L’Offensive de printemps (1980)

De ce texte anecdotique et didactique, je ne dispose que de la version dactylographiée. Je n’ai pu vérifier ni à quel journal il était destiné ni s’il a été publié. Traitant de la violence de rue au début des années 80, crépuscule du mouvement autonome[1] et veille de l’arrivée de la gauche aux affaires, il fournit quelques éléments de réflexion (et de comparaison historique) sur l’usage collectif de la violence. La signature est empruntée à l’un des meilleurs écrivains révolutionnaires de langue française, Georges Darien, auteur notamment du Voleur, et de La Belle France.

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Dans un tract diffusé le 20 mai [1980], une « Conjuration des vandales » se félicite de ce que « la colère est devenue un peu plus intelligente ». Ce 20 mai précisément, la colère ne cassait pas des briques !

Boulevard de Port Royal, alors que le cortège occupe la chaussée, un certain nombre d’autonomes (à lire entre guillemets) passent à l’offensive sur les trottoirs. Le résultat, prévisible par l’étudiant le plus stupide, ne se fait pas attendre. Les CRS chargent sur le trottoir, matraquent, gazent et procèdent aux arrestations rituelles. Pendant ce temps, le cortège tient, malgré la charge, les gaz et la panique (minimale). La manifestation est néanmoins coupée en trois. Scénario banal et lassant qui m’inspire les réflexions suivantes.

– 1. La plupart des camarades autonomes refusent obstinément, quelle que soit la situation militaire du moment, de former des chaînes intégrées au cortège. Il s’agit d’un principe, donc d’une erreur. Dans le cas précis évoqué ce refus maladif a eu des conséquences désastreuses.

– 2. Il ne s’agit évidemment pas de reprocher aux autonomes d’avoir fait matraquer d’innocents étudiants, d’avoir pris en otage la manif ou autre billevesée. Constatons simplement qu’une action irréfléchie a entraîné une défaite sur le terrain et gaspillé les chances d’offensive collective.

– 3. Les camarades autonomes semblent ne comprendre l’offensive qu’individuelle ou par petits groupes affinitaires. La plupart étaient venus en veston, sans le minimum d’équipement défensif (casque, foulard, lunettes). Dans ces conditions, l’offensive consiste à jeter quelques projectiles en direction de la police et à fuir à la première charge. Tout procès d’intention mis à part, on a là une caricature de la provocation.

– 4. Quel est donc l’intérêt de semblables amusements ? S’agit-il de blesser autant de flics que possible ? Si oui, cotisez-vous pour faire l’emplette d’une mitrailleuse. S’agit-il de se défouler sans trop de risques, quitte à abandonner le terrain à l’adversaire ? Si oui, essayez plutôt la bioénergie, la méditation ou même le militantisme mais… ailleurs, y’a de la place.

– 5. L’affrontement avec la police n’est pas en soi un acte glorieux ni passionnant. C’est dans et par l’affrontement collectif avec la police que peut se structurer une « intelligence de la révolte » (cf. 23 mars [1979, date de l’arrivée à Paris de la marche des sidérurgistes ; lesquels ont combattus la police dans le quartier de l’Opéra, aux côtés des autonomes]). Une condition à cela est que les camarades sachent, quand il le faut, s’intégrer au cortège, y former des chaînes dont on ne doute pas qu’elles seront plus solides et déterminées que celles formées par le vulgaire.

– 6. Il semble que les camarades autonomes n’aient jamais vu de manifestation globalement offensive. Ce fut pourtant le cas lors de certains manifs Vietnam ou Chili. On y voyait fonctionner ensemble des groupes de choc armés et des milliers de manifestants casqués en chaînes serrées. Question : que font les flics devant 6 000 manifestants casqués avançant en rang serrés. Réponse : ils reculent, figurez-vous ! Les flics ont eux aussi la trouille, il serait bon de s’en souvenir.

– 7. Le 20 mai, lors de la dissolution, quelques rangs de manifestants décidés et équipés auraient pu entraîner le cortège et faire reculer la police. Au lieu de cela, quelques bureaucrates allèrent s’entendre ordonner la dispersion [par les flics] et l’organisèrent (très mal, bien sûr). Les autonomes n’étaient plus là depuis longtemps.

– 8. Ma dernière remarque s’adresse à tout manifestant, casseur ou non, décidé à mener la manif jusqu’à son terme, malgré les flics, simplement soucieux de rentrer chez lui en bon état. Le minimum que vous puissiez faire est de vous munir d’un casque, d’un foulard, d’une paire de gants, de lunettes étanches (type lunettes de piscine, dans tous les grands magasins). Pensez aussi à emporter citrons et bicarbonate de soude. Préférez les baskets aux sabots, les pantalons aux grandes robes, les mains libres aux sacs encombrants. Tout le monde sait ça, penserez-vous, eh bien non. À chaque grenadage, on voit 2 000 personnes essayer de se nouer un mouchoir trop court autour du pif. Quant aux imbéciles qui croient encore qu’en venant casqué à une manif on risque d’être repéré, matraqué, voire déconsidéré aux yeux des concierges, ils croient surtout en la police de leur pays. Qu’ils restent donc devant la télé !

Pour ceux qui n’auraient pas couru assez vite, rappelons, on ne le fera jamais assez, que quelque soient les circonstances et ce que les flics pourront leur raconter il ne faut jamais rien déclarer ni signer (c’est un droit inscrit dans la loi). Enfin, ne jamais accepter d’être jugé en flagrant délit, ce qui nous éviterait des cas comme celui de Dominique Ferret, condamné à un an de prison pour des violences qu’il nie (mais il en reconnaît d’autres et a accepté les flags).

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Pierre Darien

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[1] Nébuleuse de groupes et de journaux issus majoritairement du maoïsme, rejoints par des libertaires et quelques rares trotskistes, le mouvement « autonome » est influencé idéologiquement par son homologue italien, et notamment par les textes de Toni Negri. Il pratique volontiers le coup de main (contre un commissariat, des magasins de luxe) et saisit toutes les occasions d’affrontement avec la police.

 

Ce texte a été publié dansrubon5

L’Atome crochu (1980)

Publié dans Patchwork, revue du CINEL, Centre d’initiatives pour de nouveaux espaces de liberté, animé notamment par Félix Guattari (sans indication de numérotation ni de date [1980]). La livraison contient des textes de Guattari, de l’écrivaine féministe Françoise d’Eaubonne, du philosophe Toni Negri[1], etc. Les idées évoquées dans cet article ont été reprises dans De la Révolution (chapitre premier « Le réel et la fission » ; sur ce livre, voir plus loin).

Ce court article est rédigé l’année suivant l’accident survenu à la centrale nucléaire américaine de Three Mile Island qui entraîna le déplacement de deux cent mille personnes, le temps que les autorités s’assurent que le cœur de la centrale ne risquait pas d’exploser. Le ministre français de l’Industrie André Giraud déclarait à ce propos, en avril 1979 : « La première observation me paraît être, compte tenu de l’enchaînement tout à fait exceptionnel des six défaillances et erreurs […], la confirmation de la faible probabilité d’un tel accident. ». Sept ans plus tard, il estimera que de mauvais esprits font un usage déloyal de la catastrophe de Tchernobyl.

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L’écologisme a renouvelé l’illusion d’un monde à préserver du saccage de la bourgeoisie. Par malheur, il n’existe nulle part une nature, un monde, qui ne soit déjà totalement aux mains de la bourgeoisie. Nous vivons dans le monde de la bourgeoisie, c’est le seul. Il ne s’agit pas de tempérer son pouvoir sur le monde mais de la détruire avant qu’elle n’ait détruit la planète.

Il est facile de se gausser des prophéties apocalyptiques. Il est plus urgent de mesurer en quoi la banalisation du nucléaire transforme réellement les conditions de la lutte de classe.

La bourgeoisie domine le monde mais elle maîtrise mal sa domination. Son pouvoir l’effraie autant que ceux qui lui résistent. Elle a su réduire à la misère totale les rapports humains et piller le tiers monde, mais le vertige la saisit. Comment dominer encore pour croire qu’on se domine ? Que détruire pour prouver sa force ? La guerre peut être envisagée comme réponse complémentaire, le nucléaire, lui, est inévitable.

Le nucléaire nous est imposé par la réalité du monde, disent nos maîtres. « L’énergie facile c’est fini », le pétrole est rare donc cher… Le nucléaire est le seul recours. C’est bien la réalité du monde de la bourgeoisie. Et c’est pourquoi elle doit nécessairement jouer le nucléaire, car si elle ne croit pas à l’économie (prouvée par la crise) et à la rareté, qui y croira ? La bourgeoisie se refroidit plus vite que le soleil, lequel n’étant pas « économisé » comme énergie n’est pas rare. Les dangers immédiats du nucléaire sont nombreux. Les écologistes ont su les dénoncer comme les mensonges maladroits des États et des industriels. Mais à chaque fois que l’on débat des dangers du nucléaire, on dissimule un peu le danger nucléaire. La société nucléaire est bien au sens littéral une société totalitaire (et non « policière »). Sa caractéristique n’est pas un renforcement du contrôle de la société par l’État mais au contraire une perte définitive de contrôle, y compris par la bourgeoisie, du destin des hommes et de leur planète.

Sans mesurer sa tâche ni la comprendre, la bourgeoisie aura marqué la planète d’un sceau indélébile. Le totalitarisme résidera dans l’absence définitive d’alternative. Nous pourrons nous débarrasser des énarques et de Georges Marchais [dirigeant stalinien français], mais pas de 200 surgénérateurs. L’histoire de l’humanité sera figée dans le « choix » entre la société déshumanisée que nous connaissons et la destruction de la planète avec ses maîtres (généralisation du terrorisme).

La bourgeoisie rêve de fonder enfin sa domination dans les centrales, sans voir qu’elle risque de casser son jouet et nous avec. Les bourgeois sont les vrais punks, incapables de dominer correctement le présent, ils s’apprêtent à supprimer l’avenir.

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[1] Théoricien du mouvement autonome italien, incarcéré pour une participation, qu’il nie, à des actions armées ; élu député du Parti radical (1983), il peut s’exiler en France, d’où il retournera affronter la justice italienne. Cf. Marx au-delà de Marx, L’Harmattan, 1996 ; Exil, Mille et une nuits, 1998. Pour une critique de la vision économiste de Negri, voir mon Économie de la misère, La Digitale, 1999.

L’histoire, le sexe et la révolution

Ce texte constitue l’épilogue du livre Pièces à convictions.rubon5

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« Depuis 1968, ma réflexion et ma pratique politique sont un inventaire permanent. Ce n’est pas la révolution permanente, c’est l’inventaire permanent. »

Daniel Cohn-Bendit, Libération, 8 mars 2001.

 

Démocratie privée de son empire, la société française n’aime ni l’histoire de ses origines (la Terreur) ni celle de sa splendeur (le colonialisme). La mémoire collective qu’elle décrète bienséante est donc sélective. Elle use volontiers de prescriptions morales et de sommations juridiques. Énième avatar du genre, le « droit d’inventaire » — d’abord revendiqué par un dirigeant social-démocrate à l’égard de la politique de François Mitterrand —, qu’un essayiste[1] proposa d’exercer sur Mai 1968 et singulièrement sur « la question du sexe » qui, si l’on comprend bien, y trouvait ses origines. Comme nous le verrons, d’autres transformeront bien vite en « devoir » pour les autres le nouveau droit qu’ils s’accordent à eux-mêmes. C’est que la révision de l’histoire au service de l’idéologie se doit d’être permanente, et les réviseurs capables d’émulation et de surenchère.

Les réviseurs suggèrent qu’une chape de plomb soixante-huitarde, révolutionnaire et libertaire, pèse sur la société française, dont la présence au pouvoir — au gouvernement, dans les médias et chez les dirigeants patronaux — d’anciens gauchistes serait le signe. Ces ralliés au capitalisme, y compris dans sa variante chimérique « libérale-libertaire », sont supposés incarner la persistance de Mai. Ainsi rivalisent entre eux, pour la même cause, ceux qui depuis toujours nient la nature du mouvement de 68 et ceux qui l’ont renié.

Spécialiste de la police des idées, le réviseur se flatte de compétences archéologiques. Ayant affirmé la nécessité d’un inventaire, il peut faire valoir ses droits d’inventeur [2]. Ainsi révélera-t-il l’existence de la « pédophilie ». Il a trouvé ça tout seul ! On savait que Marx avait créé les camps staliniens ; on découvre à l’aube du XXIe siècle que ce sont Mai 68 et la décennie suivante qui ont produit la « pédophilie ». Jusque-là, Mai 68 était supposé n’être rien. Révision faite, il faut admettre que de ce non-lieu de l’utopie vient tout le mal de l’époque : la « pédophilie », la violence, le laxisme, la délinquance, la drogue, l’absentéisme scolaire, le syndrome immunodépressif acquis, etc. Lire la suite

Peaux de lapins ! La «Fusillade de Vincennes» (1994)

Le mardi 4 octobre 1994, à 21 h 25, Audry Maupin (22 ans) et Florence Rey (19 ans), braquaient les deux policiers en faction à la pré-fourrière de Pantin et leur volaient leurs armes. Ils obligeaient un taxi à les mener place de la Nation. Le chauffeur entrait volontairement en collision avec une voiture de police. Dans la fusillade qui s’ensuivit, il fut abattu, ainsi que deux policiers. Un autre fut blessé, ainsi que deux passants. Le couple contraignit ensuite un automobiliste à les emmener dans la direction de la porte de Vincennes. La voiture fut prise en chasse par des motards. A 21h 50, une dernière fusillade éclatât. Un motard fut tué, le jeune homme mortellement blessé, sa compagne arrêtée.

Dès le lendemain soir, Charles Pasqua donnait à la télévision la version officielle des faits et rappelait que le peu de réalité de ce monde est d’abord garanti par le ministère de l’Intérieur : « Dans une certaine mesure, les deux malfaiteurs relèvent plus de la psychiatrie que d’autre chose. Ces jeunes gens désespérés sont enfermés dans un fantasme de théories anarchistes visant à détruire la société. » S’appuyant notamment sur un texte signé d’une « Organisation de propagande révolutionnaire » retrouvé à Nanterre, dans le pavillon squatté par les jeunes gens, la presse allait agiter l’épouvantail de l’anarchie : « Les anarchistes meurtriers de Nanterre », titrait France-Soir (6 octobre) ; « L’équipée sauvage de deux apprentis anars » titrait Libération le même jour ; L’Événement du jeudi (13 octobre) annonçait « Le retour de l’anarchisme “moléculaire” » !

Je pris l’initiative de contacter plusieurs camarades de différentes sensibilités (autonomes, libertaires, ultra-gauche) pour leur soumettre un texte d’abord, l’idée d’une brochure ensuite.

Le texte qui suit a d’abord été diffusé de manière militante, puis publié notamment dans Alternative libertaire (Bruxelles ; janvier 1995 sous le titre « Deux camarades ») et dans le Bulletin d’information de la 2e UR/CNT (n° 47, 15 janvier 1995), organe de la « CNT [Confédération national du travail, anarcho-syndicaliste] de la rue de la Tour d’Auvergne » (quand la CNT de la rue des Vignolles ne soufflait mot ni de l’événement ni de notre réaction). Il sera repris dans une brochure de quarante pages intitulée Quelques leçons sur l’affaire dite “de la fusillade de Vincennes” (supplément au n° 4 de Auberge Au Libre Olibrius, avril 1995), dont le texte de présentation est cosigné par les mêmes auteurs que « Peaux de lapins ! » : Hervé Delouche, Jimmy Gladiator, Aris Papathéodorou, Serge Quadruppani, et l’auteur de ces lignes[1].

Les notes et ajouts entre crochets sont de ma plume.

Deux camarades

Audry Maupin et Florence Rey ne sont pas inconnus dans les milieux libertaires et « contestataires » parisiens. Ils ont fréquenté les librairies, les lieux de réunion, les groupes que nous animons ou avec lesquels nous avons des contacts. Ils sont bien connus de beaucoup de militants et ont notamment participé au mouvement anti-CIP.

Mieux, Audry et Florence ont activement milité en 93-94 dans la mouvance libertaire. À l’automne 1993, Audry a ainsi participé à une action publique spectaculaire — au cours de l’occupation des bâtiments administratifs de la faculté de Nanterre (pour l’inscription d’étudiants étrangers) — pour laquelle ses talents de grimpeur le désignaient : l’escalade d’une tour pour y accrocher une banderole. Cette action, menée par des syndicalistes de la CNT-FAU et de l’AGEN-UNEF, et des étudiants non-syndiqués, s’est déroulée au vu et au su de tous, journalistes compris.

Il nous semble que la première réaction qui s’imposait à l’annonce de l’équipée de la nuit du 4 au 5 octobre, de la mort d’Audry et après les déclarations de Pasqua était d’affirmer publiquement et simplement que ce garçon était (ou avait été) un camarade. Ce que ses camarades d’escalade de l’« Union sportive ouvrière de Bezons », ont su faire, les anarchistes s’en sont montrés incapables.

Nous imaginons bien que c’est la crainte des tracasseries policières qui a motivé et qui motive encore le silence de ces gens.

Certains déménagent leurs archives et leurs carnets d’adresses, d’autres chuchotent qu’il « n’est pas facile de prendre position ». Nos yeux éberlués ont même vu des autocollants « Anarchistes pas tueurs » signés « Apache ». Qu’elle soit l’œuvre d’un égaré ou d’un groupe [la première hypothèse était la bonne, le groupe Apache ayant démenti toute implication], cette initiative coliqueuse en prépare sans doute d’autres : à quand « Anarchistes pas voleurs », signé « Groupe Jules Bonnot » ? En tout cas, pour l’heure, tout le monde rentre la tête dans les épaules et attend.

Notons que l’embarras et la censure sont également partagés par une presse naturellement hostile à nos idées et par des anarchistes. Le même texte de Serge Quadruppani (« Lettre à Florence ») a été refusé par Libération et par Le Monde libertaire. Ce cordon sanitaire spontané aide à présenter la révolte de Florence et d’Audry comme un « coup de folie » sans aucun rapport avec la société dans laquelle il est né.

À nos yeux, la peur — compréhensible en elle-même — ne saurait justifier le déshonneur. De ce point de vue, le mal est irrémédiable. Mais il y a pire pour des gens qui se veulent militants révolutionnaires : le silence est une lourde erreur tactique. (Il s’agit bien ici du silence des militants et non de celui de Florence, militante entre les mains de la police, qui est au contraire digne d’éloge et dont nous verrons combien sauront s’inspirer quand viendra leur tour d’être interrogés).

On pouvait être certain que l’enquête (de longue haleine) entamée par les policier déboucherait sur des arrestations de « complices » réels ou supposés. Outre le fait que trois de leurs collègues ont été tués, ce qui est une motivation psychologique et politique suffisante, on peut noter qu’ils se sont abstenus de procéder immédiatement à des perquisitions et de livrer aux journalistes les éléments qu’ils possédaient sur les activités d’Audry et Florence (contacts avec des groupes libertaires ou radicaux, participation au mouvement anti-CIP, etc.).

Dans ces conditions, le seul contre-feu possible à mettre en place consistait et consiste encore à dire publiquement « Oui ce sont des camarades, oui nous avons milité ensemble, non nous n’étions pas au courant de leurs projets ». Ayant dit cela publiquement, il est beaucoup plus aisé de s’en tenir là et de refuser d’ajouter quoi que ce soit dans les locaux de la police judiciaire.

Le silence gêné et les gesticulations vaines « en coulisse », adoptés jusqu’à présent, accréditent l’idée aux yeux des policiers (ce qui n’a pas grande importance), mais surtout aux yeux de la presse et du public (ce qui en a beaucoup plus) de relations honteuses, cachées, et donc d’un « complot » terroriste. Il sera trop tard pour pleurer ensuite sur la méchanceté des médias et l’odieuse campagne antianarchiste qui se prépare.

Dire que « la vérité seule est révolutionnaire » n’est pas ressasser un slogan moraliste, c’est énoncer une vérité stratégique toujours vérifiée.

Dans ces conditions, il est lamentable que les seules réactions de la Fédération anarchiste, qui dispose d’un hebdomadaire, ait été un communiqué, puis un article, l’un et l’autre totalement hors sujet. Le surtitre et le titre de l’article en question donnent une exacte idée de l’intelligence de son contenu : « L’affaire Florence Rey et Audry Maupin — Les anarchistes de plus en plus crédibles, Pasqua panique » (Le Monde libertaire, n° 970, 13 au 19 octobre). Ce genre de fanfaronnades est particulièrement mal venu, quand les libertaires, dès que ça chauffe pour eux, se manifestent surtout par un silence comateux et le souci prioritaire de « sauver les meubles ».

Une structure organisationnelle, une librairie, une radio, un journal, sont des outils qui doivent servir (entre autres) à réagir plus rapidement et plus efficacement dans des situations d’urgence. Ils doivent également être des lieux de débats à chaud et au grand jour entre les militants[2]. S’ils transforment les militants en petits possédants, terrifiés à l’idée de perdre leurs acquis et prêts à tous les renoncements pour les conserver, ces outils deviennent nuisibles[3].

Romantisme révolutionnaire et nécrophilie

Le plus grave est qu’à l’abri de ce silence public se développe dans certains groupes un culte du martyr (« Un des nôtres est tombé »), voire une glorification à bon compte de l’« action » menée.

Rappelons que, visiblement, l’équipée d’Audry et de Florence avait pour objectif immédiat de se procurer des armes (dans un but que nous ignorons) et non d’assassiner les premiers flics venus. Ils auraient pu sinon tuer les deux flics de la fourrière. De ce point de vue, leur aventure se solde par un échec « militaire » lamentable et rappelle plus une scène tragique de roman noir qu’un fait d’arme de la guerre sociale.

De plus, il est bon de préciser que la mort de trois policiers ne saurait en aucune manière être considérée comme une « compensation », ni d’un point de vue arithmétique ni d’un point de vue politique.

La violence sociale collective lors de manifestations (comme celles qui se sont déroulées lors du mouvement anti-CIP à Nantes et Lyon) nous l’avons tous, à un moment ou à un autre, pratiquée et soutenue, mais il est injustifiable — moralement et politiquement — de présenter l’assassinat de policiers choisis au hasard comme une stratégie révolutionnaire.

Faudra-t-il ajouter aux flics les chauffeurs de taxi, les coiffeurs, les « cons » en général ?

À nos yeux, l’aventure tragique d’Audry et Florence fait office de révélateur et de test éliminatoire. Les soi-disant « révolutionnaires » incapables de faire face à ce genre d’événements et/ou qui se complaisent dans des fantasmes morbides et infantiles seraient bien inspirés de se consacrer à n’importe quelle autre activité : collection de timbres, voyages, lecture… Ce serait un service à rendre aux idées qu’ils se montrent incapables d’assumer.

La poursuite du projet révolutionnaire ne peut se réduire à un jeu de gendarmes-voleurs, pas plus avec des flics qu’avec des nazillons.

L’apathie générale, trop rarement secouée par de brèves explosions sociales, conduit beaucoup de militants ou de jeunes révoltés à entretenir un folklore « militaire » exaltant l’affrontement physique et/ou armé comme seule expression possible de la radicalité. Des publications par ailleurs sympathiques et utiles auxquelles plusieurs d’entre nous ont collaboré (Mordicus, Quilombo, etc.), si elles n’ont jamais eu dans les textes, de complaisance pour la violence individuelle et suicidaire, si elles ont même, à l’occasion, critiqué les limites de certaines pratiques de violence collective, ont parfois contribué à entretenir, par le jeu de l’iconographie ou de plaisanteries provocatrices, un folklore du « baston » qui devrait être clairement tenu pour ce qu’il est : une légèreté lourde de conséquences.

Une femme, témoin de la poursuite dans le bois de Vincennes, déclare à Libération (6 octobre) : « J’ai cru qu’ils tournaient un film, ça ne faisait pas vrai, pas comme à la télé ». Les mauvais scénarios sont faits pour la télé ; dans la réalité ils sont décevants. Ça ne fait pas vrai mais hélas c’est vrai. Les balles sont de vraies balles et les cadavres ne se relèvent pas.

Sauf événements impossibles à prévoir, Florence risque fort de sortir de prison à une date où beaucoup des jeunes anarchistes et radicaux d’aujourd’hui auront depuis longtemps remisé leur drapeau et leur prétention à changer ce monde.

[Florence Rey a été condamné, en octobre 1998, à vingt ans de réclusion criminelle. Elle est sortie de prison le 2 mai 2009.]

La mort d’Audry et le destin de Florence doivent marquer un retour au réel et alimenter le débat et la réflexion collective, non d’autres délires. A cette condition, la solidarité avec Florence et les autres personnes inculpés dans cette affaire, pourra s’organiser sur des bases claires et suivant des modalités qu’il conviendra de fixer avec leur accord.

Paris, le 29 octobre 1994

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38Claude Guillon, Aris Papathéodorou, Hervé Delouche, Serge Quadruppani.

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[1] Je suis également responsable de plusieurs des textes publiés dans la brochure : « Bestiaire (suite) », une réponse au groupe Apache ; « Papa, Maman, la police et moi. Famille nucléaire et anarchisme régressif », une critique des justifications du silence public des jeunes de la CNT ; « Panorama du milieu libertaire, de sa presse, et des alentours » ; « Maintenant : la médiocrité à la page », texte cosigné avec Serge Quadruppani critiquant le traitement porno-spectaculaire des événements par le journal de Michel Sitbon. J’ai cessé toute relation avec S. Quadruppani (décembre 1999), dont la campagne de calomnies qui l’a visé ne saurait excuser les mauvaises manières.

[2] Seule Radio libertaire joua partiellement ce rôle.

[3] On a pu vérifier, hélas, lors des mouvements sociaux ultérieurs, la paralysie politique qu’entraîne ou aggrave la gestion et la préservation d’« outils de lutte » qui, en fait, se sont depuis longtemps transformés en coûteux moyens de paraître.

 

Ce texte a été republié dansrubon5

Vous avez demandé la révolution… ne quittez pas (1984)

Ce texte a été publié, dans le premier numéro du bulletin Prisonniers de la démocratie, en août 1984. À la suite d’une erreur (objet d’un erratum dans la seconde livraison), seul le prénom de l’auteur était indiqué.

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L’étude de l’histoire du mouvement révolutionnaire montre que la question de l’exercice de la contrainte s’est toujours posé immédiatement, dès la première rupture territoriale avec l’ordre établi.

Il existe deux types de protestations indignées contre une telle affirmation :

– 1. Elle serait l’expression d’ambitions Fouquier-Tinvillesques (1764-1795).

— Mais c’est justement dans l’hypothèse où les juges bourgeois sont mis hors d’état de nuire et où la révolution a su se prémunir contre les prétendants à leur succession que se posent à nous, entre autres, le problème de savoir que faire des accapareurs, des assassins, des violeurs, etc.

– 2. La révolution détruit les rapports sociaux capitalistes, non les individus, même s’il arrive aux premiers de s’incarner dans les seconds. Or, sauf à se limiter à une vision classique et classiste de la révolution, son mouvement même abolira les rapports sociaux qui produisent violeurs, accapareurs, etc.

— Donc, s’il y a viol, on peut en déduire au choix : a) que la révolution n’a pas encore commencé (Repassez demain !), b) qu’elle a échoué.

Voilà un raisonnement qui, honteux peut-être, se mord férocement la queue. Notons au passage qu’il ne répond en aucune manière à la question posée qui est sommée de ne plus se poser jusqu’au jour où elle sera résolue.

L’exemple du viol a été mille fois utilisé et il conserve, me semble-t-il, toute son efficacité en ce qu’il pose utilement des questions difficiles.

Il est exact que sous prétexte de faire reconnaître par la société un crime courant commis le plus souvent contre des femmes, le mouvement féministe a apporté une caution inespérée à l’idéologie judiciaire. Pour autant, évacuer la question du viol en décrétant qu’il ne s’agit que d’une violence parmi d’autres, et équivalente aux autres, me paraît présomptueux et inefficace. Pour réduire le viol à une violence ordinaire on doit postuler que le sexe est une région du corps parfaitement équivalente à toutes les autres. J’ai le sentiment que personne n’agit et ne pense en fonction de ce postulat, dont par ailleurs je vois mal sur quoi il se fonde. Comme je ne vois pas non plus à quoi ça sert (sinon justement à « banaliser » le viol) je me refuse à partir de là.

Je constate que le viol commis par un être de chair et d’os n’est pas vécu de la même manière que le « viol psychique » auquel peuvent être assimilés la publicité ou l’obligation du salariat[1]. Il me paraît normal qu’aucune oppression générale et anonyme ne rende plus supportable une violence directe subie dans son corps et infligée par le corps d’un autre. J’émets l’hypothèse que ce qui rend le viol particulièrement humiliant, c’est qu’il impose un simulacre de don amoureux.

Vouloir éliminer cette question amène à de curieuses affirmations. Ainsi est-il étrange d’écrire que c’est l’intervention de l’État qui « transforme en horreur » les délits sexuels. Si l’on veut parler du viol, c’est une horreur, effectivement produite par un mode de rapports inhumains, mais à laquelle l’intervention des flics et des juges ne fait qu’ajouter de l’horreur. On peut fort bien décider de se passer de cette horreur supplémentaire, voire tenter de faire l’économie de la vengeance. Reste une nécessité de protection à laquelle la prison répond à la manière bourgeoise, c’est à dire : individuellement, ponctuellement, mensongèrement, en fabriquant une deuxième victime, le violeur détenu. Mépriser ce besoin de protection, ignorer en quoi la prison y répond, c’est renvoyer les gens — singulièrement les femmes — au temps de la révolution, où enfin la question sera posée différemment. S’ensuit dans la tête du plus grand nombre l’idée qu’il est plus commode de tolérer la prison (éventuellement réformée) dans le monde tel qu’il est, où — au moins — on peut laisser aux salauds le soin de faire le sale boulot.

On m’objectera que la révolution communiste abolira les occasions de sale boulot. Dans la pratique, c’est à dire en l’état actuel de la théorie et du mouvement social, il s’agit à mon sens d’une utopie (quelque chose qui n’a pas de lieu pour être). Utopie pernicieuse parce qu’elle n’est pas présentée comme telle et parce qu’elle risque de servir de repoussoir au monde présent.

Dire que la révolution que nous souhaitons n’aura rien de commun avec aucune des révolutions passées, c’est dire aussi que nous ne pouvons que l’espérer, la rêver, mais en aucune façon la penser. À tout prendre, l’utopie d’un Fourier est en prise plus directe sur ma vie.

Je ne vois pas que l’alternative soit entre « imaginer une société sans prison » et « désirer une société où ce seraient d’autres qui subiraient l’enfermement ». Je peux tout imaginer. Ce qui m’intéresse, c’est ce que je peux faire passer de ce que j’imagine dans le monde (et comment m’y prendre). Bien sûr, je n’ai rien à dire à qui « désire » prendre le pouvoir pour le seul plaisir de l’exercer contre les autres. Néanmoins, rien ne me permet de penser aujourd’hui qu’un mouvement révolutionnaire pourra s’abstenir de faire subir à ses ennemis ce que subissent aujourd’hui les prisonniers (on peut sûrement faire plus rationnel, plus « humain »). La révolution et la démocratie ont peut-être des ennemis communs ? Peut-être ceux-là regretteront-ils la répression bourgeoise en période révolutionnaire ? Je n’en sais rien et ne veux rien promettre. La question n’est pas tant de savoir ce que nous désirons, mais quel rapport existe et existera entre ce que nous désirons ou imaginons et ce que nous pourrons faire. Je note n’avoir rencontré aucun partisan de l’abolition présente et à venir des prisons qui n’admette, en privé, l’hypothèse que la révolution doive recourir à la torture, à l’enfermement, à l’assassinat… Cette prudente concession à l’expérience historique est curieusement absente des textes publics.

Dire que je me bats aujourd’hui pour la destruction des prisons, donc pour la libération de tous les prisonniers (violeurs et fascistes compris), c’est faire un usage qui me paraît concrètement subversif de l’utopie, c’est à dire d’une « revendication » qui n’a aucune chance d’être jamais satisfaite par les maîtres (étant entendu que nous combattons pareillement tout contrôle social susceptible de remplacer en tout ou partie les murs de la taule).

C’est montrer que nous ne pouvons rien accepter de ce monde, dans ce monde.

Ce monde sans prisons est une impossibilité ; supprimons donc ce monde, nous y verrons plus clair. Mais ne faisons croire à personne qu’un monde sans pouvoir est réalisable ; c’est une illusion qui, dès que pratiquée, risque de sombrer dans le ridicule et le sang.

 

Les révolutionnaires ont-ils un « statut[2] » ?

Dénoncer le régime disciplinaire infligé aux membres d’Action directe va de soi. On peut voir à juste raison dans le choix des chefs d’inculpation, « association de malfaiteurs » et non « reconstitution de ligue dissoute », une volonté de criminaliser l’action de ces militants. Leurs motivations seraient crapuleuses (braquages) et sanguinaires (« terrorisme »), et leurs déclarations politiques ne serviraient qu’à duper l’opinion de gauche. Répondre à ces calomnies est une tâche de solidarité et aussi une manière intelligente de se protéger soi-même, l’État utilisant toujours les mêmes procédés pour éliminer les révolutionnaires.

Donc, le souci des militants d’AD de proclamer leur engagement révolutionnaire contre les mensonges de la presse et de l’État est aussi le mien. Reste à savoir comment procéder. Or ce que propose Hellyette revient à réclamer un « statut politique ». Il me semble qu’il est impossible de soutenir ce mot d’ordre sans entretenir de graves ambiguïtés. Il ne suffit pas d’écarter le mot pour éviter la chose (« je ne demande pas de privilèges »). Tout « statut politique » est de fait un privilège.

« Tout homme n’est pas mon frère », comme le disait justement Marx, et les prisons enferment des salauds, des fascistes, et plus simplement des gens avec lesquels je n’ai rien à faire. Pourtant, je suis favorable à la destruction aujourd’hui de toutes les prisons. Je sais comment la prison sert de régulateur de la violence sociale à la bourgeoisie. Je sais aussi que c’est au nom du peuple, en mon nom, que l’on enferme chaque jour, et je ne le supporte pas.

Je comprends d’autant moins comment un révolutionnaire emprisonné peut réclamer pour les seuls révolutionnaires des droits qui viendraient sanctionner je ne sais quelle supériorité. Le délinquant moyen serait au mieux un individu révolté ; le militant verrait plus loin, vers la révolution. Je veux bien que cette distinction reflète une part de la réalité. Mais si cela peut justifier aux yeux de l’État une différence de traitement entre « politiques » et « droits communs », ce ne peut être qu’au détriment des premiers. Le « statut politique », les militants d’AD l’ont déjà !

Par ailleurs, les revendications énumérées par Hellyette me paraissent intéressantes et de nature précisément à permettre l’affirmation d’une identité révolutionnaire pour autant qu’elles soient proposées à l’approbation de tous les prisonniers. Il me semble qu’un révolutionnaire se fait d’autant mieux « reconnaître » en tant que tel qu’il est le premier et/ou le plus déterminé à proposer des mots d’ordre clairs et radicaux à tous les opprimés, ici à tous les prisonniers (étant entendu que lesdits mots d’ordre peuvent être revus et corrigés).

Je me pose des questions sur un « internationalisme révolutionnaire » qui exclue les fumeurs de H, les voleurs de voitures ou les braqueurs du bénéfice du « statut politique », mais l’accorde aux Arméniens, Corses et Basques nationalistes.

Pas de droite, le FLNC ? Qui va en décider ? L’État ? Une commission de prisonniers d’AD ? Plus on envisage les implications concrètes de telles propositions, plus on se heurte à des absurdités. Il me paraît probable que les taules renferment des individus qui ne se pensent pas révolutionnaires et le sont mille fois plus que les militants nationalistes du FLNC ou de l’ETA qui, à mon point de vue, ne le sont pas du tout.

(Parenthèse : il semble que pour certains, les nationalismes, en s’armant, perdraient leur caractère contre-révolutionnaire. Par un tour de passe-passe vraiment extraordinaire, l’internationalisme se comprendrait comme une coordination des nationalismes. Un révolutionnaire se doit de dénoncer les pratiques colonialistes françaises à Tahiti et à Bastia. Par ailleurs, il ne peut qu’être hostile, en tant qu’internationaliste, à l’« indépendance » de la Corse ou de Tahiti.)

Je pense que l’on a toujours intérêt à adopter une stratégie révolutionnaire aussi large que possible. En luttant pour les droits de tous les prisonniers, les militants luttent d’abord pour leurs propres droits. Ils peuvent ainsi dénoncer la prison comme instrument de répression et d’exclusion et faire tomber le masque du libéralisme de gauche ; autrement dit : faire avancer de pair leurs affaires et celles de la révolution.

Dans cette optique, il est au mieux dérisoire, au pire erroné, d’exclure à l’avance du bénéfice des droits que l’on réclame, certaines catégories de « politiques », ici les fascistes. Il n’entre aucun humanisme dans ma remarque ; il s’agit de savoir dans et contre quelle société on se bat. Exemple : je suis hostile à la dissolution du Front national (et de la FANE, du SAC[3], d’AD, etc.), mais je pense que c’est aux révolutionnaires d’interdire militairement les meetings de Le Pen s’ils le jugent bon. Chaque mesure de répression politique (dissolution d’organisation, saisie de journal ou de livre) renforce la loi et l’idéologie que l’on utilisera demain contre moi et mes amis. Il se trouve qu’en démocratie, les droits reconnus au militant fasciste me protègent aussi moi. Si l’on entend ignorer complètement le fonctionnement de la société (ce qui à mon avis n’a pas de sens), il ne faut parler ni de « reconnaissance » ni de « statut politique ».

15 juin 1984.

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[1] Ces critiques visent un article publié dans la revue La Banquise (« Pour un monde sans morale », n° 1, premier trimestre 1983), à laquelle participaient certains animateurs de Prisonniers de la démocratie. Extraits : « Comme si infliger à une femme la pénétration d’un pénis par la violence était plus dégoûtant que de la forcer à l’esclavage salarial par la pression économique ! […] Comme si la manipulation publicitaire, les innombrables agressions physiques du travail ou la mise en carte par les organismes de contrôle social ne constituaient pas des violences intimes au moins aussi profondes qu’un coït imposé ! » (p. 36-37).

[2] Je me suis appuyé pour rédiger cette partie de mon texte sur celui d’Hellyette Bess [militante du groupe Action directe (AD)] daté du 21 mai 1984 (« Pour la reconnaissance de notre identité politique »). Les idées que je suis amené à critiquer ne sont pas forcément les siennes. L’organisation Action directe est fondée en 1979 par des libertaires, rejoints par des militants issus de l’autonomie. Elle se signale d’abord par des mitraillages de bâtiments administratifs, puis, après sa dissolution en août 1982, par des attentats à l’explosif et la revendication des meurtres du général René Audran, patron des ventes d’armes françaises (janvier 1985) et de Georges Besse, patron de Renault (novembre 1986). Au milieu des années 80, AD fusionne avec plusieurs groupes européens de lutte armée, notamment la Fraction armée rouge (RAF) allemande, née en 1968, dont elle adopte le vocabulaire et les analyses prosoviétiques.

[3] La FANE était un groupuscule néo-nazi, le Service d’action civique une milice gaulliste.

 

Ce texte a été republié dansrubon5

GLOSSAIRE (1986)

En novembre et décembre 1986, un mouvement étudiant et lycéen de très grande ampleur s’opposa au ministre de l’Éducation Alain Devaquet, dont le projet de réforme entendait renforcer la sélection dans l’enseignement supérieur. Le mouvement fut marqué par des mobilisations considérables et par des violences policières : cinq cent mille manifestants dans toute la France, le 27 novembre ; huit cent mille, dont cinq cent mille à Paris, le 4 décembre. Lors de cette dernière manifestation, sur l’esplanade des Invalides, trois manifestants sont grièvement blessés : l’un d’eux a la main arrachée, un militant de la Fédération anarchiste perd un œil. Dans la nuit du 5 au 6 décembre, un étudiant de vingt-deux ans, Malik Oussekine est assassiné par des policiers des « pelotons voltigeurs motocyclistes », rue Monsieur-le-Prince, à Paris. Au moment où le mouvement risque d’opérer une jonction avec certains secteurs syndicaux, le gouvernement dirigé par Jacques Chirac (Mitterrand étant président de la République) retire le projet Devaquet.

Le tract ci-dessous sera distribué à Paris, lors des manifestations de décembre. Également publié dans Chroniques libertaires (n° 3, janvier-février-mars 1987), et Ma !, revue libertaire suisse (n° 11, mars 1987).

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Glossaire

(Dictionnaire qui donne l’explication de mots anciens ou mal connus.)

Politique : Mensonge sur les rapports humains selon lequel il est inévitable que la vie de l’immense majorité des hommes soit dirigée par une minorité de « spécialistes » autoproclamés sous prétexte de circonstance, de race ou de savoir. Dès que dénoncé, dans sa version totalitaire ou démocratique, ce mensonge doit s’appuyer sur la force.

Apolitique : Se dit d’une personne qui affiche son dédain pour un système auquel elle est, en fait, entièrement soumise et qu’elle conforte.

Démocratie : Plaisanterie grecque sur le pouvoir du peuple inventée à Athènes où les femmes, les enfants et les esclaves étaient privés de la parole. À l’opposé, on parlera de « démocratie directe » quand les décisions sont prises par les gens concernés qui désignent si nécessaire des délégués révocables pourvus d’un mandat impératif.

Provocation : Du latin provocatio, appel. Tâche trop nécessaire et trop sérieuse pour être laissée aux flics.

Massacre : Rappel à l’ordre d’une certaine quantité d’hommes du peuple lorsqu’ils prennent au mot la plaisanterie démocrate. Origine : massacre du Champ de Mars, le 17 juillet 1791. Par la suite : 1848, 1871, etc. On dira aujourd’hui : « Chirac-matraque, t’es bien un démocrate » !

Ministre : Employé. Payé par l’impôt collectif, il prétend donner des ordres à ses employeurs, mais n’admet pas que d’autres employés suivent son exemple.

Bavure : Exemple : le 9 septembre 1982, quatre flics prennent en chasse une voiture qu’ils rattrapent rue Rossini à Paris. Ils tirent à bout portant. Bilan : trois blessés et un cadavre, Cécile Carré, 17 ans. Le sinistre de la police Gaston Defferre déclare : « La voiture aurait pu être occupée par des terroristes ». Depuis, les bavures ont été nationalisées.

Dignité : Qualité recommandée aux pauvres pour les consoler de leur pauvreté. La dignité s’exprime le mieux lorsque les pauvres ferment leur gueule.

Nos si jolis dissidents (1989)

Publié dans L’Idiot international (n° 11, 19 juillet 1989), cet article a donné lieu à une polémique, centrée sur la compromission avec des organes de presse bourgeois, dont je donne les pièces en annexe.

 

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Il fallait un point d’orgue à la symphonie de mensonge et d’hypocrisie dont la presse française nous a étourdis depuis plus d’un mois au sujet de la Chine : l’arrivée à Paris de deux « dissidents », Yan Jiaqi et Wu’er, tombe fort à propos. Ah les braves gens que ces dissidents-là ! Et comme ils savent donner un cachet d’authenticité au discours démocratique occidental sur les peuples opprimés !

Par parenthèse, il existait bel et bien des opposants chinois en exil à Paris avant juin 1989, mais qu’auraient-ils eu à dire puisque la Chine était réputée en voie de démocratisation accélérée ? Certes, Deng Xiaoping avait réprimé le Printemps de Pékin de 1979 et collé au trou ses animateurs, les Wei Jingsheng et Ren Wanding (à nouveau arrêté le 10 juin dernier). Bien sûr, il organisait de temps à autre des campagnes d’exécution publique de milliers de « droits communs ». Sans doute pouvait-on déplorer des condamnations à 10 ans de prison pour délit d’opinion politique ou religieuse, l’avortement et la stérilisation forcée de milliers de femmes, mais chaque État a ses problèmes, chaque ethnie ses coutumes, et l’on jugeait malséant de mentionner ces choses dans les reportages touristiques idylliques que publiaient nos journaux. « L’ère Deng est celle du miracle chinois » titrait en août 1985 le quotidien socialisant Le Matin.

 

Le comment-taire

Survint la lame de fond du Printemps 89. Prolongement d’une longue série de manifestations et d’émeutes dont on s’était abstenu d’entretenir le public français (notamment à Shanghai en décembre 1986), elle fut aussitôt présentée comme une surprise absolue.

Comme il suffit à la télévision de diffuser des images muettes ou assorties d’un comment-taire judicieux pour persuader le téléspectateur ahuri qu’il est le témoin privilégié de son époque, on omit prudemment de donner la parole aux manifestants (jamais une banderole ou un tract traduit). Ainsi se trouvaient évités à la fois la délicate question de savoir comment des gens pouvaient réclamer si nombreux ce que l’on affirmait ici qu’ils avaient depuis longtemps, et le risque toujours redoutable qu’ils puissent désirer autre chose que le scrutin proportionnel, sept chaînes de télé et des actions Paribas, soit la formule du bonheur moderne. À titre d’exemple, les contestataires de 1979 réclamaient bien une « démocratie »… Par quoi ils entendaient le programme de la Commune de Paris de 1871, ce qui n’est évidemment pas à mettre dans toutes les cervelles !

Après avoir propagé l’illusion d’une libéralisation inéluctable, liée mécaniquement au progrès du commerce et soutenu par l’ensemble du « monde libre », les médias firent croire aux naïfs émeutiers qu’ils leur suffiraient d’être filmés par la télévision pour être à l’abri des massacres. « Even the American can see you », disait devant la caméra un jeune manifestant à un soldat qui ne pouvait le comprendre !

 

Ouvriers canailles

En effet, les manifestants furent assassinés sous nos yeux. Parmi eux, beaucoup étaient des ouvriers et des chômeurs. Dans toutes les grandes villes de Chine se sont formés des organisations autonomes de travailleurs, ce qui donne à ce mouvement social d’une ampleur sans précédent depuis 1945 l’allure de ce qu’il faut bien appeler une révolution, bien éloignée du seul « mouvement étudiant » dont les journalistes s’obstinent encore à parler aujourd’hui. Nos dissidents, eux aussi, tiennent la canaille en piètre estime. Yan est un universitaire, ancien conseiller de Zhao Ziyang (ex-secrétaire du PCC), Wu’er est étudiant. Ce dernier estime que « les étudiants sont la force motrice du peuple », et que les ouvriers « n’ont pas une idée très claire de la démocratie ». Qu’en pensent Guo Haifeng, Yang Fuqiang, Guo Yaxiong et des centaines d’autres membres de la Fédération autonome des ouvriers de Pékin ? et Xu Bingli, ouvrier shangaïen de 51 ans, leader de l’Union autonome pour les droits ? et Peng Jing, employé dans une usine pharmaceutique, accusé d’avoir fait partie des « Brave la mort » de Tiananmen ? Tous arrêtés, mort peut-être aujourd’hui, qui n’ont pas risqué leur vie pour qu’un bureaucrate au rancart et un futur cadre posent au gouvernement provisoire dans les locaux du Monde (cf. le numéro du 11 juillet).

« Encore marqués par la brutalité de la répression », écrit le journal, nos dissidents s’empressent de condamner tout recours à la violence, qu’ils assimilent au « terrorisme ». Personne ne songe à leur demander s’ils entendent ainsi désavouer rétrospectivement ceux qui se sont battus à coup de pierres et de cocktails molotov contre les chars, et les exécutés de Shanghai, tous des ouvriers justement !

Peut-être Xu Guoming, Xie Hanwu et Yan Xuerong, coupables d’avoir incendié le train qui venait d’écraser des manifestants étaient-ils de ces « enragés » que Cavanna a dénoncés dans ces colonnes mêmes (L’Idiot, n° 7). Ces enragés qui poussaient les gentils étudiants « à toujours plus osé, toujours plus intolérable. C’étaient des flics, révèle Cavanna, des flics ou des vendus aux flics. » S’il y avait peut-être des « petits cons » place Tiananmen, il se trouve des sinistres crétins partout pour voir dans un jeune prolo révolté un flic ou un arriéré aux idées fumeuses.

Rompant avec les « solidarités » sélectives et pleurnichardes, quarante personnes membres du comité « Pékins de tous les pays unissons-nous ! » ont occupé le 29 juin dernier les services éducatifs de l’ambassade de Chine à Paris. Dans un texte[1], dont je cite la conclusion, elle affirmaient notamment : « Le sang coule aujourd’hui dans la continuité d’une dictature dont sont complices ceux qui feignent de croire que ce qu’ont fait les révoltés pouvait être toléré à Paris mieux qu’en Chine (comment furent traités les étudiants français de 1986 quand ils prétendirent manifester devant l’Assemblée[2] ?). […] Frères de Pékin et d’ailleurs, pourrons-nous vous dire nos rêves ? Au moins avons-nous des ennemis communs : ceux qui ont encensé vos bourreaux, ceux qui leur vendent des armes, ceux qui vous ensevelissent aujourd’hui sous le mensonge et les larmes. »

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Je reçus à la mi septembre 1989, d’un groupe ultra-gauche nantais, « Les amis de Varlet* », dont j’avais rencontré l’un des membres, la lettre suivante, ouverte sur une citation puisée dans De la Révolution [3] :

 Camarade, nous avons eu la surprise d’apprendre que toi, que nous avions toute raison de croire jusque-là assez critique sur les choses de ce monde, et en particulier sur le journalisme, tu avais choisi d’exprimer longuement ta pensée dans L’Idiot international, cette exécrable publication du bouffon Jean-Hedern Hallier.

Dans le numéro […], tu es présenté, en première page, comme un argument de vente, un article de choix, au même titre que Besson et Nabe, dont l’aisance dans l’abjection est le titre de gloire. Depuis lors, Sollers, Autant-Lara, et quelques autres “paladins de la pensée[4]”, ont été honorés de la même façon.

Croirais-tu que figurer de la sorte dans ce marécage est susceptible de mettre en valeur les idées que tu défends.

Dans l’attente d’une réponse…

* Référence à Jean-François Varlet, révolutionnaire du courant des Enragés pendant la Révolution française. On trouve des textes de lui sur mon blog historien La Révolution et nous.

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Ma réponse aux «Amis de Varlet»

Cher(e)s ami(e)s, je ne suis pas certain d’avoir à me réjouir que l’on se soucie comme vous le faites de mon honorabilité théorique — ce genre de correspondance, dont toute l’ultra-gauche raffole, m’emmerde prodigieusement —, mais enfin je suis sensible à l’intérêt qui perce sous votre aimable remontrance.

Pour ce qui concerne l’effet publicitaire de mon nom, laissez-moi rire. Mon nom ne fait rien vendre, pas même mes propres livres et, au risque de vous décevoir peut-être, je le déplore.

Je ne vois guère de rapport entre la citation de moi que vous reproduisez et la question que vous posez. Publier un texte dans un journal ne signifie pas que l’on se fasse des illusions sur le journalisme. À ce propos, ai-je mal compris les propos de Patrick Drevet ou bien vous arrive-t-il d’envoyer des communiqués à la presse locale ?

À mon avis, la seule question qui se pose à chaque fois que l’on utilise un organe de presse que l’on ne contrôle pas est : les tares propres à ce support vont-elles annuler le caractère (supposé) subversif du message. Comme c’est parfaitement invérifiable, je juge au coup par coup et subjectivement.

Je ne suis pas certain d’avoir eu raison de répondre favorablement à la proposition de « carte blanche » faite par un journaliste de L’Idiot. Je n’étais pas mécontent de donner un peu d’écho au texte des « Pékins », de publier là un point de vue qu’aucun autre journal n’ aurait accepté, et d’y répondre au crapuleux Cavanna. Si cette invite m’avait été adressée après que les propos antisémites d’un Autant-Lara se fussent étalés dans cette feuille, j’aurais refusé. Ma réponse favorable eut d’ailleurs une conséquence inattendue. Elle contribua à l’éclatement du groupe « Les Amis de Varlet », fort de onze personnes, lesquelles (sans doute lassées d’agir ensemble) se découvrirent incapables de résoudre la contradiction soulevée par ma remarque sur leurs propres rapports avec la presse locale.

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[1] Le texte en question, « Pas de larmes pour Pékin », à la diffusion duquel j’ai participé, comme à l’ocupation de l’ambassade, était intégralement reproduit en regard de mon article.

[2] À ce propos, voir sur ce blog la présentation du texte « Glossaire ».

[3] « Je suis toujours confondu d’entendre une personne, que j’avais toute raison de croire jusque-là assez critique sur les choses de ce monde, avouer sa préférence pour tel speaker ou tel spécialiste de politique étrangère. »

[4] Parmi ces pitoyables paladins : les écrivains Patrick Besson, Marc-Édouard Nabe et Philippe Sollers, et le cinéaste Claude Autant-Lara.

 

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Écoutes

La proposition faite par un journaliste de L’idiot eut une conséquence cocasse que j’avais négligé d’indiquer dans le texte ci-dessus : en contact téléphonique avec la rédaction (même si je n’ai croisé Jean-Hedern Hallier qu’une fois, sans lui parler), j’étais automatiquement intégré par la police aux personnes de sa connaissance, et en tant que tel mis sur écoute.

Je ne dis pas que mon téléphone n’avait jamais été surveillé auparavant ou qu’il ne l’a jamais été depuis, mais cette fois la preuve matérielle en a été apportée. Mon nom figurait sur la liste des personnes « écoutées » publiée par la suite par les journalistes* travaillant sur la cellule gendarmique d’écoutes téléphoniques mise en place à la demande de François Mitterrand. Celui-ci se méfiait d’Hallier, qui menaçait de révéler l’existence de sa fille Mazarine…

* Voir Pontaut, Jean-Marie & Dupuis, Jérôme, Les Oreilles du Président, Fayard, 1996.

 

L’article (moins la précision sur les écoutes) a été republié dansrubon5

Requiem pour Juju (1980)

Comment avoir vécu à Paris sans témoigner de son assassinat longuement mûri, aujourd’hui presque achevé ?

Rédigé dans le cadre de l’activité professionnelle de « pigiste » que j’ai exercée durant quelques années, ce texte a été publié dans L’École ouverte, revue des éditions Vuibert diffusée par abonnements (n° 73, novembre 1980).

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« The most famous bougnat in the world », le slogan sur le miroir-baromètre illustré par Fonteneau d’une rousse capiteuse, surprenait. Aussi, ce tableau sombre au mur : un tibia émergeant d’une godasse. Chaque chose pourtant, chaque personnage, semblait dans son rôle : Juju, la bougnate, forte en gueule, qui vous regardait d’abord avec un drôle de sourire, presque un rictus, prêt à basculer dans le rire amical ou l’indifférence ; Roger, le bougnat, planté sur ses jambes écartées, le torse rejeté en arrière qui oubliait le poids des sacs de charbon et des bouteilles de gaz, sa casquette et son éternel clop entre les doigts, et l’accent auvergnat jusque dans les sourcils broussailleux ; Solange, leur fille, frêle et sans âge.

On croyait comprendre peu à peu, à regarder la clientèle d’habitués, d’où venait cette impression de décalage. Il y avait de tout, comme partout. Des étudiants des Beaux-Arts, ceux de la fanfare. Les commerçants de cette rue Mazarine qui joint la Seine au carrefour de Buci : le Suisse, gérant de « La Fourchette d’Or » ; le coiffeur, moustache et œil égrillard ; Vivien le libraire ; Bourgeois l’architecte ; Madeleine surtout, la concierge du 35, avec une gueule de Daumier, les cheveux en épis, les lunettes sans cesse remontées en grimace, le porte-monnaie toujours en main et le trousseau de clefs, insigne de la fonction. Madeleine prenait ses clefs pour sortir comme d’autres mettent un cache-col, manière de marquer la différence entre dehors et dedans. Son petit-fils, c’est pourtant vrai, avait, lui, la dégaine d’un Poulbot, crasseux, rigolard et le nez en trompette. Voilà un bistrot comme un autre avec sa profusion d’images d’Épinal. Et puis on croyait reconnaître 201105220776_w350-240x300attablé, Antoine Blondin. On écoutait. C’était bien lui, que Juju refusait de servir vers huit heures quand il ne pouvait plus articuler sa plaidoirie que du regard. Alors c’était un bougnat littéraire ? Non, malgré Blondin, Fonteneau et quelques autres dont j’ignore les noms ; ils étaient là simplement (ou passaient comme Jean-Louis Bory). Pas café d’artistes non plus, malgré Mathias et Jean-Marie Rivière[1], alors directeur de l’Alcazar, et dont tout le personnel se retrouvait au 39 rue Mazarine. Là on tenait quelque chose tout de même. Joli contraste ; une dizaine d’hommes, de la « folle » caricaturale à l’éphèbe, riant fort et s’interpellant, trinquant avec le bougnat, incarnation parfaite de la virilité.

 

Étrange humanité

Ces Auvergnats, étrangers dans Paris depuis trente ans peut-être, n’aimaient guère les étrangers, ni les paresseux ni les « drogués »… Il est vrai que, rue Mazarine, les alcooliques étaient pour le moins écrivains, les pédérastes dansaient le soir en costume. Pour les autres, ils étaient absous selon une règle mystérieuse que seule Juju avait pouvoir d’appliquer. Vous assistiez parfois à la mauvaise réception d’un presque semblable, quand vous aviez conquis, sans trop savoir comment, un statut privilégié. Les intrus partaient sans tirer une larme aux « assis » dont j’étais. Les imbéciles avaient pris une remarque bourrue pour de l’hostilité, jugeaient leur honneur atteint. Juju avait, comme on dit, ses têtes. Être admis ne vous mettait pas à l’abri des sarcasmes ni de la mauvaise humeur. La bougnate pouvait tout aussi bien émettre des doutes sonores sur les capacités d’un client à mettre quelqu’un dans son lit, que se choquer d’une innocent commande de thé : « Du foin ? vous buvez du foin ? » La même Juju a mis vingt ans à faire payer plus cher les consommations prises assis, encore a-t-il fallu les injonctions d’un « type du syndicat ». Cela n’était affiché nulle part, mais il allait de soi que l’on pouvait « apporter son manger ». Les artisans qui travaillaient sur les chantiers voisins et les étudiants achetaient un cornet de frites et une saucisse à l’étal minuscule du Breton, vers Buci. Les habitués avaient quelquefois la faveur d’une énorme omelette aux patates.

Finalement, on trouvait chez Juju un regard sur l’humanité, un regard comme en disposent les plombiers sur une canalisation. On n’avait qu’à s’asseoir et laisser impressionner sa rétine. Les images s’additionnaient, se superposaient, décalées. On ne trouve plus beaucoup d’endroits dans les villes d’aujourd’hui où l’on puisse ainsi s’imprégner de l’envers des décors.

Il y avait eu comme un mauvais présage, on avait repeint à neuf, mais dans la tradition. On avait rajeuni les peintures, pas le style. « Ça plaît à la clientèle » disait Solange, avec dans la voix comme une nostalgie de Formica. Et puis le charbon allait mal, « on ne gagnait plus assez ». Sans doute avaient-ils au contraire assez gagné, levés à 4 h depuis trente ans, pour retourner au pays. On a décroché l’enseigne « Bois et Charbons ». Juju élève des lapins, quelque part vers Saint-Flour. Pour un bougnat qui ferme à Paris, deux pizzerias s’installent, et un supermarché du hot dog. Ça fait du bruit et des néons ; il n’y a plus rien à voir.

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[1] On peut reconnaître dans cet inventaire : Antoine Blondin (1922-1991), auteur d’Un singe en hiver, chantre des comptoirs et du Tour de France ; l’écrivain Jean-Marie Fonteneau, de moindre renommée ; Jean-Louis Bory, critique de cinéma et écrivain, revendiquant son homosexualité dans Ma moitié d’orange (1973), suicidé en 1979 ; le dessinateur Mathias.

La police contre le mouvement social (1996)

« À propos d’une ratonnade : Belleville-Ménilmontant, 28 août 1996 »

À l’issue d’une manifestation de solidarité avec les étrangers « sans papiers », je fus extirpé manu militari d’un café par les hommes de la « Brigade anticriminalité » (B.A.C.) du dix-neuvième arrondissement de Paris. Une fois dehors, un brigadier me frappa violemment à la tête et au foie. Les policiers m’accusèrent d’avoir agressé des automobilistes à coup de tubes en plastique, lesquels j’aurais lancés par la suite en direction des motards et des flics de la BAC. Je fus placé en garde à vue à la salle Cusco de l’Hôtel-Dieu, où l’on me transporta quatre heures et demi après mon interpellation. Selon un scénario classique, je me vis remettre une convocation judiciaire sur mon lit d’hôpital. La fin de ma garde à vue marqua le début de mon hospitalisation. En effet, l’échographie et le scanner pratiqués après que j’ai été victime d’un malaise révélèrent la présence de « plusieurs hématomes » ainsi que d’une « lacération du lobe caudé » du foie, [et] d’un « important épanchement [de sang] dans l’arrière cavité des épiplons (notamment dans le récessus supérieur autour du lobe caudé), en sous-phrénique droit, en sous-hépatique droit, dans l’hypocondre gauche et dans le pelvis. » Je fus placé sous surveillance en service de réanimation, puis hospitalisé en service de chirurgie où je demeurerai dix jours jusqu’à ce que les médecins estiment que les risques de reprise de l’hémorragie (qui eut nécessité une opération risquée qu’ils préfèraient éviter) furent écartés. Les douleurs, dues notamment à la présence de sang non résorbé entre le foie et le rein droit demeurèrent invalidantes jusqu’à la fin de l’année, et persistèrent jusqu’à l’été suivant.Palpation du foie

Poursuivi pour violence sur une personne dépositaire de l’autorité publique, et attendu que le brigadier de police Lardez avait subi une incapacité de travail n’excédant pas 8 jours, « en l’espèce 0 jour » comme le précisaient les pièces de la procédure, je fus condamné, en octobre 1996 à 15 jours d’emprisonnement avec sursis, ainsi qu’à verser à mon agresseur 1 franc de dommages intérêts et 800 francs de frais de justice. Cependant, la Cour d’appel me relaxait, le 21 octobre 1997. Sur pourvoi du policier, la Cour de cassation cassait et annulait partiellement, en ses dispositions civiles, l’arrêt d’appel. Je demeurais donc relaxé du chef de violence, mais devais comparaître à nouveau, au civil, pour les mêmes faits ! Le brigadier comparut à son tour et se vit condamner par jugement du 14 avril 1999 à 4 mois de prison avec sursis. L’État se substituant à son employé, c’est finalement la Préfecture de police qui me versera 83.594, 36 francs de dommages intérêts. L’intéressé renonçait à faire appel, probablement rassuré par le fait que le montant de la peine ne gênerait en rien sa carrière. Cependant, la procédure qui me visait courait toujours ; je comparu le 28 septembre 1999 devant la Cour d’appel de Versailles. Celle-ci, dans son arrêt du 9 novembre suivant, déboutait le brigadier Lardez, me relaxait définitivement, et rappelait au passage « que la simple désobéissance aux ordres et la simple résistance passive opposée par exemple par un individu qui […] se couche sur le sol et se laisse traîner par les agents d’autorité » ne constitue pas une « rébellion » au sens de la loi.

Ce long texte, un dépliant de quatre pages dont je donne ici les principaux extraits, a été publié dans de nombreuses revues libertaires (Courant alternatif, novembre 1996 ; On a faim ! novembre 1996 ; Cette semaine, n° 63, octobre 1996 ; Le Monde libertaire, n° 1057, 31 octobre au 6 novembre 1996. Le Combat syndicaliste (CNT rue des Vignoles) a publié un condensé d’une page rédigé par moi (novembre 1996). J’ai préféré résumer ci-dessus les circonstances de mon interpellation, détaillées dans le texte original pour pallier le silence des médias[1] et contrer la version policière.

 

Tout sauf une « bavure »

Il existe un point commun d’importance entre l’agression dont j’ai été l’objet et la ratonnade opérée à Belleville : il ne s’agit nullement de ce qu’il est convenu d’appeler une « bavure ». J’ignore quelles ont été les motivations exactes du brigadier L[ardez] et les responsabilités de ceux qui ont ordonné cette opération de police, toutes choses que l’instruction ouverte à la suite de ma plainte permettra peut-être de déterminer. Par contre, je sais que j’ai été la victime d’un fonctionnaire de police, qui — outre ses qualités athlétiques — est entraîné, comme ses collègues des BAC, à des opérations commandos musclées. Je n’ai pas été longuement passé à tabac par des flics de quartier ivres de bière, mais frappé par un professionnel qui ne m’a porté que peu de coups (un au crâne, trois maximum au foie). […] Lire la suite