L’Atome crochu (1980)

Publié dans Patchwork, revue du CINEL, Centre d’initiatives pour de nouveaux espaces de liberté, animé notamment par Félix Guattari (sans indication de numérotation ni de date [1980]). La livraison contient des textes de Guattari, de l’écrivaine féministe Françoise d’Eaubonne, du philosophe Toni Negri[1], etc. Les idées évoquées dans cet article ont été reprises dans De la Révolution (chapitre premier « Le réel et la fission » ; sur ce livre, voir plus loin).

Ce court article est rédigé l’année suivant l’accident survenu à la centrale nucléaire américaine de Three Mile Island qui entraîna le déplacement de deux cent mille personnes, le temps que les autorités s’assurent que le cœur de la centrale ne risquait pas d’exploser. Le ministre français de l’Industrie André Giraud déclarait à ce propos, en avril 1979 : « La première observation me paraît être, compte tenu de l’enchaînement tout à fait exceptionnel des six défaillances et erreurs […], la confirmation de la faible probabilité d’un tel accident. ». Sept ans plus tard, il estimera que de mauvais esprits font un usage déloyal de la catastrophe de Tchernobyl.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

L’écologisme a renouvelé l’illusion d’un monde à préserver du saccage de la bourgeoisie. Par malheur, il n’existe nulle part une nature, un monde, qui ne soit déjà totalement aux mains de la bourgeoisie. Nous vivons dans le monde de la bourgeoisie, c’est le seul. Il ne s’agit pas de tempérer son pouvoir sur le monde mais de la détruire avant qu’elle n’ait détruit la planète.

Il est facile de se gausser des prophéties apocalyptiques. Il est plus urgent de mesurer en quoi la banalisation du nucléaire transforme réellement les conditions de la lutte de classe.

La bourgeoisie domine le monde mais elle maîtrise mal sa domination. Son pouvoir l’effraie autant que ceux qui lui résistent. Elle a su réduire à la misère totale les rapports humains et piller le tiers monde, mais le vertige la saisit. Comment dominer encore pour croire qu’on se domine ? Que détruire pour prouver sa force ? La guerre peut être envisagée comme réponse complémentaire, le nucléaire, lui, est inévitable.

Le nucléaire nous est imposé par la réalité du monde, disent nos maîtres. « L’énergie facile c’est fini », le pétrole est rare donc cher… Le nucléaire est le seul recours. C’est bien la réalité du monde de la bourgeoisie. Et c’est pourquoi elle doit nécessairement jouer le nucléaire, car si elle ne croit pas à l’économie (prouvée par la crise) et à la rareté, qui y croira ? La bourgeoisie se refroidit plus vite que le soleil, lequel n’étant pas « économisé » comme énergie n’est pas rare. Les dangers immédiats du nucléaire sont nombreux. Les écologistes ont su les dénoncer comme les mensonges maladroits des États et des industriels. Mais à chaque fois que l’on débat des dangers du nucléaire, on dissimule un peu le danger nucléaire. La société nucléaire est bien au sens littéral une société totalitaire (et non « policière »). Sa caractéristique n’est pas un renforcement du contrôle de la société par l’État mais au contraire une perte définitive de contrôle, y compris par la bourgeoisie, du destin des hommes et de leur planète.

Sans mesurer sa tâche ni la comprendre, la bourgeoisie aura marqué la planète d’un sceau indélébile. Le totalitarisme résidera dans l’absence définitive d’alternative. Nous pourrons nous débarrasser des énarques et de Georges Marchais [dirigeant stalinien français], mais pas de 200 surgénérateurs. L’histoire de l’humanité sera figée dans le « choix » entre la société déshumanisée que nous connaissons et la destruction de la planète avec ses maîtres (généralisation du terrorisme).

La bourgeoisie rêve de fonder enfin sa domination dans les centrales, sans voir qu’elle risque de casser son jouet et nous avec. Les bourgeois sont les vrais punks, incapables de dominer correctement le présent, ils s’apprêtent à supprimer l’avenir.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

[1] Théoricien du mouvement autonome italien, incarcéré pour une participation, qu’il nie, à des actions armées ; élu député du Parti radical (1983), il peut s’exiler en France, d’où il retournera affronter la justice italienne. Cf. Marx au-delà de Marx, L’Harmattan, 1996 ; Exil, Mille et une nuits, 1998. Pour une critique de la vision économiste de Negri, voir mon Économie de la misère, La Digitale, 1999.