L’Église catholique passe à l’offensive (1997)

Publié dans Le Monde libertaire (n° 1083, 7 au 14 mai 1997), ce texte concerne directement, comme son titre l’indique, l’Église catholique. Il va de soi, mais il est préférable de le préciser, que les critiques visant la religion s’appliquent également au judaïsme, à l’islam et au boudhisme (pour ne citer que des nuisances répandues).

Ce texte peut être (re)lu à la lumière des récents mouvements contre le « mariage pour tous » [et toutes].

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Notre seigneur chasse démons

L’anticléricalisme avait été rangé un peu vite par certains au magasin des accessoires, considéré avec une indulgence amusée, comme une espèce de folklore anachronique. Le péril était supposé avoir disparu, englouti par la même « modernité » coca-colisée qui a noyé la culture ouvrière. Nous pouvions nous offrir le luxe reposant de la tolérance…

Or voici qu’à l’approche du centenaire de la séparation de l’Église et de l’État (en 2005), l’Église catholique revient à l’offensive sur plusieurs fronts, culturel, idéologique et judiciaire, tandis que l’État multiplie les gestes de bienveillance envers elle, comme ces temps-ci à l’occasion de la préparation des Journées mondiales de la jeunesse [catholique].

Mentir sur le passé

Les religieux ne manquent pas une occasion de réécrire l’histoire à leur avantage, pour en gommer les aspects préjudiciables à l’image de l’Église. Dans un colloque[1] sur la prise en charge de la douleur, organisé au Sénat en décembre 1994, le père de Dinechin s’élevait, en tant que représentant de l’épiscopat, contre « l’idée inexacte que le christianisme promouvait “la valeur rédemptrice de la souffrance”, [idée que] notre mémoire sociale en France, et en particulier dans les milieux médicaux a retenue. » Il affirmait même qu’on ne trouve « aucune mise en garde venue d’autorités religieuses catholiques contre des traitements de la douleur », aussi loin que l’on remonte dans l’histoire. J’ai montré dans À la Vie à la Mort qu’au contraire les propagandistes catholiques ont, durant le dix-neuvième siècle et jusqu’aux années 1930, constamment exalté la douleur comme marque de la condition inférieure de l’homme ou châtiment de ses péchés. Ces thèmes étaient couramment traités dans des brochures, diffusées à des milliers d’exemplaires, et dans des tournées de conférences. Il faut attendre les années 70, tout récemment donc, pour que s’amorce un réel changement de cap, qui mène aujourd’hui des médecins catholiques à promouvoir les soins palliatifs donnés aux mourants, non sans arrière-pensée — il est vrai — puisqu’ils espèrent ainsi priver les partisans de l’euthanasie de leur meilleur argument.

Reconquérir la société

Exemple récent et particulièrement éclairant de la stratégie catholique, les évêques de France viennent de créer, selon la loi de 1901, l’association Croyances et Libertés, afin, déclarait au Figaro le secrétaire général de l’épiscopat, de « promouvoir la liberté religieuse […] mais aussi défendre les dogmes, les principes, la doctrine de l’Église catholique ainsi que ses institutions, quand ils sont bafoués[2]. »

Défendre doit s’entendre ici : devant les tribunaux. L’ambition de Mgr Lagoutte, puisque tel est son nom, et de ses collègues, est donc de faire juger par les tribunaux de la République ceux qui auront osé tourner en ridicule (c’est le sens de « bafouer ») par exemple le dogme de la virginité de Marie. Autrement dit encore, les tribunaux laïques auraient à appliquer le droit canon, de la même manière que les tribunaux civils sont chargés d’appliquer le code de justice militaire !

Comme le journaliste du Figaro, un peu interloqué, demande à l’évêque « comment défendre des dogmes religieux devant un tribunal civil », celui-ci répond : « Il ne s’agit pas de demander à un tribunal de défendre un dogme, mais de permettre aux catholiques de le professer librement ». Ce qui revient exactement au même !

Ainsi serait-il passible des tribunaux de rappeler que l’hypothèse d’une conception et d’un accouchement n’ayant donné lieu à aucune lésion de l’hymen relève de la blague de carabin ou de la supercherie de sorcier, et ne peut susciter que le rire et le mépris chez tout être qui raisonne. C’est au moins le but déclaré de Mgr Lagoutte et des chefs de sa secte.

Les motifs qu’il avance sont eux aussi très édifiants : « Nous sommes dans un contexte culturel nouveau [sic, la séparation date de 92 ans !] où l’Église, pas plus que les autres institutions, n’est universellement reconnue comme une autorité incontestable et intouchable. Elle est désormais attaquée, comme toute institution. De cela nous prenons acte, et nous en tirons les conséquences. »

Les mots sont ici lourds de sens. En effet, s’il n’est pas abusif de parler de l’Église comme d’une institution, on voit bien que ce terme sert à maintenir symboliquement une parenté entre l’Église et les institutions de l’État (l’État lui-même, l’armée, l’école, etc.). Or, d’un point de vue juridique, la déclaration de Mgr Lagoutte a autant (aussi peu) de valeur que celle que pourrait faire le président du syndicat national des garagistes, lassé des critiques qui visent sa corporation. Mais la hiérarchie catholique entend exciper de sa splendeur passée, avant qu’elle ait été chassée manu militari de l’Éducation et de la médecine hospitalière, pour conserver une place privilégiée au sein de la société. Ce bluff historico-théorique n’est pas sans efficacité. Il n’est que de voir le réflexe des médias et des gouvernements qui se sont succédés depuis cinquante ans : dès que se pose un « problème de société » touchant à la procréation et à la mort (avortement, euthanasie, etc.), les regards et les micros se tournent en priorité vers les curés, qui voient ainsi reconnue leur compétence autoproclamée dans ces matières.

De ce point de vue, les propos de Mgr Lagoutte peuvent étonner : « Nous ne voulons empêcher personne de parler, voire de critiquer [sic]. Mais nous ne voulons pas non plus être réduits au silence. Pourquoi les uns auraient-ils le droit de tout dire publiquement, tandis que d’autres n’auraient que celui de se taire ? Dans ce pays, les catholiques, qui ne sont pas minoritaires, ne sont pas moins égaux que leurs concitoyens. » Cette dernière formule, inspirée d’un sketch de Coluche, doit être inversée pour être comprise : les catholiques veulent être « plus égaux que les autres » devant la loi. À ma connaissance, en effet, les journaux catholiques paraissent librement ; personne n’a été poursuivi devant les tribunaux pour avoir affirmé sa croyance en la résurrection de Jésus ou en la virginité de Marie, y compris lorsque ces billevesées s’étalent sur de disgracieux panneaux publicitaires disposés sur les églises parisiennes, dont la vue constitue une indéniable nuisance esthétique et intellectuelle pour l’antithéiste que je suis. Les catholiques, y compris les plus fanatiques d’entre eux, sont donc — au regard de la loi — parfaitement libres de ressasser leurs délires, en privé et en public. Le législateur n’entend nullement les « réduire au silence » ni leur défendre de répondre sur le même ton à qui les critique ou les moque. Mais, ne disposant plus de la force publique ni de la Justice, l’Église se trouve réduite à ses seuls moyens intellectuels, qui lui paraissent bien minces. Si Mgr Lagoutte prend la pose du persécuté, c’est pour mieux annoncer que les catholiques « qui ne sont pas minoritaires » vont néanmoins réclamer à l’État la protection due aux minorités opprimées. Si elle renvoie au folklore de la persécution antichrétienne (catacombes, Blandine aux lions, etc.), cette stratégie n’en est pas moins moderne. C’est une version française de l’affirmative action américaine (généralement mal traduite par « discrimination positive »), qui justifie entre autres des mesures de quotas universitaires en faveur des minorités ethniques. En l’espèce, les catholiques, libres de se gausser des incroyants, réclament tout simplement qu’il soit interdit de se moquer d’eux ! Ils jouent habilement des amalgames déjà présents dans la loi, et annoncent que « l’association [Croyances et Libertés] se propose aussi de lutter contre toute forme de racisme, c’est-à-dire contre toute discrimination fondée sur l’origine, l’appartenance ou la non-appartenance à une race, une ethnie ou une religion déterminée. » Nous ne sommes pas loin du « racisme anticatholique » qui faisait jusqu’ici les délices des seuls intégristes de l’Alliance générale contre le racisme et pour l’identité française (Agrif, présidé par Bernard Antony, député européen du F.N.) ou du « racisme antifrançais », commune préoccupation de MM. Le Pen et Toubon. De ce mélange des genres, de cette confusion sémantique, nous ne pouvons rien attendre qu’un renforcement de l’arsenal répressif de l’État, brandissant l’antiracisme contre des révolutionnaires qui l’incarnent depuis toujours.

Un pays chrétien ?

Lors du récent procès concernant l’affiche du film de Milos Forman Larry Flint, dont des catholiques demandaient le retrait, la représentante du parquet, c’est-à-dire du ministère de la Justice, c’est-à-dire de l’État, a prononcé un réquisitoire qui a du combler Mgr Lagoutte et ses confrères, tant il illustre leur stratégie : revenir, par le biais culturel, sur le principe de la séparation de l’Église et de l’État. « Nous sommes un pays chrétien, a ainsi déclaré le substitut du procureur, Mme Gregogna, je veux dire avec une base de chrétiens [sic], même si les églises ne sont plus aussi pleines qu’autrefois. On ne peut toucher à ses racines, à son éducation, à sa morale. Je suis même surprise qu’il n’y ait que trente et un plaignants [contre l’affiche] […]. Le ministère public est là pour rappeler qu’il y a des limites, qu’on n’a pas en permanence à être choqué. On va dire que le ministère public est puritain et même pudibond. Certains vont parler de retour en arrière. Mais […] il y a un trouble manifestement illicite, constitué par cette agression permanente sur la voie publique[3]. »

 

Différence avec Médor

 

La représentante du parquet, censée — selon les us judiciaires — parler au nom de la société, en l’espèce d’une société laïque, décrète que la France est « un pays chrétien », ce qui au regard du droit constitutionnel est dépourvu de sens. Significativement, sa seule restriction n’est pas d’ordre juridique (la laïcité de l’État), mais religieux (la baisse de fréquentation des églises) ! Du coup, racines, éducation, et morale catholiques sont supposées former une sorte de préambule de la Constitution de la République, qui s’imposerait à chaque citoyen, quelque soient ses propres convictions. En effet — faut-il le préciser ? — seuls les croyants, et plus sûrement encore les catholiques, sont dotés de convictions, susceptibles d’être choquées. « On n’a pas en permanence à être choqué », affirme l’impersonnel substitut. « On » ne se soucie pas de la colère qui saisit chaque dimanche matin des milliers d’auditeurs athées obligés de changer de fréquence pour échapper aux simagrées de la messe dominicale, retransmise par une radio nationale, et financée par l’argent public. « On » trouve tout naturel que les même impôts qui serviront à financer le pilonnage des livres jugés blasphématoires ou pornographiques par les grenouilles de bénitier, servent aussi à construire des cathédrales où elles trouveront à barboter.

Croire, c’est renoncer à penser

« Credo quia absurdum », je crois parce que c’est absurde ! Que la formule appartienne ou non à Augustin, à qui on l’attribue, elle décrit parfaitement le mécanisme de la croyance : une abdication de l’intelligence, exigée et offerte en signe de soumission à un pouvoir, à une secte. Par parenthèse, il est piquant de voir l’Église catholique se faire une espèce de virginité rationaliste sur le dos de sectes plus récentes, au prosélytisme plus dynamique. Tout est bon, dans l’actualité sanglante, pour apparaître incarner la modération et la tolérance que l’on imposera aux adversaires, par décision de justice s’il le faut. Pain béni, les assassinats maquillés en « suicides collectifs », pratiqués dans de petits groupes apocalyptiques, ils dispersent dans l’oublieuse conscience moderne les relents de charnier et de bûcher qu’exhalent les religions bibliques. Qu’une bombe meurtrière, attribuée à tels ou tels « fous de Dieu », éclate dans le métro parisien, vous les verrez disserter sur le fanatisme. Dieu ? Ils l’avaient au téléphone encore tout à l’heure, et il dément, le bougre, absolument ! Gott mit uns, registered trademark, sus aux imposteurs et aux incroyants !

Allons ! Peu m’importe si les sectateurs catholiques ou mahométans y voient ce que Mgr Lagoutte qualifie « d’insultes manifestes et blessantes », je tiens le croyant pour un aliéné, au sens étymologique. Étranger à lui-même, il ne peut envisager ni sa propre existence ni ses relations avec les autres sans l’entremise d’une entité imaginaire.

« Ce ne serait donc point, comme l’écrivait Sade, à permettre indifféremment tous les cultes que je voudrais qu’on se bornât ; je désirerais […] que des hommes, réunis dans un temple quelconque pour invoquer l’Éternel à leur guise, fussent vus comme des comédiens sur un théâtre, au jeu desquels il est permis à chacun d’aller rire. […] Je ne saurais donc trop le répéter : plus de dieux, Français, plus de dieux, si vous ne voulez pas que leur funeste empire vous replonge bientôt dans toutes les horreurs du despotisme ; mais ce n’est qu’en vous en moquant que vous les détruirez. »

La profession d’une foi, l’exercice d’un culte, s’accompagnent nécessairement, pour ceux qui y sacrifient, du risque de voir leurs chimères et leurs prétentions objets du mépris et de la raillerie publics. Faute de cette contrepartie naturelle, dans une société policée et laïque, une lutte à mort s’engagera, sur tous les terrains, et par tous les moyens, contre la religion catholique, et d’autres qui prétendraient l’imiter. Tandis que nous nous y préparons, les évêques seraient bien inspirés de réfléchir à deux fois aux conséquences de leurs rodomontades.

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[1] Prendre en charge la douleur, Les rapports du Sénat, n°138, 1994-1995, p. 174-175.

[2] Le Figaro, 1-2 février 1997. Je souligne.

[3] Le Monde, 20 février 1997. Je souligne.

Ce texte a été republié dans rubon5