aux arrestations rituelles. Pendant ce temps, le cortège tient, malgré la charge, les gaz et la panique (minimale). La manifestation est néanmoins coupée en trois. Scénario banal et lassant qui m’inspire les réflexions suivantes.

– 1. La plupart des camarades autonomes refusent obstinément, quelle que soit la situation militaire du moment, de former des chaînes intégrées au cortège. Il s’agit d’un principe, donc d’une erreur. Dans le cas précis évoqué ce refus maladif a eu des conséquences désastreuses.

– 2. Il ne s’agit évidemment pas de reprocher aux autonomes d’avoir fait matraquer d’innocents étudiants, d’avoir pris en otage la manif ou autre billevesée. Constatons simplement qu’une action irréfléchie a entraîné une défaite sur le terrain et gaspillé les chances d’offensive collective.

– 3. Les camarades autonomes semblent ne comprendre l’offensive qu’individuelle ou par petits groupes affinitaires. La plupart étaient venus en veston, sans le minimum d’équipement défensif (casque, foulard, lunettes). Dans ces conditions, l’offensive consiste à jeter quelques projectiles en direction de la police et à fuir à la première charge. Tout procès d’intention mis à part, on a là une caricature de la provocation.

– 4. Quel est donc l’intérêt de semblables amusements ? S’agit-il de blesser autant de flics que possible ? Si oui, cotisez-vous pour faire l’emplette d’une mitrailleuse. S’agit-il de se défouler sans trop de risques, quitte à abandonner le terrain à l’adversaire ? Si oui, essayez plutôt la bioénergie, la méditation ou même le militantisme mais… ailleurs, y’a de la place.

– 5. L’affrontement avec la police n’est pas en soi un acte glorieux ni passionnant. C’est dans et par l’affrontement collectif avec la police que peut se structurer une « intelligence de la révolte » (cf. 23 mars [1979, date de l’arrivée à Paris de la marche des sidérurgistes ; lesquels ont combattus la police dans le quartier de l’Opéra, aux côtés des autonomes]). Une condition à cela est que les camarades sachent, quand il le faut, s’intégrer au cortège, y former des chaînes dont on ne doute pas qu’elles seront plus solides et déterminées que celles formées par le vulgaire.

– 6. Il semble que les camarades autonomes n’aient jamais vu de manifestation globalement offensive. Ce fut pourtant le cas lors de certains manifs Vietnam ou Chili. On y voyait fonctionner ensemble des groupes de choc armés et des milliers de manifestants casqués en chaînes serrées. Question : que font les flics devant 6 000 manifestants casqués avançant en rang serrés. Réponse : ils reculent, figurez-vous ! Les flics ont eux aussi la trouille, il serait bon de s’en souvenir.

– 7. Le 20 mai, lors de la dissolution, quelques rangs de manifestants décidés et équipés auraient pu entraîner le cortège et faire reculer la police. Au lieu de cela, quelques bureaucrates allèrent s’entendre ordonner la dispersion [par les flics] et l’organisèrent (très mal, bien sûr). Les autonomes n’étaient plus là depuis longtemps.

– 8. Ma dernière remarque s’adresse à tout manifestant, casseur ou non, décidé à mener la manif jusqu’à son terme, malgré les flics, simplement soucieux de rentrer chez lui en bon état. Le minimum que vous puissiez faire est de vous munir d’un casque, d’un foulard, d’une paire de gants, de lunettes étanches (type lunettes de piscine, dans tous les grands magasins). Pensez aussi à emporter citrons et bicarbonate de soude. Préférez les baskets aux sabots, les pantalons aux grandes robes, les mains libres aux sacs encombrants. Tout le monde sait ça, penserez-vous, eh bien non. À chaque grenadage, on voit 2 000 personnes essayer de se nouer un mouchoir trop court autour du pif. Quant aux imbéciles qui croient encore qu’en venant casqué à une manif on risque d’être repéré, matraqué, voire déconsidéré aux yeux des concierges, ils croient surtout en la police de leur pays. Qu’ils restent donc devant la télé !

Pour ceux qui n’auraient pas couru assez vite, rappelons, on ne le fera jamais assez, que quelque soient les circonstances et ce que les flics pourront leur raconter il ne faut jamais rien déclarer ni signer (c’est un droit inscrit dans la loi). Enfin, ne jamais accepter d’être jugé en flagrant délit, ce qui nous éviterait des cas comme celui de Dominique Ferret, condamné à un an de prison pour des violences qu’il nie (mais il en reconnaît d’autres et a accepté les flags).

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Pierre Darien

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[1] Nébuleuse de groupes et de journaux issus majoritairement du maoïsme, rejoints par des libertaires et quelques rares trotskistes, le mouvement « autonome » est influencé idéologiquement par son homologue italien, et notamment par les textes de Toni Negri. Il pratique volontiers le coup de main (contre un commissariat, des magasins de luxe) et saisit toutes les occasions d’affrontement avec la police.

 

Ce texte a été publié dansrubon5